‹ Histoire de Dante AlighieriChapitre 47 sur 52 · CHAPITRE XLIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIII

MAGIONAMENTI DU PERE PIANCIAMI SUR l'oUVRAGB DE M. E08SETTI. M. LENORMANT CITE AVEC ELOGE. FRAGMENT D*UNE LETTRE DE DANTE A BONIFACE VIII. L*AUTEDR BÉFUTE M. ROSSETTI , QUI PARLE DE l'iTALIE REUNIE EN UN CORPS DE NATION. L* AU- TEUR SOUTIENT QUE LE VOEU DE M. ROSSETTI n'eST PAS PRATI- CABLE. LE PAPE DOIT RESTER A ROME. QUI l'y REMPLACEROIT? QUEL SOUVERAIN ITALIEN BEUNIROIT l' ITALIE SOUS UN SEUL SCEPTRE? l'auteur DECLARE QUE TROP DE BANNIS ITALIENS ONT COURU l'eUBOPE. il loue HAUTEMENT LES AUTORITES QUI LES ONT RAPPELÉS EN PARTIE. LE ROI DE NAPLES ACTUEL EUT TOU- JOURS, CHEZ LUI, LE PREMIER AU DEVOIR, l' AUTEUR n'exCEPTE PAS V. ROSSETTI d'uN PROJET d'aMNISTIE QUI POURROIT £tRE publie, détails sur sa famille, un PASSAGE DES OUVRAGES DU COMTE D*HAUTERIVE. LES PROVINCES RHENANES SOUS LE DERNIER ROI DE PRUSSE. LES MÊMES PROVINCES SOUS LE ROI SON SUCCES- SEUR. LETTRES APOSTOLIQUES SIGNÉES PAR LE CARDINAL LAM- BRUSCHINI , RELATIVES AUX ESCLAVES.

Je ne saurois trpp répéter qu^en protégeant la publication du commentaire de Lombardi , Rome a soutenu y d^une main généreuse et puissante , la réputation de Dante. Si le Florentin reçoit tant de saluls dans la belie Italie, il ne faut pas que ce soit aux dépens de Rome la bienfaitrice du poète, et que le même poète voie, d^'un côté, redoubler les hommages rendus à la Dwine Comédie^ et, de Tautre, s'étendre

et se perpétuer des attaques qu^à propos du poème on ne se lasseroit pas de diriger contre Rome. Il faut tout dire et ne rien laisser ciu sort qui trahit les meilleures causes. Où la sagesse est infinie^ il ne reste plus de place pour le hasard. Je rappelle ici, à propos de Rome , ce que Bossuet a dit dans sa Politique y liv. VII, art. vi, proposition vi, pag. Sjô.

Je donnerai connoissance de deux Ragionamenti que le P. G.-B. Pianciani, de la Compagnie de Jésus, a publiés récemment ( Upografia deUe belle arti^ 1840), en réponse aux Disquisizioni de M. Rossetti. Le P. Pianciani commence par citer ce passage des poésies inédites deSilvio Pellico (vol. II, pag. 287, la Morte di Dante) :

« Je n'ai jamais compris comment Dante , parce qu'au nombre de ses magnanimes vers il y en a quelques-uns animés de colère en différens genres, a pu paroître aux ennemis de la religion catholique un de leurs coryphées, c'està-dire un philosophe plein de rage , qui ne croyoit pas au christianisme de Rome ou qui en professoit un différent. Tout le poème du Florentin , quand on le Ut de bonne foi et sans un esprit de système, atteste un penseur, oui, mais un penseur ennemi des schismes et des hérésies , et soumis à toutes les doctrines catholiques. Jeunes gens qui si justement admirez ce grand homme, étudiez-le avec votre candeur native, et vous découvrirez qu'il n'a jamais été professeur de fureuis et d'incréduhtés , mais bien plutôt de vertus religieuses et civiles! »

Après avoir cité ce sentiment de Tancien ami de Foscolo, le P. Pianciani parle avec estime des leçons de M. Lenormant (1), mon confrère, qui 9 aussi ré-

(1) J'ai vu M. Lenormant commencer en Italie ses travaux archéologiques. Le zèle avec lequel il obeervoit Rome présageottles études consciencieuses qu'il devoit faire un jour dans l'Orient, et qu'il continue si glorieusement k Paris.

futé M. Rossetti et Foscolo avec un talent singulier, et il rappelle ensuite la Vie de Dante par le comtiB Balbo, cet ouvrage d^un si grand mérite , dont je nie suis tant plù à entretenir le lecteur. Puis le savant religieux accorde des louanges à Pingénieux M. Ozanam, qui figure avec raison au premier rang parmi nos écrivains catholiques.

Une des circonstances qui occupe d^abord le plus le P. Pianciani est la partie de Fouvrage de M. Rossetti , ou il soutient que Dante s^est figuré lui-même dans la personne d^Adam. Adam n^est plus notre premier père, il est devenu Dante, qui est le nomenclateur d^un nouvel argot et le protoplaste d^un nouveau peuple sectaire (i). Ce paradoxe incompréhensible est facilement réfuté par le critique romain.

Rien n^est plus touchant que la manière dont le P. Pianciani place à la fin de son premier Ragionamento les vers de Pellico sur Fltalie , à qui personne ne dérobera jamais Tempire des beaux-arts. Il félicite chaque Italien d^ètre le descendant de Pancienne Rome et le fils de la nouvelle. Que les autres peuples aiment des ^r/a/i^^ lumineuses^ jamais elle ne tombera dans le déshonneur, la terre vénérée qui a dompté Tunivers, la terre où Tapôtre Pierre a élevé le flambeau immortel qui nous appelle tous à notre salut !

Dans le second RagionamentOy le judicieux critique cite une partie des Disquisizioni de M. Rossetti que j^ai aussi rapportées, et cet exemple, donné par un homme prudent, m^autorise à croire que j^ai fait bien de ne pas recula devant des suppositions que

(i) Nous avons promis de nous souvenir d'un passage de Dante , où il déplore les maux qu'amène la plaie lamentable des hérésies. Voy, plus haut , pag. 33 1. S'exprime-t^on ainsi quand on n'a pas une foi sincère?

des esprits trop scrupuleux pourroient vouloir plutôt condamner à Toubli. On ne réfute avec utilité que oe que Ton attaque en face.

M. Rossetti ayant dit que les noms de Béatrix, de Laure, de Fiammetta, etc. , sont des symboles de la puissance impériale, le P. Pianciani répond avec un humour placé là très à propos et avec une grâce de langage tout-à-fait attjque.

« Qui diroit que Lesbie , Ginthie, Ltdagé, Neaera et autres flammes des vieux poètes classiques , ne furent pas des femmes en chair et en os , mais des symboles d'un parti politique de ces poètes , par exemple de leur amour pour la république mourante ; celui qui diroit cela ne seroit pas réputé avoir inintelligence saine.

« Si on ajoutoit que chacune de ces femmes s'identifie avec le poète qui la chantoit , Lesbie avec Catulle ^ et ainsi les autres avec Properce , avec TibuUe , avec Horace , etc. , hé bien , qui écouteroit de tels rêves de malade, excepté pour se moquer du rêveur ! Lisez le poème de Dante ou la F'ita nuoça que M. Rossetti cite, en supposant que Dieu, Béatrix, l'empereur Henri et Dante ne sont qu'une même chose , ensuite que l'on dise si l'on peut imaginer une plus insipide balourdise! Citons, pour en finir^ les dernières paroles de la F'ita nuoi^a :

•( Qu'il plaise au Seigneur de toute courtoisie que mon ame « puisse aller voir la gloire de son amie , c'est-à-dire de cette H bénie Béatrix, contemplant glorieusement celui qui est béni « dans tous les siècles ! »

« Cela veut dire, suivant notre OEdipe :

« Qu'il me plaise à moi que mon ame puisse aller voir la « gloire de moi que je regarde glorieusement dans ma face ! I ! ! »

Voilà à quoi M. Rossetti s^est exposé avec ses Dis^ quisizionif il a mérité de telles leçons.

Le P. Pianciani ne pense' pas que Dante ait été persécuté à propos de religion , et rien dans ce que

nous avons vu de son histoire ne le prouve. M. Rossetti , supposant Clément V auteur d^une bulle contre des sociétés secrètes , Fapostrophe , en lui disant d'^excommunier plutôt Boniface VIII , qui a été la cause des malheurs de Dante, a Ce fut lui , dit « M. Rossetti , qui força Dante à saisir une arme à n deux tranchans et sans pointe^ qui a fait tant de CI blessures pendant plus de cinq siècles. Si vous Paviez n laissé tranquille , il auroit continué de chantonner « des stances d^amour , et il auroit respecté les choses « qui doivent être respectées. » Mais il n^en fut pas ainsi. Dante étoit disposé à respecter Boniface. On a conservé ce fragment d'aune lettre qu^il lui écrivoit : a BecUitudinis tuœ sanctiias nihU potest cogitare polrluium^ quœ vices in terris gerens Christi^ totius est misericordiœ sedes^ verœ pietatis exemplum^ summœ religionis apex. « La sainteté de votre béatitude ne « peut imaginer rien d^impur, elle qui tient sur la ten*e m la place du Christ; elle est le siège de toute miséri^ «( corde , le modèle de la vraie piété , le sommet de « la hsiute religion. » ( Vie de Dante ^ par Philelphe, Florence, 1828, pag. ii3. )

Boniface, ayant été amené par les circonstances à protéger les guelfes noirs , sans pouvoir les remettre en paix avec les blancs, ceux-ci furent exilés, et Dante avec eux. De là, les colères de Dante contre Boniface.

Après avoir énuméré les définitions de Dieu , qui sont accumulées dans le Paradis^ le P. Pianciani s^écrie , avec raison : «c Si vous entendez tout cela à « la manière de M. Rossetti, ces derniers efforts de «f Fesprit humain , ces images , ces conceptions ^arec humainesy se changent en logogriphes sans sel, en « répétitions inutiles et misérables, w

Voici les coadiisions sévères et justes du P. Pianciani :

« L'œuvre de M. Rossetti , s'appuyant sur des interprétations violentes et arbitraires , ou sur des passages obscurs , quand il oublie ou torture les explications claires, se fonde sur une méthode versatile telle , qu'on peut appliquer à quelque auteur que ce soit la doctrine qu'on veut lui attribuer. Cette œuvre ne démontre et ne peut démontrer rien ; elle ne doit pas faire changer d'opinion relativement aux auteurs qu'il a interprétés et déchirés ; elle ne peut être d'aucun avantage à qui étudie bien pour entrer dans leur esprit et les interpréter avec rectitude. »

Ce morceau de critique sur un tel sujet , est an des meilleurs qu^on puisse lire. Il prouve aussi qu'^à Rome la liberté de discussion est entière ; car toutes les fois qu^il est indispensable de prouver un fait, même par des aveux d^anciens abus , Rome n^arrête les suites nécessaires d^aucune thèse logique , et le critique a pu se livrer en paix à tous les déyeloppemens de sa proposition , et composer ainsi ces Rdgionamenti ^ à la fois d^un si bon goût, et d\ine solidité aussi robuste et aussi énergique ; enfin, le travail de ce digne religieux est empreint de cette sagesse infinie que Rome possède encoi'e plus aujourd'hui que jamais.

Ma tâche a été plus qu'à moitié remplie par M. Schlegel et par le P. Pianciani. Je désire qu'on veuille bien encore m'écouter après eux.

Il me reste à examiner la partie politique àesDisqui- ^izibm de M. Rossetti; je le ferai avec ménagement. Je n'oublierai pas (je le répète encore) que je parle à un exilé malheureux ; en même temps je ne craindrai pas de faire valoir, le plus puissamment que je pourrai, les raisons qu'on peut opposer à ce rêve de l'unité de l'Italie. Machiavel ayant traité le même

sujet, j'ai eu occasion, dans un précédent ouvrage, de lui répondre. Mon livre n'ayant été tiré qu*à un petit nombre d'exemplaires et l'édition étant presque épuisée , je rapporterai ici les propres paroles que j'ai adressées au secrétaire florentin.

Dante, dans sa Monarchia, n'a pas exilé de la Péninsule l'autorité pontificale ; il la soumet seulement à l'autorité de son Henri VII. Le pape peut continuer de regere à Rome, pourvu que César y ait le droit $imperare. Machiavel depuis a été plus loin que Dante. C'est plutôt à propos de Machiavel que M. Rossetti auroit pu parler de l'unité de Tltalie, et non pas à propos de Dante, qui, malgré quelques écarts, a été circonspect. Le mécontent napolitain ayant attribué à la cour romaine du temps de Dante une intention qu'elle n'a pas eue , celle de diviser exprès l'Italie en morceaux , hrani a brani^ la réponse faite à Machiavel se place naturellement ici. Le Saint Siège n'a pas divisé , il s'est défendu , et il a eu raison.

t< L'indépendance de Tltalie a-t^elle jamais été possible? étoit-elle possible alors (1516)? Je ne le crois pas. Est-elle possible aujourd'hui? Yerroit-on les papes exclus de la souvci*aineté des provinces qui sont leur partage «l^puis tant de siècles ; la famille de Savoie rejetée à Chainbéry ; la brandie d'Espagne qui dicte des lois à rextréuiité de la Péninsule , repoussée une autre fois en Sicile ; la maison d'Autriche déclarée contrainte d'arrêter vers le Tagliamento ses légions , si savantes dans l'art de descendre cette partie des Alpes ; la branche impériale de la maison de Lorraine, qui est née dans la même ville que Machiavel , forcée de renoncer à un héritage devenu encore plus glorieux par la publication de lois si douces et si sages? Cette colossale dislocation de princes , dont quelques-uns sont aimés par beaucoup de leurs sujets, ou vivement soutenus par des orgueils de parenté, est-elle au pouvoir même de tous les Italiens réunis ? Je conçois, pendant un instant, une indemnité fixée ailleurs pour l'antique

maison de Savoie ; je conçois Tingratitude partielle de quelques Toscans ne pleurant pas assez les bien-aimës enfiuas de Léopold , ce Solon de cette moderne Athènes ; je conçois (je ne m'arrête à aucune difficulté) la dynastie d'Espagne, ouvrant ses ports aux vaisseaux fugitifs du neveu de son roi. ( J'écrivois ceci avant la mort de Ferdinand YII ; bien loin de cela, aujourd'hui c'est une reine d'Espagne qui essaie de fuir à Naples. ) J'admets ensuite ce que j'ai d'abord dû révoquer en doute , le concours de tous les ItaUens pour cette immense œuvre patriotique Je consens à ne pas demander comment, après une si longue séparation, esclaves d'usages qui sont, s'il est possible , plus qu'une seconde nature , le vénitien politique, le génois commerçant, le florentin studieux, le romain spirituel et moqueur, le napolitain que sa marine doit faire respecter, le piémontais sobre, le milanais passionné pour les spectacles, ne feroient aucune difficulté de s'accorder pour former une seule masse qui ne respireroit que confiance, égards, convenances, oubli des préjugés et des proverbes provinciaux , et volonté de tout sacrifier pour ne cesser de s'entendre, de s'aimer, de se comprendre et de se secourir. La résignation , un nouveau genre de projets plus étendus , le flegme qui ne s'étonne de rien, l'espérance d'un dédommagement convenable, tout cela réuni peut aider ce sentiment de nationalité italienne que j'ai si généreusement et peutêtre si imprudemment supposé. Mais, dans ce cas, où envoyer (1), comment indemniser le pape? peut-on, doit-on ne pas l'indemniser? La question devient complexe, elle est toute de politique et de religion ; elle pénètre dans les intérêts de tous les souverains de l'Europe, de l'Asie et des républiques d'Amérique ; elle affecte l'Angleterre pour son Irlande, la Prusse pour ses provinces rhénanes et Posen , la Russie pour sa Lithuanie et Varsovie, la Suisse pour ses cantons non protestans, et puis, à la suite de ces intérêts, presque toute la France, sans contredit toute l'Espagne, plus des neuf

(fl) Ceci me rappelle un mot du prince Camille Borghèse k M. Cacralt, ministre à Rome en 1802, qui traitoit Tafiaire du concordat, m. Ah! je « vois bien, monsieur, qu'il &ut que, pour les menas plaisirs de l'Europe, <c nous testions sujets du pape !» — a Prenez garde, repartit M. CacaulC, ce par le temps qui court, vous ne restez princes roinains qu'à celte oondl^ « tion. »

dixièmes de FAutricbe et toute rAmérique méridionale. ChacuQ de ces pays n'a plus alors à penser seulement au maintien de ses lois civiles, au respect dû à son autorité militaire, à la surveillance de sa dette, de ses impôts ou de ses rentes, ou à des soins d'une liberté orageuse. Chaque roi , chaque peuple , chaque ministre dirigeant doit reconnoitre qu'il entre dans une nouvelle situation de faits et de circonstances * tout ce qu'il a appris peut ne lui plus servir de rien, puisqu'une foule d'intérêts non débattus vont surgir et créer des dissidences inconnues, et que la sagesse de l'observateur n'a pas encore soupçonnées. Le pape régnera-t-il? où ira-t-il régner? où rétablira-t-on dans une sphère d'indépendance positive pour qu'il ne soit pas asservi, pour que l'on corresponde sûrement et promptement avec lui ? Où Rome portera-t-elle les ossemens des vieux pontifes, ses archives, ses monumens qu'elle a si courageusement élevés, embellis, perfectionnés ? Je ne parle pas de ceux qu'elle a conservés aux sciences et aux arts, des colonnes, des arcs, au milieu desquels elle a si dignement encadré sa puissance. Où le Saint Siège se réfugiera«t-il avec son droit universellement reconnu d'instituer tous les évéques de la chrétienté ? sera-ce dans un pays froid où viendront s'éteindre ces vieillards accoutumés à des climats plus doux? sous des latitudes glacées où la vie est si pénible, où l'âge atteint plus difficilement la saison de la sagesse, de la patience nécessaire pour traiter les affaires religieuses, affaires dont le temps seul guérit presque toutes les blessures ( Deus et Dies^ disent à Rome les politiques religieux). Où est le pays méditerranée qui permet les communications faciles (suivant le vœu du grand saint Léon ; voy, plus haut, pag. 315)? Il faut qu'un pape soit à tout le monde et ne soit à personne. De quel œil cent cinquante millions de catlioliques, soigneusement comptés , aujourd'hui sujets paisibles et dévoués de souverains divers , vivant dans mille contrées où se parlent des langues différentes, mais pouvant se plaindre dans une langue commune , la langue latine , et tout à coup appelés à s'enquérir du sort de leur chef spirituel, fatiguant leurs princes de plaintes inquiètes , n'étant plus contenus par l'ascendant irrésistible du grand Napoléon, qui cependant ne remporta jamais une victoire entière sur l'autorité pontificale, se trouvant comme affranchis des vieilles haines natropales , n'aimant plus en quelque sorte qu'un seul maître; de quel œil

verront-ils désormais que ce maître est détrôné? que répondrat-on à des sollicitudes raisonnables, même à des récriminations ahsurdes, à des révoltes de toute nature? que deviendra la tranquillité de l'Europe ? Dans ses modes de gouvememens si variés, seront-ce les peuples dits constitutionnels, chez lesqueb, comme ailleurs, le pouvoir se garde' bien de heurter la religion , seront-ce ces peuples qui se montreront les plus obéissans, les plus résignés, les plus silencieux? Les nations soumises à une volonté moins contestée ne continueront-elles pas d'adorer leur pontife avec la même ferveur? Je ne sais, je ne peux, je n'ose pas répondre à tant de questions, et tous ces embarras, tous ces troubles , c'est le simple déplacement du pape qui les occasionne ; et pendant ces explications des peuples, qui n'ont pas de solution, pendant ces tumultes dans toutes les langues, pouvant, nous l'avons dit, se résumer dans une seule langue, que devient Rome? est-elle la première ou la seconde ville de l'Etat nouveau? Naples, Florence plus centrale ; Venise, qui a possédé des hommes d'Etat si habilement exercés ; Gènes, qui a conquis et civilisé une partie du Levant ; Milan, qui nage dans l'or et qui est à la tête d'immenses capitaux ; Turin , qui auroit à ses ordres 50,000 soldats des meilleurs de l'Italie, toutes ces capitales illustres parviennent-elles à s'accorder pour céder à une autre la prééminence ? Où choisit-on le prince nouveau ? appartient-il à la maison de Savoie, à la maison de Lorraine, à la maison de Bourbon ? Si les trois premières familles de l'Europe sont exclues, sera-t-ilf ce chef (et un autre différend national va commencer), sera-t-il piémontais, lombard, génois, vénitien, florentin, romain, napolitain, ou étranger?

« S'il s'élevoit un système d'opposition religieuse contre l'autorité de la sainte religion Catholique, je pourrois penser que le pontificat seroit exposé àdes dangers avec ses temples, et qu'on attacheroit peu d'importance au lieu où il porteroit sa douleur et les débris de sa puissance ; mais le protestantisme ne fait plus de prosélytes, il est comme stationnaire; plus raisonnable , il ne missionne pas avec fureur. La puissance de la cour romaine, habilement ménagée, sagement distribuée, seroit encore défendue par des indifférens si la religion étoit persécutée ; peut-être ceux qui ne vont pas à la messe dans les églises iroient à la messe dans les caves. J'examine cette question en homme politique, je ne craindrois pas de la traiter en

homme religieux ; mai^ il me suffit de la voir soub ce premier rapport ; elle est encore grande comme question politique ; )e puis m'adresser sur-4e-champ à tous les hommes sans distinction qui s'occupent d'affaires d'Etat. Je pense donc que, pour établir Tindépendance de l'Italie avec l'expulsion du pape , il faut des circonstances données qui n'existent pas , des faits encore à naitre et un bouleversement bien autre que celui qui a étonné l'Europe, lorsqu'elle s'est vue successivement divisée, d'abord en gouvernemens choisis par des corps déiibérans avant la fin d'une dynastie, ainsi qu'il est arrivé en Suède, en Portugal et dans d'autres pays ; ensuite en gouvernemens attribués à des familles qu'ime longue et juste possession a maintenues au pouvoir.

« Cette question mériteroit d'occuper Machiavel lui-même, et sans doute il écriroit d'autres pages aujourd'hui si on lui présentoit le Saint Siège actuel rendu à la pratique des anciennes vertus de l'Eglise , régnant avec éclat et sans contestation sur l'innombrable partie de la Chrétienté qui ne s'est pas séparée, et si néanmoins on proposoitde lé renvoyer en Suisse, comme Machiavel le dit dans ses lettres ; à Avignon , comme le rapporte l'histoire, ou dans un autre pays de l'Europe, ou même en Amérique, ainsi que le vouloit un homme d'Etat, dont heureusement on n'a pas suivi les conseils. Il y auroit à dire à Machiavel que depuis qu'il a écrit, une incommensurable portion du monde a été découverte, et que la moitié de cette partie , celle qui est située sous le soleil le plus ardent, a repoussé, il est vrai, ses maîtres politiques , mais a déclaré qu'elle ne vouloit permettre aucune scission avec le chef de la religion. C'est ce qui est clairement prouvé parles déclarations spontanées des gouvernemens de l'Amérique méridionale. Une si éclatante profession de Catholicisme répare et auHlelà les pertes que le Saint Siège a faites depuis que tant de consciences opposées ont malheureusement renoncé à reconnoitre la sainte suprématie àe Rome.

« Je n'ai pas refusé de m'expliquer sur cette question délicate, j'ai parlé Ubrement, mais je n'en fais pas moins des vceux sincères , des vœux ardens pour que tous les peuples italiens soient heureux , pour que leur esprit se hvre aux dé- ▼eloppemens féconds qu'il est appelé à réaliser, et pour que, dans toutes les provinces, une administration sage, paternelle et appropriée aux exigences raisonnables d'aujourd'hui ,

détruise les abus, s'il y en a, d'une organisation qui peut avoir quelque chose de suranné ou de décrépit, sans aucune utilité pour les gouvernés et pour les goâvernans eux-mêmes. » ( AfacMat^el, son génie et ses erreurs^ Paris, Firmin Didot, 1833, tom. I", page 413 et suiv. )

En ce qui concerne la prospérité des Italiens , je pense que ceux qui jouissent du bonheur d'habiter la patrie sont plus heureux qu'ails ne Pétoient assu* rément il y a cinquante ans : partout Fart de commander a fait des progrès dans Tintérêt des peuples. A regard des Italiens repoussés de la Péninsule par suite de dissentimens politiques, j^ajouterai deux mots seulement que , dans un autre ouvrage , j^ai écrits relativement aux bannis actuels : ces mots ne sont pas déplacés dans Fhistoire d'^un exilé. Si Dante reparoissoit parmi nous , il m^adresseroit sans doute une amicale félicitation , d^autant plus que , dans Texpression de mes vœux, j^employois quelquesunes des paroles qui lui sont échappées dans ses plaintes.

M Malheureusement trop de bannis italiens courent FEu^ rope ; il seroit peut-être plus prudent de les rappeler. L'exemple de ce sentiment de charité politique appartient particulièrement au Saint Siège ( au successeur de Grégoire X , qui profère de si beaux sentimens sur la concorde dans laquelle doivent vivre les citoyens d'un même Etat ). Un bon esprit ne mérite pas un châtiment aussi cruel que l'exil , et il y a peut-être quelqties bons esprits que la passion, l'injustice ou plutôt l'impatience ont punis par l'exil. Un mauvais esprit s'irrite et devient plus dangereux hors de la patrie. Chez un peuple étranger, le banni est mal consolé ; il est encouragé à la résistance , et quelquefois encore de plus en plus perverti ; tandis que de retour chez lui , après quelques années de peines , soumis à des lois qu'il connoit mieux , contraint par une sorte de point d'honneur et par ces obligations qu'impose tout acte de clémence et de pardon, ce même

baoni pourroit s'astreindre à une conduite plus modérée , revenir à des prîncipes plus sains , et fort de Fexpérience qu'il auroit acquise en montant et en descendant Vescalier d^ autrui , comme dit Dante, se montrer instruit par l'amertume du pain étranger, et disposé à éclairer ceux de son parti qui n'auit>ient pas reçu les mêmes kçons.

« Le réfugié rappelé reconnoltroit, après tout ce qu'il auroit vu, particulièrement en Angleterre, en Allemagne et eu France, que, dans le développement actuel des arts, et surtout des sciences ( c'est là le domaine assuré à tous les Italiens sans exception ), dans le progrès inoui qu'obtiennent la civilisation, le commerce et les méditations humaines , plus créatrices et plus puissantes que jamais, il n'y a presque plus de probabilité nulle part pour de longues guerres ; qu'on a, au contraire, des jouissances admirables à s'assurer aujourd'hui, loin des dissensions politiques et des vues de désordre ; que partout Ir bien qui se fera se fera sur place , et que c'est sur place qu'il faut le solliciter avec un courage respectueux.

M D'ailleurs, n'est-il pas prouvé que de cette foule immense qui inonde la voie publique pour renverser les lois, il ne sort qu'un très-petit nombre d'hommes audacieux qui savent pouiun temps appliquer à leur usage exclusif les rares profits des révolutions? »

Je disois cela en i835 {Italie, pdg. 384) \ sî j^osois, je rappellerois que, par Teffet de circonstances heureuses auxquelles un homme, aussi diplomatiquement obscur que je le suis aujourd'hui, est naturellement étranger, des déclarations de clémence , des rappels généreux ont signalé de toutes parts Pesprit bienveillant des princes d'Italie ; quelques-uns ont retiré leurs bannis par des voies secrètes, en faisant accorder des passeports et de Fargent sans bruit ; d'autres souverains ont publié des amnisties étendues. Le petit nombre des exilés qui souffrent encore peut espérer la fin des tourmens d'une vie si douloureuse. Il faut remarquer surtout Pacte paternel de l'empereur d'Autriche , dont les Etats ont été rouverts au repentir.

Dieu juste ! qu^ils seraient coupables les hommes qui tenteraient de jeter encore des fermens de discorde chez des voisins dont la sagesse nous laisse en paix ! qu^ils seraient crédules ceux qui, après tant de déceptions, dresseroient les oreilles ^ comme dit Philelphe , a Tannotice d^invasions, quoi cpi^on en dise, devenues presquMmpraticables ! On doit adresser des supplications à la Providence pour qu^elle encourage, dans cette voie de vraie libéralité , les ministres des gouvememens italiens, qui ont déjà répandu tant de bienfaits. Irai-je plus loin? pourquoi non? Pourquoi ne dirai-je pas quMl faut écouter même les prières de celui qui a invoqué en vain trois rois ? Le dernier de ces rois est un des monarques les plus distingués que TEurope contemple sur les trônes d^anjourd^hui. On a dit, dans une tribune retentissante : <f Ce prince <i ne possède pas de grands Etats, mais il a le cœur (( grand. » A propos de désastres arrivés non loin de sa capitale, près de Castellamare , on a dit : « Ce K prince accourut, instruit avant tous de la cata- (( strophe ; il est toujours prêt , et le premier au « devoir. » Ce prince a pour nous bien d^autres mérites, bien d^autres draits au respect, dont il est inutile de parler ici. Pourquoi donc M. Rossetti ne reverroit-il pas Naples, au moins une de ses provinces ? En attendant le retour à Naples , qu^est-il besoin quHl continue de se nourrir de fantômes auprès de ce sage {voy. plus haut, pag. 543), qui, emporté par des préventions imprudentes, lui a donné un conseil si pernicieux, un encouragement si fatal? Je crois que M. Rossetti a composé, vers i8i4) un ouvrage, intitulé, Salmodia^ dont les sentimens n^étoient pas ceux de ses funestes Disquisizioni : il pourroit revenir à ces premiers sentimens qui étoient

éminemment religieux , et renoncer à ceux qui lui ont donné une célébrité si déplorable.

Le beau-père de M. Rossetti, M. Polidori, ancien secrétaire, je crois, d^Alfieri, mais plus calme, plus ami de Tordre, tel qu^Alfieri lui-même se montroit à Florence, lorsqu^il y trouva son roi en exil (i), M. Polidori est un toscan d^un esprit très-recommandable, qui jouit en Angleterre d'aune considération à laquelle aucune action de sa vie n^a porté la moindre atteinte.

Il est du devoir de la religion de pardonner à tous ceux qui reconnoissent avoir commis une faute ; il est du devoir de la politique de suivre Texemple si hautement conseillé par la religion.

Ce que je viens de dire sert de complément naturel aux réfutations que je n^ai pas craint de détailler, pour bien établir la position du Saint Siège dans le débat qui s^est élevé relativement à Dante, débat que Ton voudroit porter publiquement devant les tribunaux littéraires de notre pays. Hélas ! nous aurions commencé par tant aimer Dante , pour finir par le mépriser ! Non, notre nation n^a rien perdu de ses sym-

(i) Outre ses tragédies, Alfieri avoit composé un traité deila Tyrannide, assez maorais lirre où il fiiisoit allusion au système de gouvernement des rois de Sardaigpe. Le roi Charles-Emmanuel IV se trouvant réfugié à Florence en 179S, Alfieri, qui étoit dans la même ville, désira lui rendre ses hommages. Le roi indiqua l'heure où il recevroit Alfieri. Celui-ci attendoit depuis quelques minutes, lorsqu'on ouvrit à deux battans la porte du cabinet du prince. Il s'avança devant le poète, en disant : Beoo #/ iirmmQ, a 9oHà le tyran! v Alfieri, surpris et touché, mit un genou en terre, baisa la main d'Emmanuel, et lui dit: « Sire, aufattrd'hui ^ roù eiâufeU, nous a^&m, touêy nos douiours ! » Les mêmes douleurs menaceroient encore rois et sujets, si les premiers ne pratiquoieut pas la clémence que Dieu ordonne, et si les seconds oublioient que |dus les peuples chez qui, pas un état de choses sans remède, une révolntioD est indispensable, retardent cette révolution, moins elle est violente et sanguinaire , et plus elle est approuvée de Dieu et des hommes. Malheureusement il y a toujours des révolutions imminentes (Bossuet Ta dit), de même qu'il y a des révolutions qni ne peuvent pas durer.

pathîes pour le courage, pour Paudace et même pour la témérité.

Je le dirai encore. Comment! le Saint Siège, depuis plus d'un demi-siède, auroit yanté, soutenu, protégé, expliqué, livré k Tadmiration des littératures de Funivers le gran padre Alighieri^ qu^il a permis à Raphaël de placer dans la fresque de la Dispute sur le saint Scicrement à côté dlnnocent III , de saint Thomas d^Acpiin, et d^autres théologiens les plus renommés (i)! et pour prix de ce soin tendre et empressé, on rétorqueroit contre le pontificat les argumens que lui-même auroit rassemblés pour honorer Tauteur de la Divine Comédie ! Comment ! une action aussi belle, aussi profondément chrétienne, aussi éminemment raisonnée , aussi généreusement civilisatrice, seroit récompensée par des sarcasmes, et pourroit attirer quelque dommage à une autorité, la seule qui soit restée debout au milieu de tant de boule versemens ! Non, le Catholicisme ne verra pas une ingratitude si déchirante ; il x^y a peut-être qu^un signe à faire pour que ces inventions infernales se changent en témoignages de vénération , et un acte de clémence , à la fois religieuse et politique , s^il nVst pas repoussé par une obstination insensée qu^il faut alors abandonner à elle-même pour quelle se consume dans sa propre fureur ; un tel acte, publié dans un moment de force, de possession paisible, sous le pontificat le plus éclairé , sous le règne d^un prince grand (car cela a été bien dit : on est grand

(i) Dons un ourrage imprimé à Rome en i83o , et intitulé : Roma cmnpiutamênit tUscriUa, on lit, pag. 79, à propos de cette fresque de Raphaël: « Le peintre y a ajouté visiblement la figure de Dante Alighieri , parce « que vraiment , parmi les modernes , aucun autre n'aroit écrit poétiquett ment en matière de théologie. »

par son cœur et par son noble caractère plus que par ses Etats) ; un tel acte n^annonceroit que la confiance dans le premier des dominateurs qui a donné de si magnifiques promesses, et qui les tient à son Eglise; dans ce souverain de tous , qui tour à tour, quand il lui plait, envoie aux puissans et aux foibles les amei^ tûmes de sa colère etles consolations de sa miséricorde!

Pour qu^aucun esprit ne conserve la moindre trace des doctrines qui ont dû être citées dans ce livre , ni de celles par lesquelles Dante appelle a une sorte de soumission temporelle indirecte un pontife qui doit régner seul dans ses Etats tels qu^ils existent, et j être constamment' le maître désormais; pour qu^aucun lecteur ne demeure embarrassé dans les erreurs innombrables que contiennent les Disquisi-^ zioni de Tauteur à qui nous avons demandé que Ton pardonnât , j^examinerai un instant la situation du Saint Siège en deux points seulement.

Il y a deux ans , le Catholicisme s^émut à la nou* velle de Farrestation de Farchevêque' de Cologne. A ce sujet, nous dîmes avec une assurance déférante quelques simples paroles dans VHùtoire du comte dUHauterwe. Cet homme d^état annonçoit que le vœu d^un retour vers le centre commun (Rome) étoit cax^hè au fond des cœurs. Il louoit le Saint Siège de la courageuse patience avec laquelle le pontife Pie VU et son clergé vertueux avoient supporté de longues souffrances ; le profond observateur assuroit que cette patience avoit mérité à Fun et à Fautre Festime, Fadmiration et la vénération de toutes les communions. M. d^Hauterive finissoit ainsi :

tt Aussi dans cette tempête où le inonde a vu tant de nau-> fiages de grandeurs , aucune n'a lutté avec une plus hono-

rable peysévéranœ, aucune encore n'a mccombé, ne s'est relevée avec une plus noble et une plus modeste dignité; et l'on peut dire, sans crainte de se voir démenti, que de toutes les puissances morales du temps , le Saint Siège est aujourd'hui la plus généralement et la plus sincèrement respectée. « ( Histoire du comte étHauterive, Adrien Le Glere, 1839, p. 523.)

Nous abondions avec allégresse dans le sens de ces réflexions du comte d^Hauterive, Fun des plus habiles diplomates français depuis quarante ans ; nous voulions cependant montrer à Thorizon, vers les provinces rhénanes, quelques nuages qui obscurcissoient Fatmosphère.

« Une immense compréhension des intérêt», des droits de la puissance éprouvée, de la victoire assifrée du catholicisme, est répandue plus que jamais. S'il fiidloit pour appuyer des succès prochains, s'Û falloit en Allemagne des fautes , des erreurs , la trace perdue du vrai sentier , des fureurs de mi^ nistres maladroites et intempestives, Dieu enverroit peut-être ces fascinations à nos frères égarés , et alors le catholicisme, déjà vainqueur modeste des insultes d'un tyran qui soumettoit depuis long-temps l'Europe, et sachant éviter désormais toute récrimination contre une attaque qui ne peut avoir que la durée de quelques jours d'un crédit incertain, ajouterait au spectacle de tant de vertus qui ont retenti dans le monde, celui d'une nouvelle patience qui attend, qui console, qui se fortifie par la prière. On remarque , après un cataclysme , des phénomènes passagers qui rappellent les premiers fléaux; mais ils ne sont rien autre que le travail de k nature qui se rassied et des élémens qui rentrent dans l'ordre accoutumé. » ( Histoire du comte d'Hauteripe, pag. 523.)

Hé bien! aujourd'^hni (mars i84i) on écrit de Cologne que la joie est au comble dans cette ville ; le nouveau roi de Prusse a donné ordre d^achever la cathédrale de cette ville. L^archevèque, qui, lorsquMl fut emmené captif, avoit dit avec courage :

« On méfiât violence^ que Jésus-^Christ soù hué! » dira actuellement : (c F^we le roi Juste j et que Jésus-- Christ soit loué ! »

Quelle est la sagesse calme, grave, qui vient d^obtenir un tel résultat? c^est celle-là même qui, consultée il y a quelque temps sur le moyen d'^adoucir le sort des esdavesy a publié les admirables lettres apostoliques que nous avons lues dans les feuilles quotidiennes de i83g : aucun document n^honore plus le pontife Grégoire XVI et son secrétaire-d^état , le cardinal Lambruschini. A ce sujet, on a voulu dire que cette publication avoit été sollicitée par TAngleterre.

Ty consens; que signifieroit cette condescendance, s^il y a eu condescendance, ce qui n^est pas assuré? EUe signifieroit que la politique de la Grande-Bretagne, ne parlant pas avec assez de puissance au nom de sa communion dissidente, a besoin de Fapplication des idées morales du catholicisme; elle signifieroit que le chef de notre auguste religion est entendu dans toute la terre ; que sans effort, et seulement en expliquant à propos une de ces pensées de charité universelle qui sont si fécondes dans notre loi, le Saint Siège exauce d'^abord les vœux de ses en£sins directs, et ensuite les vœux des anciens fils qu^il ne désespère pas de retrouver un jour à ses pieds. Les savans rédacteurs de ces lettres apostoHques , ces rédacteurs, qui sont, j^en suis persuadé, le pape lui-même et son secrétaire-d^état Lambruschini , tous deux hommes de tact, de science et de vertu, n^ignorent pas que Pesclavage est la situation la plus abrutissante dans laquelle Fhomme puisse tomber : les livres saints qui enseignent tout le proclament dans beaucoup de versets. Homère lui-même, dans les temps de paganisme, disoit : « Le puissant Jupiter prive de la moitié

572 HISTOIIIE DE LA VIE [t»ll

tt de leur iotelligence ceux que lejour de la servitude a « saisis (i), i>

Grégoire XVI, marchant sur les traces de ses prédécesseurs, vient, à Tappui du droit qu^ila des^opposer à Fesclavage , citer Clément P', qui a connu des chrétiens sublimes capables de recevoir des fers euxmêmes pour racheter des captifs, et il mentionne des lettres apostoliques de Paul III , d^Urbain VIU , de Pie VII, qui demandoient expressément que les marchands chrétiens cessassent le commerce des nègres. Ce renouvellement de prières, de défenses, d'^exhortations , a produit Tefifet qu^on devoit attendre d^une sorte de réapparition subite et imprévue qui replace sous nos yeux tant d'amis de Fhomme souffrant (2).

(1) ''Hfiuçv y if râftrif aV«fluVi;T«i ftlpv^ra Ziw 'Arfp«r, ivr AP fM» Kmra i)é\fp Sfunf %?^t»»

Dimidium 9fnm VirtuHB auftrt late-êonans Jupiter viro, quando ipsum sêripwrU. {ftdy$sè9, édlUond'Erne8ti,6IascoWy iSi4> &vii. Sa».)

vUU diet corripverU. {ftdy$»i9.

(2) Il y a un spectacle majestueux qu'on ne voit qu'à Rome : deux cent cinquante-huit pontifes se sont succédé depuis Fan 4^ de l'ère chrétienne ;* un grand nombre d'entr'eux ont publié des édits sages., et qui attestent la bienveillance , les hautes conceptions , les prévisions de ces pontifies. Tout ce que les philosophies modernes ont cru inventer, les papes l'avoient dit avant elles. L'histoire du pontificat des catholiques et le grand bullaire, par un privilège qui ne peut venir que de Dieu , renferment les prescriptions les plus salutaires. Les novateurs qui vouloient flatter la multitude ont été puiser là des conseib de générosité, des règles de gouvernement, des préceptes de morale, parce que la aussi tout se trouve, urbanité, tendresse , connoissance du cœur humain , expérience pratique, explicalioiis imposantes de l'esprit de la bible. De même qu'à Saint-Paul hors des murs , on admiroît au-dessus du chapiteau des colonnes qui avoient &it partie du mausolée d'Adrien , celte série de portraits des papes qui permettoit d'embrasser d'un coup d'œil l'espace de temps qui s'est écoulé depuis saint Pierre jusqu'à nos jours ; de même dans les lettres apostoliques, les papes tous frères semblent se donner la main; chacun peut emprunter à ses prédécesseurs une pensée vivifiante et l'appliquer aux circonstances. Devant cette nomenclature vénérable, la seule qui existe au monde, il n'est pas permis de dire qu'on a fait mieux que les autres ; toujours le pontife de lepoque se déclare indigne de l'honneur qu'il a reçu ;

Leibnitz avoit bien raison de dire quMl appronvoit, tout protestant quHl étoit , rétablissement d^nn haut tribunal de morale, tel que celui du Saint Siège, qui, dans les temps de troubles, d^agitations et de dissen* sions civiles, faisoit entendre partout des paroles de paix et d^union. Cette intervention d^inépuisable bon sens et d^ineffable amour n^appartenoit qu^au catho* licisme seul; ainsi, quand le catholicisme instruit et les siens qui lui sont tendrement dévoués , et ceux qui le repoussent dans une habitude funeste d^hos* tilité, mais qui cependant quelquefois appellent son influence pour faire triompher les intérêts généraux de l'humanité, une influence secrète partie d^en haut semble annoncer aux nations les plus divér^ gentes en opinions religieuses, que le vœu tfun retour vers le centre commun {Rome)^ conune Ta dit le comte d^Hauterive , est caché au fond des cœurs* Un professeur de FUniversité d^Oxford s^écrioit, il

La louange est pour celai qui est venu auparavant. A Rome, on ne oonnolt pas ce besoin de blâmer, de flétrir les ancêtres pour annoncer qu*on a plus de mérite ; les premiers souverains ne sont pas déchirés an profit des nouveaux ; ce qui a été grand reste grand. Malheur à la vénalité qui viendroit solliciter des grâces avec des injures aux siècles précédens! Dans cette armée sacrée qui a milité avec courage, il y a eu tant de talens, tant de qualités éminentes, tant de génie, que, sur tous les sujets, un pape n'a qu'à choisir dans les trésors laissés par les antéeesseurs. £t ne manquons pas d'honorer cette modestie héréditaire I toutes les expressions heureuses, toutes les définitions sans réplique possible sont rendues à quiconque en est l'inventeur. Le pontife défunt parle encore. Un concours de voix saintes brise la nue, et nous avons le bonheur d'entendre souvent â la fois saint Clément, saint Léon-le-Grand, saint Agapit, saint Grégoire>le- Grand, le bienheureux Grégoire X, qui ne veut pas qu'on dépouille les gibelins, Pie II, Benoit XIV, Clément XIII, Pie VI, Pie VU, Léon XII et Pie VllI. Pour que l'abnégation soit encore plus éclatante, les lettres apostoliques ne sont quelquefois pas signées par le pontife qui en ordonne la publication : voiU le spectacle majestueux qui ne se trouve qu'à Romel Ce simple exposé d'un fait qui peut frapper les yeux de tout le monde n'est-il pas propre à raffermir les fidèles dans le sentier de la foi , et à y rappeler les imprudens aveugles qui se font les conducteurs de peuples privés de la lumière?

574 fflSTOIRE DE LA VIE [1321]

ff

n^ a pas long-temps : TencUmus in Latium. Tout est disposé. Rome ne décourage ni Fimagination , ni les recherches des sciences : les annales de la ville étemelle prouvent que, dans son immobilité dogmatique, elle ne repousse aucun progrès ; les bras du pontife sont prêts à s^étendre et à faire descendre sur le monde entier la bénédiction du ciel.

Si les pontifes ont droit d^espérer un tel bonheur, s^ils peuvent redevenir les sages modérateurs des affaires de tous les pays qui désireront les consulter, cette situation n^assure-t*elle pas aux Italiens un sort plus heureux que celui qu'ails pourroient trouver dans des essais d^épouvantables révolutions qui amèneroient de longues tyrannies? Un nouveau Frédéric II, rasant Milan; un Eccelin da Romano (i),. méritant le surnom de féroce, et faisant un jour murer les portes de toutes ses prisons remplies de femmes, d^enfans et de vieillards ; un nouvel Ugolin de la Gherardesca, un jour guelfe avare, et le lendemain gibelin dissipateur, attirant à lui les prieurs de Florence, comme bon voisin, disoit-il, en leur envoyant des bouteilles de vemaccia^ qu^au lieu de vin il avoit fait remplir de florins d'^or ; un Corso Donati, impitoyable avec ses ennemis vaincus !

(t) Romano, près de Bergame, est une ville où est né Rubini. Dante, qot a si gracieusement célébré Casella, l'illustre chanteur de son temps, et qui, pour exprimer l'impression que produisoit la musique, disoit : « La « musique encore entraîne avec soi les esprits humains , de manière qu^ c cessent presque toute opération, tantl'ame est attirée! » (Onwiio, traité II, chap. xnr.] Dante, qu'auroit-il écrit, s'il avoit entendu Rubini? Oui, celuilà absorbe tellement l'attention, que l'ame oublie tout autre intérêt, toute antre opération. Je n'entends jamais Rubini sans penser aux beaux vers que ce goût si délicat, cette énergie sans effort, cette harmonie mélodieuse, auroient inspirés à Dante. Il nous auroit dit sans doute que tant de charmes de la voix de Rubini auroient apprivoisé son œmpatriote, te féroce Eccelin lui-même.

Je ne tarirois pas sur les citations , moi qui ai tant étudié Fhistoire dltalie. Je passe' rapidement aux désastres plus récens ; j^arriye au sac de Rome parles impériaux et les Espagnols réunis. Je trouve le duc d^Ossuna, vice-roi à Naples ; ensuite Mazaniello, souverain pendant quelques jours, puis fou et assassiné ; Gènes bombardée, sans qu^aucun bon sentiment de voisinage la soutienne et lui propose des secours; les Etats de la Péninsule appartenant à qui vouloit les envahir ; Pextinction des Médicis vue avec froideur ; le cortège d^excès apporté par la révolution française ; Rome dépouillée ; Haller ; Venise, libre une nuit, et le lendemain d^une fête en Thonneur de la liberté, livrée aux ennemis ; le Piémont pleurant un excellent roi ; Naples reprenant son nom de Parthénope , avec les excès du temps de la terreur ; Tltalie devenue fran* çaise, parlant avec des barbarismes, envoyant ses impôts à Paris , et réduite a redemander, tous les mois, son propre argent pour éclairer ses rues et payer ses dépenses municipales ; enfin , ce que nous avons vu et tout ce que nous aurions été sur le point de revoir, si Dieu n^avoit pas envoyé partout Polivier de la paix et la colombe qui annonce que la concorde renaît , que chacun redevient le maître chez soi , et que les élémens de tout ordre ne sont plus confondus !

Pai dit que je me bomois à examiner la situation du Saint Siège en deux points seulement. LWaire de Cologne aura une issue heureuse, nous devons Tespèrer. Les lettres apostoliques sur la traite des nègres sont une preuve de puissance généreuse. Pourquoi n^ajouterois-je pas un mot sur Fimpression qu^a produite Fallocution du i*' mars, relative aux blessures faites à la religion en Espagne ? Ce mot ferme Querimur^ huit fois répété, est d^une admirable éloquence paternelle.

»76 HISTOIRE DE LA VIE [iSil]

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