CHAPITRE III
ÉTABUSSEMENT DÉFINITIF DES COMUNL LE PAPE INNOCENT III. FAÉ- DÉRIC II EMPEREUR , PETIT-FILS DE FRÉDÉRIC !«'. ORIGINE DE LA DÉNOMINATION DE GIBELINS ET DE GUELFES. LA LIGUE GUELFE. SIGNES AUXQUELS ON RECONNOISSOIT LES GIBELINS ET LES GUELFES. FORME DE GOUVERNEMENT DES PRINCIPALES VILLES DE l'iTALIE. ANCÊTRES DE DANTE ALIGHIERI. NAISSANCE DE DANTE.
Presque toutes les villes de la Péninsule sont devenue^ républiques àjàiïs le sens quej^ai indiqué, ou comme on dit plus habituellement , comunù Républiques ou comuni^ elles n^entendoient pas encore par ce nom être nettement un peuple qui se gouverne sans prince. Elles reconnoissoient la suprématie de Tempereur et roi allemand, en toute chose non comprise dans les droits régalienSy d^abord conquis ou obtenus , ensuite confirmés pour tous : dans les régales seules consistoit leur liberté , leur droit et leur pouvoir. On les interprétoit dans un sens plus ou moins large, et non-seulement d^une manière différente de la part de Tempereur et des villes , mais encore entre les citoyens d^une même ville. Nous devons bien remarquer cette différence dMnterprétation . Alors naquirent le parti de Tempereur , parti qui sembloit vouloir en quelque sorte renoncer à la liberté , et le parti contraire qui n^ vouloit pas renoncer. Ce dernier, en général, s^appuyoit avec raison sur Tinfluence
du Saint Siège.
En iigS, Le comte de Signa, noble romain, fut éln Pape (i) , et prit le nom d^Innocent III. Il n^étoit âgé que de 3y ans. Il apportoit dans Fadministration une profonde connoissance des intérêts de sa patrie et du Saint Siège , le courage et Pambition d^un patricien jeune encore , enfin la réputation de piété et de savoir qu'il devoit à une vie régulière , et à des ouvrages estimés. Il avoit écrit un livre sur le mépris du monde , sur la misère de la condition humaine, et sur des points de discipline.
En Allemagne, Frédéric II, de la maison de Souabe , le successeur de Henri VI , fils de Frédéric Barberousse , étoit un enfant de deux ans , et sa mère Constance, couronnée reine dltalie en ii86, et qui étoit morte en iigS, avoit déclaré Innocent III, tuteur de son fils et administrateur de son royaume.
On voit ici les papes aussi puissans que les empereurs , dans la coi^sidération accordée par les souverains et par les ministres.
Déjà Frédéric II , quoique encore dans les langes , avoit été déclaré roi des Romains avant la mort de son père. Mais la couronne impériale étoit disputée à cet enfant, d'^abord par Philippe duc de Souabe, son oncle , puisqu'il étoit Tainé des frères de Henri VI , ensuite par Othon, alors duc d'Aquitaine, fils de Henri-le-Lion qui avoit été duc de Bavière et de Saxe.
Les plus illustres princes de l'Europe prenoient parti dans cette dissidence : Philippe, surnommé Auguste , aimant la gloire de son nom , se déclaroit en France pour le duc Philippe de Souabe , et Richard Cœur-de-Lion, voyant apparemment dans ce surnom
(i] VltaHr, Didot, i835, pag. 89.
comme une parenté morale , se prononçoit en Angleterre pour O thon , fils de Henri-Ze-Zrzb^.
Le premier compétiteur représentoit la maison fVetbling dont en Italie on a fait, par euphonie , le moi MbeUino , gibelin . Le second compétiteur appartenoit à une maison dans laquelle on portoit fréquem^ ment le nom de Pf^elf.hes Itahens, encore par euphonie, appelèrent ce parti celui des guelfi^ guelfes.
D^abord « à bien prendre les faits , on ne se divisa dans la Péninsule, que pour les deux empereurs^ Philippe et Othon. Malgré la protection du Pape , on ne reconnoissoit pas le jeune Frédéric IL Ensuite ce prince étant resté maître du trône, et la première cause de la dissidence ayant cessé , les noms anciens restèrent. Frédéric II contesta leur autorité aux papes et. aux comuni. Le nom de gibeliiis devint celui des partisans de Fempire , et celui de gueljks le nom du parti opposé, c^est-à-dire du parti des villes, du parti qui désiroit une liberté plus étendue, du parti du peuple et des papes. On voit donc que les noms de guelfes et de gibelins ne furent rien autre que des noms de partis anciens , et qu^ils étoient comme sans objet , puîsqu^on ne se les attribuoit plus dans le même but : ritalie , la malheureuse Italie, divisée en factions, alloit continuer de marcher à la suite de ces fatale» contestations , et de dépenser son sang , ses trésors et ses grands hommes , pour des querelles de la Germanie.
Quel étendard doit suivre en celte circonstance FEtat de Florence?
Les villes de la Toscane (i) avoient eu à se plaindre sous le règne de Henri VI , de Paugmentation des
(i) VltaHe. Paris, Didol, i835, pag. 90.
impôts et des exactions des ministres allemands que Tempereurenvoyoit pour le recouvrement des tributs. Ces hommes avides, chargés de ramasser les contributions , et qui , par leur situation , étoient plus à portée de connoitre les dispositions des Toscans , nWoient pas ou ne vouloient pas avoir ce degré dMntelligence clairvoyante , propre à deviner si le peuple étoit heureux , s'^ilpayoit volontiers, et sans arrière-pensée ; s'il songeoit à susciter, ou à voir avec plaisir des circonstances nouvelles. Pour les hommes du fisc de Tempire, demander l'argent avec importunité, le recevoir avec hauteur , Pexpédier avec minutie , paroissoit le seul devoir à remplir , dans cette partie de la Péninsule soumise avec docilité à leur maître. Elle n'avoit pas alors développé autant une active industrie , et les terres ne rapportoient pas ce qu'elles ont rapporté depuis sous l'administration des Médici9 et des Léopold. Les villes toscanes avoient ressenti de l'indignation plus que les autres. Elles consentirent à former une assemblée de leurs députés à San-Ginnasio, bourgade située près du bourg de San-Miniato.Là elles s'associèrent par une ligue qui fut appelée la ligue gaeljè. Ce nom ne signifioit ici que ligue contre l'empire. Les alliés, de concert avec le Pape, pi^enoient l'engagement de ne reconnoitre aucun empereur , aucun roi , duc ou marquis , sans l'approbation expresse de la cour romaine. Ils promettoient de se protéger les uns les autres , et de défendre l'Église toutes les fois qu'ils en seroient requis par elle : de plus , ils s'engageoient à l'aider dans le but de ressaisir toutes les parties de ses possessions , excepté celles qui seroient actuellement occupées par quelques-un^ des alliés.
La ville de Pise refusa d'entrer dans cette 'ligtie :
ses habitans n^a voient rien à obtenir d^une telle association. Ils tenoient en fief de Henri VI , la Corse et File d^Elbe , et ce prince avoit affranchi le territoire pisan de contributions et de logement de gens de guerre. Il y a quelquefois une singulière habileté à paroitre négliger ses avantages. Les peuples se révoltent pour se soustraire à des vexations : ils sont fidèles quand ils espèrent conserver des droits qui les hono* rent. Les empereurs eurent cette habileté ; aussi les Pisans persistèrent- ils jusqu^à la destruction de leur république , à se déclarer les chefs de la faction gibeline en Toscane. Cependant ce sentiment si absolu ne les anima pas au point de les faire consentir à une paix avec les Génois , qui étoient aussi d^ardens gibelins , mais en même temps des rivaux de leur commerce et de leur gloire en Orient, Ainsi les Pisans étoient gibelins à Pise, et guelfes à Gênes : ces nuances de partis doivent être observées. Toute Thistoire de Dante est remplie d^applications de ces prémisses.
Frédéric II avoit reçu en héritage de sa mère , dernier rejeton de la dynastie normande , le royaume de Pouille et de Sicile.
Ce prince, pendant la moitié du xiii^ siècle, chercha en vain à rétablir complètement Tancienne puissance impériale : cependant il envoyoit des émissaires qui de FÉtat de Naples, s'introduisoient dans Fltalie septentrionale, et il tint haut Fétendard gibelin contre la faction guelfe , les comuni et les deux grands pontifes Innocent III et Innocent IV.
Frédéric II mourut en i25o.
L^autorité impériale fut disputée en Allemagne, entre Conrad IV son fils , et Guillaume de Hollande. Lltalie étant abandonnée à elle-même , Forgueil et la passion des partis s^envenimèrent. Les guelfes, se
félicitoient des querelles dePempire; les gibelins se prévaloient de la protection de Manfred, fils naturel de Frédéric II. Alors plus que jamais , suivant M. Balbo , les Italiens se déclarèrent la guerre dans chaque ville. Les citoyens les moins forts s^appuyoient sur une complicité voisine. Onchassoit les adversaires qui chassoient les leurs quelques mois après ; la Péninsule entière , les provinces , les familles se divisoient et se subdivisoient en factions ; on s^attachoit à des ligues , on les répudioit , on reprenoit d^anciens engagemens qui étoient ensuite rompus avec éclat : cependant de grands caractères se manifestoient, et montroient une constance magnanime.
Les gibelins portoient le capuchon incliné du côté où pend Fépée, ou la plume du casque à gauche. Les guelfes portoient ce signe de ralliement à droite. Chaque parti rompoit le pain d^une manière différente (i). Voilà pour les coeurs généreux. Mais il y a partout des hommes foibles et inconsistans. Le casque avoit son inconstance ; la plume passoit de gauche à droite ; il falloit nécessairement regarder au casque et à la toque, si Ton vouloit savoir à qui on avoit affaire pour Fins tant dans lequel on faisoit son observation. Une dernière lâcheté, comme il arrive toujours, de voit encore affliger les esprits courageux des deux partis. La plume nonchalamment placée n^étoit plus attachée précisément ni à droite ni à gauche, et ne désignant ni un parti ni l'autre , appeloit le mépris et les malédictions de tous les deux.
M. Balbo, avec un rare discernement, jette une grande lumière sur la situation intérieure des villes :
(i) Histoire de la Papauté, par RaiiLc. Paris, i838, tom. 11 , pag. a49*
je lui emprunte les détails suivons, que nous ne connoissons pas assez en France.
Pendant la premièi*e lutte de Tindépendance , les comuni furent à peu près déconcertés par les familles reconnues comme nobles depuis long-temps. Quels étoient ces nobles ? Les uns veulent que ces nobles aient été les anciens Italiens ou Romains; d^autres soutiennent que ceux-ci ayant été détruits ou dépouillés par les Lombards, ces nobles étoient des Lombards. D^autres assurent que ces familles étoient d^origine franque, venues avec Charlemagne, ou allemandes, amenées plus tard par les empereurs de Germanie. Cette dernière opinion est celle à laquelle se range M. Balbo. Mais pourquoi ne diroit-on pas aussi avec lui , par extension , que toutes ces familles en général provenoient à la fois de celles qui représentoient les anciens Italiens, et des autres familles introduites ensuite par les divers conquérans? Il est d'ailleurs certain que les premiers chefs des comuni furent les nobles existans alors dans le pays. Poursuivons. Vers Fépoque où Finaction des empereurs favorisa les progrès de Pindépendance, il y eut dans toutes les villes contre les nobles un soulèvement général de la classe du peuple qui ne pouvoit prendre alors aucune part au gouvernement. Pour cela , le gouvernement des villes ne fut pas changé. De même que les villes, en conservant la sujétion {sudditanza)kV&DLVpire , Favoient compliquée par Fautorité des comuni^ ainsi le peuple cherchoit les moyens d^opposer au gouvernement comunaly un gouvernement particulier.
Le conseil des nobles gouvernant le comuncy s^appeloit credenzttj c^est-à-dire conseil secret et de confiance du comune. Les réunions populaires^
créèrent plus tard entre elles des credenze^ auxquelles elles donnoient le nom d^un saint qui en devenoit le protecteur. Ainsi fut créée la credenza de saint George à Milan. Mais comme il arrive que le peuple à peine appelé à quelque liberté veut commander seul , les credenze populaires s^approprièrent insensiblement l'administration de beaucoup de villes (i). Les nobles se consultèrent à leur tour, et ils établirent des sociétés contraires. Us appelèrent consorti ceux d^entre eux qui portoientle même nom. Un consorto devoit embrasser les querelles d^une famille , quelquefois même les querelles injustes. On devenoit co/z^or^o par son propre nom, et par celui de son épouse. En se confédérant, ils se réunirent en Alherghi ou Ospizi, Ailleurs , le peuple , au lieu d^établir des credenze populaires , se constitua en classes d^arts et métiers. Cest ce qui arriva à Florence. Enfin, nobles et plébéiens cherchèrent às^arracher le gouvernement pendant tout le cours du XIII* siècle, et en définitive, ceux qui^se déclarèrent par tradition , par zèle ou par caprice pour les empereurs , devinrent les premiers gibelins j et le nom de guelfes resta souvent au peuple que tourmentoit un amour plus prononcé deTindépendance. Nous remarquerons toujours que ces derniers étoient protégés par les papes.
Toutefois, il faut dire que cette situation ne fut pas précisément celle de toutes les provinces et de toutes les villes : quelque part il s'éleva des tyrans. On les
(i) Dans les gouTernemens aristocratiques , les nobles accordent, par peur, par générosité ou par politique , divers privilèges au peuple. Dans les tendances démocratiques , le peuple ne connolt ni peur, ni générosité, ni politique , et garde tout pour lui. Il y a plus , il ne tarde pas à voir avec envie les succès de ceux de sa propre caste qui ont commandé, et son étemel plaisir et! de les briser , ou au moins de les avilir par des accusations déshonorantes.
appeloit ou Capitani del Popolo^ ou Podestà. Souvent ils portoient les deux noms. Cette institution remontoit à Fépoque où avoient successivement régné les deux Frédéric. Ces princes haïssoient le nom de consuls , et dans les villes qui étoient restées soumises à Fempire, ils établissoient ces autorités àe Capitani ou de Podestà. Plusieurs comuni avoient néanmoins adopté cet usage ; mais ces Capitani ou Podestà , soit qu^ils fussent d'^origine impériale ou comunale y de race antique ou nouvelle , étrangère ou italienne , tous, quand ils le pouvoient, s^emparoient de la puissance supérieure , et cherchoient à ne relever que de leur épée et de leurs bourreaux.
On sait donc quelle étoit la condition de Tltalie. Nous alloiis voir naître un grand génie qui mettra en scène ce drame historique souvent mal compris.
La ville de Florence, ballottée par des flots d^érudition indigeste qui se confondoient dans des généalogies romaines et troyennes, Florence, souvent détruite par la guerre , fut rebâtie par Charlemagne , qui accorda le titre de chevaliers à un grand nombre de ses habitans. On ne met pas en doute les magnifi-» cences du marquis Boniface I", favori des empereurs. La comtesse Mathilde , la dernière héritière des marquis de Toscane , la bienfaitrice des papes , et la protectrice de Tindépendance italienne, fut respectée pendant son règne , parce qu^elle vouloit le bonheur des peuples , et qu^eUe transportoit sa cour dans les contrées diverses soumises à sa domination. Après la mort de cette princesse , le comune de Florence s^établit. Malheureusement la ville se partagea en guelfes et en gibelins pendant Tannée I2i5 : depuis lors^ jusqo^en 1265, aate où commence le présent tableau, qui , bien qu^il ne soit que Fhistoire d^un seul homme,
contient, comme on n^en doute plus, Phistoire de ritalie entière à cette époque , Florence vit accroître sa population et son importance politique.
Vers les premières années du xiv siècle vivoient , dans cette ville , trois frères de sang noble y Moronto , Elisée et Cacciaguida. Ce dernier épousa Aldigéria , de Lombardie selon les uns, de Parme selon les autres,' et appartenant à la famille des Aldigeri, puissans alors à Ferrare. Ses descendans se sont appelés Aldigeri, Alaghieri, Aligeri, Allighieri et Alighîeri. Rien n^étoit moins stable, dans ce temps-là, qu^un nom de famille. Cacciaguida suivit , dans une croisade , Tempereur Conrad III, fut créé chevalier par ce prince, et mourut à Ptolémaïs (Saint- Jean d^Acre), en ii47- Un premier Alighieri, fils de Cacciaguida, vivoit en 1 189. Celui-ci eut pour fils Bellincione , qui fut père de sept eniàns , au nombre desquels on trouve un second Alighieri. Ce dernier étoit jurisconsulte, ou, comme on disoit alors, juge de profession. Il épousa Lappa , fille de Chiarissimo Cialuffi, et il en eut un premier fils nommé François. Ce même jurisconsulte Alighieri II , devenu veuf, épousa donna Bella, dont il eut un fils baptisé à Saint- Jean , quHl nomma Durante , et ensuite , par abréviation, Dante.
Tous les ancêtres de Dante, depuis les divisions des guelfes et des gibelins , malgré un bienfait reçu d^un empereur, étoient guelfes, et deux fois ils furent chassés de Florence par les gibelins. On a prétendu que Cacciaguida devoit être gibelin , parce qu^il étoit attaché à Conrad III ; mais à Pépoque où vivoit Cacciaguida , les dénominations de guelfes et de gibelins nVxistoient pas.