‹ Histoire de Dante AlighieriChapitre 4 sur 52 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

EXPOSE DES PRINCIPALES CIRCONSTANCES QOI ONT PRECEDE LE SIECLE DE DANTE. INVASION DES BARBARES EN ITALIE. LES LOMBARDS, CHAR- LEMAGNE. LA LIBERTE s'ÉTEND DANS LA PENINSULE, SOOS LA PRO- TECTION DU UANTEAU PONTIFICAL, l' EMPEREUR FREDERIC 1*'. LE PAPE ADRIEN IV. MILAN DETRUIT ET REBATI. PAIX DE CONSTANCE. LES DROITS RÉGALIENS ASSURES AUX VILLES , SOUS QUELQUES RÉ- SERVES FAITES PAR l'empereur FRÉDÉRIC l**'.

Quelles étoient donc les principales circonstances qui avoient précédé le siècle de Dante? Lltalie, après avoir porté si loin la puissance de son nom , voyoit revenir contre elle , comme le chasseur voit revenir le sanglier contre Fépieu , quelques-unes des nations qui gémissoient sous Toppression. Après les ramas de brigands , commandés par Odoacre , ce fils d^Edéron , ministre d^ Attila , survinrent les Goths , puis les Lombards. 11 ne faut pas croire absolument que le climat heureux de la Péninsule fut Tattrait (i) qui décida tant de hordes diverses à se ruei* sur TItalie. Elle dut cette infortune privilégiée à la renommée de Rome , Tancienne capitale du monde. Les barbares crioient : « Allons à Rome. » Ils disoient qu'ails venoient conquérir le centre des richesses, du pouvoir de Tunivers. C'étoit une révolte de Pesclave

(i) Balbo, tom. 1, pag. lo.

contre le maître. Les Italiens avoient essayé de rétablir cet antique siège de Fempire. Les empereurs orientaux tàchoient, d^un autre point, d^atteindre le même but , et Bjzance ne satisfaisoit pas leur cupidité. En 568, ritalie fut en partie grecque, en partie lombarde, et depuis ce temps la Péninsule ne fut jamais réunie sous un même sceptre, excepté pendant un rêve de Napoléon. Murât n^a été toujours qu'un soldat couronné , obligé de se rendre avec obéissance à Fappel du général.

Les autres contrées deFEm'ope, conquises une ou deux fois au plus par les barbares , eurent le temps et Inopportunité de se fondre dans la masse des vainqueurs , de recevoir des lois plus ou moins utiles , de faire adopter leurs habitudes, jusqu^aux plus vieux préjugés des localités , de forcer par Tascendant de la vertu et de la beauté des femmes , de forcer la Francisque à s^abaisser devant le rouet, et de continuer à croître pour devenir plus tard^ ces puissans, ees imposans royaumes qu^on appelle FAngleterre, PEspagne et la France. Lltalie subissoit sans cesse une conquête nouvelle : sa robe de pourpre étoit lacérée en morceaux décolorés. 11 lui arriva encore la plus effroyable des catastrophes. L^Italie , toujours divisée, d^un abime tomboit dans un autre; et elle n'^avoit pas plus tôt apprivoisé la férocité de ses derniers tyrans , que d'^autres maîtres plus stupides accouroient pour Faccabler d^insultes et de mépris.

Une quatrième conquête amena Charlemagne ; mais il nVvoit passé les Alpes que pour protéger. Il sembla que le projet de création d'^un royaume italien , attribué à un fils de ce grand homme , alloit faire entrer Pltalie dans les conditions des autres nations de TEurope ; mais la création simultanée de

Pempire d^Occident suscitoit d^autres intérêts, des vues , des dénominations qui n^avoient rien de commun avec la situation de ritalie. La puissance des papes, fondée par saint Pierre, commençoit à s^élever , et, quoi qu'yen dise plus tard Alighieri, nous ne balançons pas à soutenir que, dans cette nécessité absolue de division en principautés partielles, le Saint Siège , avec ou sans la donation de Constantin , problème politique dont nous parlerons plus tard et à notre aise, rendit souvent d^éminens services à Fltalie, et s^opposa constamment à ce qu^elle devint un assemblage informe de provinces d^un royaume éloigné. Ce que le christianisme fit en grand pour la liberté du monde , le Saint Siège le fit pour la liberté bien entendue de ritalie. Le beau regret qu^auroient les Italiens de n^être pas les chefs d^office de TEspagnol dans Tardeur brûlante du climat, de ne pas être attelés aux prolonges qui tirent le canon du Germain , enfin de ne pas être réduits à la condition d^enivrer le Français de leurs chants. Les papes vouloient être libres, et en politiques marchant avec la religion de Jésus- Christ, la morale et le bon sens , ils répandirent autour d^eux Famour d^une sage liberté.

J'espère parvenir à convaincre le lecteur d'une vérité qu'il est si à propos de connoitre.

Quels qu'aient été divers incidens qui sont survenus à la suite de l'indépendance des villes italiennes , accordée plus ou moins forcément par les empereurs allemands , qui s'étoient embarrassés sans prévoyance d^un fardeau qu'avoit déposé l'habileté des monarques français , il est assuré que Fltalie parvint à un affranchissement relatif et détourné , qui fut peut-être plus heureux que celui qu'elle auroit dû à une réunion de tous ses municipes sous un seul

bras anné d^un long glaive. Cette indépendance, encore indirecte , il est vrai , mais fortement établie d'abord sous le manteau pontifical (i) , s'étendit pendant le règne de Grégoire VU. 11 se plaignit des empereurs usurpateurs des libertés de FEglise et protectem-s de scandales qu'elle ne pouvoit souffrir. Alors beaucoup de villes italiennes se constituèrent en comuiii. On adoptale gouvernement de consuls électifs. Pise, Lucques, Milan, Asti, Gènes, se montrèrent les plus empressées à reconnoître la première sorte de gouvernement; d'autres, sans répudier lesempereurs, leur arrachèrent des concessions. Plusieurs de ces princes fermèrent les yeux sur des séparations sollicitées avec des promesses hypocrites, ou des assurances de fidélité éventuelle que les Allemands , dans leur caractère confiant, croyoient suffisantes. Venise seule n'eutroit plus dans ces débats ; elle avoit secoué avec magnanimité le joug des empereurs d'Orient , et depuis elle n'en avoit souffert d'autre que le sien propre.

Les acclamations des Romains, en l'an 800, avoientelles été un cri d'esclavage ou un heureux calcul de politique ? Un nouveau cri , invoquant une liberté prudente pour l'Italie , étoit parti de Rome. L'éloignement , puis des préoccupations intérieures , déterminoient successivement, chez les empereurs, des complaisances et des facilités pour des villes qui ne refusoient pas de se déclarer en quelque sorte absolument fidèles à l'empire.

Cet état de choses devoit déplaire à l'un des successeurs de ce titre d'empereur, qui auroit l'ame hautaine ou la volonté ferme.

(1) Balbo, loin. 1, pag. 12.

Frédéric I", surnommé Barberousse (i), vingtdeuxième empereur d^ Allemagne , fils de Frédéric , duc de Souabe, avoit été couronné à Aix-la-Chapelle, le g mars ii32 , sous le pontificat d^Innocent II. Ce prince passa plus tard en Italie « et malgré la résistance de Milan , qui avoit déjà goûté les premiers fruits de sa constitution en comuni^ il se fit couronner roi de Lombardie. Ensuite il députa vers Adrien IV pour le prier de le couronner empereur à Rome. Le pape ne voulut y consentir , qu^autant que le monarque se soumettroit au cérémonial établi. L^empereur refusa d'^abord, puis il accepta les conditions. Ce cérémonial consistoit à tenir Tétrier du pape, ensuite le prince Faidoit à descendre de sa mule. Le pape descendu donnoit à Fempereur le baiser de paix.

Milan s^étant révolté , Frédéric commanda que les biens des liabitans fussent confisqués et que leurs personnes devinssent esclaves. Frédéric veut encore punir avec plus de barbarie les Milanais. Il fait renverser les murailles de la ville et raser les édifices publics par les peuples voisins de Milan. La jalousie du voisinage est si envieuse, que ces peuples obéissent avec joie. Aucune considération n'^arrête Frédéric. Gênes fut saccagée ; Rome et Venise même menacées. Le pape Innocent III , indigné de ces menaces , et ne se voyant pas pour résister autant de force qu^en possédoit Venise, cherche un asile en France. Lespati'icîens de Rome et Venise forment une idliance contre Frédéric. L^Italie court aux armes. Les comuni^ partisans de Fempereur, agissent avec réserve dans la crainte d^affoiblir leur autorité. Une maladie conta-

(i) J'emprunte quelques passages à mon Histoire d'Italie. Paris , Didot , i335, pag. 75.

[12651 ET DES ŒIU VRES DE DANTE. lô

gieuse ravage Farinée du guerrier germain ; il repasse les Alpes , et il entame des négociations.

£n 1 176 , les Milanais reprennent courage , et dé* truisent à Côme Farmée de Frédéric , revenue d^ Allemagne avec des renforts. Il demande la paix à Alexandre III , qui n^abuse pas de la situation où Fempereur est réduit ; mais on ne conclut pas encore un traité déânitif. Cependant, le 11 juin 11 83, par les ordres de Fempereur, un congrès est convoqué à Constance, et toute Fltalie est reconnue libre. Cette paix glorieuse conservoi taux villes de la Péninsule, les libertés et les droits régaliens (1) , reconnotssoit leurs coutumes , sous la seule réserve faite par Fempereur de certaines appartenances de suzeraineté, entre autres des appels en dernier ressort. Ainsi la forme du gouvernement républicain, déjà adoptée dans plusieurs de ces villes, fut étendue à beaucoup d^autres du consentement de Fempereur. Le mot de république^ d^abord signiûoiisilsi fois principauté j royaume, empire^ fisc ou droits du monarque j gouifernement des nobles y gous^erncment des citoyens et habitans de cité. Ensuite république signifia la forme d^autorité des villes qui s^administroient elles-mêmes, la forme que les anciens appeloient autonome.

Ce fut alors que les Italiens ne purent méconnoitre ce qu^ib dévoient aux souverains pontifes et ensuite à Venise, cette fille aînée du Saint Siège. Il est vrai que les papes, déjà maîtres de Ravenne et des provinces adjacentes par la donation authentique des princes français qui ne furent, pendant qu^ils étoient empereurs, que donateurs désintéressés et amis sans

(1] Les droits régaliens ou de la souYcraineté sont la faculté de jouir des revenus d'un évéché et d'un bénéfice vacans , le droit de battre monnoie, d'administrer la justice , etc.

danger; les papes, souverains d'Orvieto et de Vîterbe en vertu d'un legs de la comtesse Malhîlde (i), se voyoient encore depuis long-temps maîtres de Rome : mais en travaillant pour eux dans ces derniers événemens , ils avoient hâté raffranchissemeut du reste de l'Italie.

(i) En 1135 mourut la comlcue Malhilde , qui , pu un acte cooMiré clan* la citadelle de Canoue , avoit iaiué toas aea bieni au Saiat Siège. C'eit I* partie de l'Etat romain qu'on appelle aujourd'hui le patrimoiiK de Saint- Pierre , et qui t'étend de Aquapendente à Ronciglione. Leppe llonoriua fit occuper les villes qui dépendoienl de cette «ucceaiion. On a dit que cette princeue ne pouvoit pas ainii léguer aei biens. Elle lea a Uiué> en vertu du titre auquel elle lei pouédciil depuis io56 ( pendant plus des deuT tiend'nn siède ] par eUe-méme ou par l'administration de ta mèie Béatrix. Ils lui avoient été donuét en vertu d'un testament de Boniface 111 , duc de Toscane, son père , qui les lenoit de la f/éaérosite des empereurs. Rien n'étoit plus régulier que le droit de la comleue Mathildc , et les lois du temps l'autorisoicnt â lester cotnme elle l'a fait , et à désigner tels héritiers qu'il lui plaisoit de choisir. ( UIUtHe. Didot , 1835, p.,!. JS.)

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