‹ Histoire de Dante AlighieriChapitre 7 sur 52 · MUSIQUE · texte numérisé non relu

MUSIQUE

Nous saluoné donc Fannée ii265 qui vit naitre Dante le 8 mai.

Bocace nous raconte un de ces songes qui sont la plupart inventés , après qu^un nom successivement honoré s^est élevé à un éminent degré de gloire* Donna Bella^ étant enceinte, s'^endormit un jour à^nn profond sommeil ; il lui sembla qu^elle étoit couchée dans un pré verdoyant , sous un laurier qui étendoit au loin ses branches, à côté d^une fontaine limpide. Là, Bella meltoit ou monde un fils ; il se nourrissoit des baies qui tooiboient de Tarbre , et se désaltéroit dans la fontaine. Peu après renBsint se métamorphosa en berger, et il cherchoit à s^emparer des feuilles du laurier quî Tavoit nourri. Dans ses efforts , le berger tomba; en se relevant, il étoit devenu un paon. A cette

vue, donna Bella' éprouva un tel saisissement, qu^elle s^é veilla.

Nous avons respecté ces récits de Bocace, auquel nous ont accoutumé ceux de Tite-Live , et , dans un temps plus rapproché de nous , ceux de Machiavel.

Peu de temps après la naissance de Dante , le pape Clément IV , originaire de Troyes en Champagne , appela en Italie Charles d^ Anjou , frère de saint Louis , à qui déjà Urbain IV avoit offert le trône de Naples et de Sicile : Clément IV espéroit ainsi parvenir à renverser la puissance de Manfred , qu^on accusoit , indépendamment de son gibelinisme, de favoriser les Sarrasins , sujet éternel de terreur pour Pltalie. Une grande quantité de guelfes florentins et de peuples voisins de Florence se joignirent à Charles, et combattirent avec courage. Nous n^avons pas parlé avec exagération lorsque nous avons peint plus haut les mœurs politiques du temps. Brescia, Crémone, Plaisance, Parme, de gibelines devinrent guelfes; quant à Florence, qui avoit admis dans son sein.Guido Novello , vicaire de Manfred , sans trop lui obéir, elle s^étoit révoltée pour Texiler à Prato.

En 1273 , Rodolphe de Habsbourg fut élu empereur. C^étoit, dit M. Balbo, un grand homme, mais un prince peu riche, et par ces deux raisons il ne descendit pas en Italie , où le soutien oMinaire des gibelins dut ainsi leur manquer. Charles d^ Anjou eut le loisir d^étendre son autorité de ville en ville , presque dans toute la Toscane , en Lombardie^, et même en Piémont, d'où il pou voit donner la main à ses Etats de Provence.

Mais le sujet nous rappeUe à la première éducation de Dante. Le maître qui se chargea de diriger ses études s^appeloit Brunetto Latini : celui-ci , de noble

famille florentine, guelfe fidèle, étoit ambassadeur du comune de Florence auprès d^Alpfaonse de Castille , quand le parti guelfe avoit été chassé de cette ville en 1260 , après la déroute de Monte Aperto , et il passa une partie de son exil en France et à Paris ; il y traduisit d^abord en langue d^oil des morceaux de Cicéron.

Les principaux ouvrages de Brunetto sont le Teso-retto j écrit en italien , et le Trésor j écrit en langue d^oil. On s^est demandé quel est , de ces deux livres, celui que Fauteur a composé le premier : M. Zannoni (1) a décidé la question. Il résulte de deux passages du TesorettOj que Brunetto promet de publier, en langue d^oil, un grand Trésor. Comme Dante a été évidemment frappé de plusieurs épisodes contenus dans le Tesoretto et dans le Trésor^ nous donnerons une courte analyse de ces deux ouvrages.

Lie comte Mazzucbelli et le Quadrio ont écrit que le Tesoretto étoit un abrégé du Trésor. Tiraboschi est d^un autre sentiment (2) , en affirmant toutefois que le Tesoretto ne contient que plusieurs préceptes moraux. On ne peut pas dire que Topinion des deux premiers écrivains soit vraie rigoureusement ^ quoique, dans le Tesoretto j Fauteur procède quelquefois de la même manière ; mais , d^un autre côté , on ne peut concéder à Tiraboschi (3) que le Tesoretto ne contient que des préceptes moraux. La confrontation des deux ouvrages montre que Tiraboschi s^est trompé , sans

(1] // Tesoretto e U Favoleito di Mer Brunetto Latini, ridotti a migiior lezione dall' abbate Gio. Battista Zannoni , segretario della Crusca. iii-8^. Firenze, 1834* ^"'V* Pg* *^*

(a) Storia délia Letteratura iuliana , tom. IV , lib. 3 , cap. 5.

(3) Zannoni , pag. xl.

dignes de remarque , tels que ceux-ci , à propos de la faute d'^Adam. Lucifer a été précipité dans Fenfer.

Oppresse priinainente ,

In guisa di serpente

Ingannà con lo ramo

Eva e poi Adamo.

E chi , che nieghi o dica

Tutta la gran ftitica ,

La doglia , e*l marrimenio

Lo danno e*l pensainento

£ l'angoscia, e le pêne

Che la gente sostene?

Lo giorno eU mese e l'anno

Yenne da quell' inganno.

E^l laido ingenerare

E lo grave portare ,

E'I parto doloroso

E'I nudrir faticoso

Che voi ci sostenete,

Tutto per cià l'avete. »

« Lucifer d'abord fut englouti ; ensuite» avec le fruit et sous la forme d'un serpent , il trompa Eve et puis Adam. Qui peut nier , qui osera exprimer toutes les grandes détresses , les souffrances, le trouble, le dam, l'inquiétude, l'angoisse, les peines? Le jour, le mois , l'année , vinrent de cette tromperie. Le laid engendrement, la portée pénible , l'enfantement douloureux , la nourriture fatigante, vous avez toat cela pour cette pomme ! >»

Ce dernier vers (tutto per cio Ta vête) est spirituel, précis et piquant. Les cinq qui précèdent ne dépareroient pas les belles tirades de M. Manzoni.

Brunetto paraphrase trop longuement les vers fameux d'^Ovide

Ot komùki sublime deéU, cmlumque tueri Jussit, et erectoM ad sidéra ioUere vttUas.

Yedi ch'ogni animale

Per forza naturale,

La testa e' 1 viso bassa ,

Verso la terra bassa,

Per far significanza

Délia gran bassanza

IK lor condizione ,

Che son sanza ragione,

E sieguon lor volere

Sanza misura avère.

Ma l'uomo ha d'altra guisa .

Sua natura divisa,

Per vantaggio d'onore ;

Ghe'n alto a tutte Tore

Mira, per dimostrare

Lo suo nobil affare ,

Che ha per conoscenza

La ragione e la scienza.

Le mot nobU relève le mot affare^ qui est commun, et il en résulte un vers qui a quelque chose de mordant, de familier, dont Alighieri imitera la forme dans ses ouvrages.

Le voyageur a rencontré les quatre Vertus ; elles sont environnées de vingt dames. L^auteur n^en nomme que quatre ; ce sont celles qu^il aime le plus coralmente: la Courtoisie j la Libéralité^ la Loyauté et la Valeur. Il ne promet pas de parler des autres dames , et voici actuellement ce qui prouve que le Tré- ^or n^étoit pas composé.

Deir altre non prometto .

Di dire ne di contare; Ma chi'l vorrà trovare, Cerchi liel gran iesoro, Ch'io farô per coloro, Gh' hanno lo cor più alto.

Là farô il gran salto

Per dirle più distese Nella lingiia franzese.

« Je ne promets pas de rien dire, de rien raconter des autres: mais qui voudra en savoir plus, qu'il cherche dans le Grand Trésor qne je composerai pour ceux qui ont le cœur plus haut. Là je ferai le grand saut , pour en parler plus en détail en longue française. »

La Libéralité , fille de la Justice , fait un discours à un cavalier, qui est introduit là sans être nommé ; elle lui défend le jeu , la taverne ; il faut donner, et donner vite. Les préceptes de la Libéralité sont remplis de grâce et de bienveillance. La Courtoisie adresse ensuite ses leçons au même cavalier : il faut peu parler, et penser avant de parler. Ces leçons sont répétées plus au long dans' le Trésor.

La Loyauté exhorte Brunetto à se conduire en tout avec sincérité; elle Pinvite à aimer coralmente son ami, son parent : elle lui parle de religion âHxin ton que Dante a imité souvent.

E voglio, ch'ame, e crede Santa Chiesa e la fede ; £ solo , e in fra la gente , Innora lealmente Ges6 Gristo e li santi ; Si ch'e vecchi e li fanti Abbian di te speranza, E prendan buon usanza.

E va che ben ti pigli , E che Dio ti consigli ; Che per esse leale Si copre molto maie.

« Je veux que dans ton amour tu croies à la sainte Eglise et à la foi ; que seul et devant le monde tu honores hautement

Jësus-Christ et les saiuts. Que les vieux et les jeunes espèrent bien de toi et reçoivent de bons exemples ! Vas , sois heureux, que Dieu te conseille. Quand on est loyal , on rachète bien des fautes, n

LorsquMl est arrivé aux lieux qu^habite TAmour^ Brunetto rencontre Ovide ( ceci donna peut-être à Dante Fidée de la compagnie de son Virgile ) , Ovide qui lui explique les dangers et les plaisirs de Famour, etquilui facilitele moyen de trouver son chemin pour partir. Brunetto assure ensuite qu'ail va aller confesser ses péchés. En effet, il suppose qu^il les confesse dans un couvent de la ville de Montpellier.

A la fin du chapitre xxi , Brunetto , après avoir maudit ceux qui commettent quelques-uns des péchés capitaux , classés dans Tordre que suivra Fauteur du Purgatoire , condamne avec énergie les crimes pour lesquels Dante le mettra dans FEnfer. Ensuite , satisfait de son absolution , le poète déclare qu'ail se soucie peu d'aller visiter la Fortune , dont enfin il ne parle plus dans son poème.

Nous observons dans le chant xxii , quHt retourne à la forêt. Il y voit le Monde , les Quatre Elémens ; il interroge Ptolémée, qui lui répond en prose. Cette prose manque y et on ne Fa pas encore retrouvée. En lisant attentivement le Trésor^ je crois qu^on peut rencontrer quelques idées de cette réponse, que peutêtre Brunetto a jugée mieux placée là que dans le Tesoretto.

Nous ne dirons qu^un mot du Fai^oletto, autre ouvrage de Brunetto , et qui ne mérite pas une si longue analyse. Cette sorte d^épitre est dédiée à Rustico di Filippo , poète florentin. L^auteur traite des divers genres d^amitié. Il y a Fami de verre qui se brise : il y

36 fflSTOIRE DE LA VIE [1276]

aFami de fer qui ne plie jamais; Tami àe foit^ qui est plus fidèle que Pami de paroles; ce dernier ne se fixe pas plus que le vent.

Le poème finit ainsi :

(( Regarde ton Latino comme un ami affiné qui a a tous les carats de vos monnoies d^or (qui est au titre a des 24 carats du florin d^or de Florence). »

Comme le même manuscrit offre souvent le Tesoretto et le Faifoletto , on a cru que le Tesoretto comme le Faifoletto étoit dédié à Rustico di Filippo ; il y a une grande erreur dans cette supposition. Nous allons examiner le commencement du Tesoretto , improprement appelé chapitre T', et qui étoit sans doute une dédicace à part. Nous trouverons, dans les vers qui le composent, la preuve que le poème étoit dédié à un grand souverain du temps.

Il est certain que ces vers ont été composés à Paris , où Brunetto se réfugia , et où il se trouvoit vers 1261 . Nous allons les citer, parce qu^ils sont à peine connus en Italie; on saura d^ailleurs quel est le motif français, national, qui me porte à signaler ici un fait honorable qu'^aucun de nos annalistes n^ consigné dans l'his* ioh*e de France.

Al valente signore , Di cui non so niigliore Sulla terra trovare , Ghe non ave te pare Ne 'n pace, ne in guerra; Si ch'a voi tutta terra , Che'i sol gira lo giorno , £*1 mar batte d'intorno , San faglia si convene , Ponendo mente al bene Che fate per usaggio, E ali' alto legnaggio ,

Donde voî siete nato.

£ poi dair altro lato Poten tanto vedere In voi senno e savere A ogni condizione, Cb'un altro Salamone Pare 'n voi rivenuto ; £ ben aven veduto In duro convenente , Ov' ogn' altro se mente, Ghe voi pur migliorate > E tuttora af&nate ; E'I vostro cor valente Poggia si altaniente In ogni beninanza, Ghe tutta la sembianza D'Alessandro tenete , Ghe per neente avete Terra , oro e argento ; Si alto intendimento Avete d'ogni canto, Ghe voi corona e manto Portate di franchezza , £ di fina prodezza ; Si ch' Achilles lo prode , Ghe acquistô tan ta Iode , E'i buon Ettor Trojano, Lancialotto , et Tristano Non valser me' di vue Quando bisogno fue.

E poi quando venite, Ghe voi parole dite, In consiglio o'n aringa , Par ch' abbiate la lingua Del buon Tulio Romano , Ghe fu in dir sovrano ; Si buon cominciamento E mezzo e finimento, Sapete ognora fare, E parole accordare

Seconde la matera,

Ciascuna iu sua manera.

Appresso lutta fiata

Avete accompagnata

L'adorna costumanza,

Ghe' n voi fa per usanza

Si ricco portatnento,

£ si bel reggimento,

Gh' avanzate a ragione

E Seneca e Catone :

E posso dire in somma

Che' n voi , signor , s'assomma

£ compic ogni bon ta te,

E 'n voi solo assembiate

Son si compiutamente y

Che non falla neente

Se non com' auro fino.

« A vous, vaillant seigneur, je n'en sais pas trouver de meilleur ici bas où vous n'avez pas d'égal ni en paix ni en guerre. Toute la terre que le soleil éclaire pendant le jour , et que la mer environne, devroit être sans faille soumise à vos lois, quand on considère le bien que vous faites par habitude et le haut lignage dont vous êtes né. On peut encore découvrir en vous sagesse et savoir en toute circonstance y tellement qu'en vous paroît être revenu un autre Salomon. L'on a bien vu dans ces durs malheurs , où tout autre se dément , que vous , au eontraire, vous vous améliores, et que toujours vous vous purifiez. Votre cœur généreux s'élève si magnifiquement en toute grandeur , que vous êtes semblable à Alexandre. Vous ne tenez aucun compte de l'argent , de l'or, des provinces. Tous êtes doué de toute part d'un entendement si profond , que vous portez la couronne de la franchise et le manteau de la plus insigne valeur. Quant il fut nécessaire , Achille le preux , qui acquit tant de gloire, le bon Hector de Troie, Lancelot, Tristan , ne valurent pas plus que vous ; et pub quand vous apparoitfsez , quand vous parlez dans le conseil ou dans une assemblée , on diroit que vous possédez le langage du bon TuUius de Rome , célèbre par sa souveraine éloquence. Vous savez si bien gouverner le commencement , le milieu , la fin

d'une entreprise , et accorder vos paroles selon la matière , et chacune dans son ordre ! Ensuite chaque fois vos manières habituelles accompagnent un port si élégant , une conduite si vertueuse , que vous surpassez Sénèque et Caton. Je puis dire j en somme , qu'en vous , seigneur , se réunit , se complète toute bonté , et vous rassemblez en vous tant de vertus , qu'à vous rien ne/aultj comme à l'or raffiné. »

On ne peut pas dire un instant , après avoir lu ces vers y qu^une pareille dédicace a été envoyée de Paris à Rustico di Filippo, poète florentin, n Ce seigneur « qui n^a pas son égal ni en paix ni en guerre , ce sei- <i gneur à qui devroit appartenir toute cette terre que « le soleil éclaire , que la mer environne , et qui est » né d^un haut lignage ; cet autre Salomon , ce nou- » vel Alexandre qui porte la couronne de la fran- » chise et le manteau de la plus insigne valeur; ce » seigneur à la fois Achille, Hector, Lancelot, Tristan, » si brillant dans les conseils et dans les harangues , M qui a la langue du bon Tullius , qui surpasse Se- » nèque , Caton ; ce seigneur dans lequel se complète » toute bonté , à qui rien ne fouit comme à Vov raf- )) fine; cet ange de perfection, ce favori de Dieu, quel » est-il ? »

A qui peuvent être adressées de telles louanges, quelque peu exagérées si Ton veut? A qui peut-on parler ainsi , quand on écrit à Paris en 1261? Qui régnoit alors dans cette capitale? nW-ce pas Louis IX , celui des rois de France qu^on a le plus loué , et qui méritoit le plus de Fêtre ?

« Parmi ses vertus , dit M. Michaud , on devoit surtout remarquer cette passion pour la justice qui l'anima constamment, ce respect pour la vie des hommes dont il avoit donné tant d'exemples au milieu des dangers , et qu'on trouve si rarement chez les maîtres de la terre. Ce qui n'intéressoit que

lui ne pouYoit l'émouvoir (1) ; ce qui intéressoit la religion et le bonheur des peuples l'ëlevoit au-dessus de toute crainte et de toute considération. »

Passons au jugement porté paF Voltaire :

« Louis IX a rendu la France triomphante et policée , et il a été en tout le modèle des hommes. Sa piété , qui étoit celle d'un anachorète , ne lui ôta point les vertus royales. Sa libéralité ne déroba rien à une sage économie. Il sut accorder une politique profonde avec une justice exacte , et peut-être est-il le seul souverain qui mérite cette louange. Prudent et ferme dans le conseil, intrépide dans les combats sans être emporté ^ compatissant comme s'il n'avoit jamais été que malheureux , il n'est guère donné à l* homme de pousser la vertu plus loin, m

Aprèscesdeuxjugemens,faisansdouteregretd'avoir accusé Brunetto d^exagération. Le Florentin parloit, entouré de merveilles morales et physiques. Louis IX, en rendant au roi d^ Angleterre le Querci , le Limousin , TAgénois, avoit prononcé ces paroles que Brunetto pouYoit presque avoir entendues : a Je ne donne H au roi d^ Angleterre cette terre pour autre chose , que I) pour mettre amour entre mes enjbns et les siens, w De là sans doute : Che per neentc a\^ete terra^ oro e argento. Louis venoit de supprimer Pépreuve par le duel, en matière civile et criminelle. L^immense cathédrale de Paris sortoit de ses fondations. Comme elle fut achevée en 1277, Dante a pu y aller faire sa prière , lors de son voyage à Paris . Brunetto a donc tracé un portrait fidèle de Louis IX. Nous rencontrons aussi une particularité qu^il ne faut peut-être pas négliger. Il y a eu de tout temps des mots , des noms à la mode.

(t) Noos en verrons des preuves convaincantes dans Textrait que nous donnerons de la bulle de la canonisation de saint Louis , à la rédaction de laquelle y selon moi , Brunetto et peut-être Dante ne furent pas étranges».

Alors Louis établissoit Tabbaje du TVé^or à Vemon . Voici ce que M. le marquis de Villeneuve-Trans , mon illustre confrère, a dit de Brunetto, reçu enFrance à la cour du roi :

«I Le mérite de Brunetto ne pouvoit échapper à la pénétration du roi ; aussi bientôt admis à sa cour, il devint un des plus fermes habitués de la nouvelle librairie de la Sainte-Chapelle. Là , encouragé par les suffrages de son bienfaiteur, le Florentin utilisa son exil , et la France lui dut plusieurs ouvrages d'une érudition peu commune (1). »

La reine de France, dont nous reprocherons à Dante d'^aroir mal parlé, prenoit le titre de protectrice du gai sai^oir^ et ne devoit pas être indifférente à la renommée de Brunetto.

Voici la fin de la dédicace :

lo Brunetto Latino , Ghe vostro in ogni guisa Mi son sanza divisa , A voi mi raccommando :

Poi vi presento e mando Questo ricco Tesoroy Ghe valeargento e oro ; Si ch'io non ho trovato XJomo di came nato, Ghe sia degno d'avere , Ne quasi di vedere Lo scritto , ch'io vi mostro In lettere d'inchiostro.

Ad ogn' altro lo nego E a voi faccio prego Ghe lo tegniate caro , £ che ne siate avaro :

Gli'io ho visto sovente Vil tenere alla gente

(t) Biêtûirê de saint Louis, Paris , Paulin, i839^tom. III, pag. 121.

Moite valenti cose; E pictre preziose Son già cadute in loco , Ghe son gradite poco.

Ben conosco ch '1 bene Assai val men chi '1 tene Del tulto in se celato , Cfae quel ch' è palesato ; Siccome la candela Luce men chi la cela.

Ma i' ho già trovato In prosa e in rimalo Cose di gran affetto , E poi per gran segrelto L'ho date a caro amico :

Poi , con dolor lo dico , Le vidi in nian de' fanti E rassemprati tanti, Ghe si ruppe la buUa , E rimase per nuUa.

S*avTien cosi di qiiesto, Si dico, che sia peslo, E di Garta in quaderno Sia gittato in inferno.

u Moi Brunetto Latini , qui suis vôtre en toute manière , et sans partage , je me recommande à vous ; puis je vous présente et je vous remets ce riche Trésor^ qui vaut or et argent. Je n'ai pas trouvé un autre homme mortel qui fût digne de posséder et de voir le livre que je vous remets en lettres écrites. Je le nie à tout autre, et vous, je vous conjure de le tenir cher et d'en être avare. J'ai vu souvent les hommes regarder comme viles des choses de prix ; des pierres précieuses sont tombées là où elles sont peu appréciées. Je reconuois que le bien vaut moins pour celui qui le tient secret que pour celui qui le publie , comme le flambeau éclaire moins celui qui le cache. Mais déjà j'ai composé en vers et en prose des traités d'un grand prix, et je les ai remis très secrètement à un ami cher ; ensuite , je le dis avec douleur , je les ai vus dans les mains des valets , et copiés en telle aI)ondance que le secret est rompu , et qu'ils ne valent plus rien. S'il en arrive

ainsi de ce livre , je veux qu'il soit foule aux pieds , et que , comme un mauvais cahier de papier, il soit jeté en enfer, n

La fin de cette dédicace est une sorte de boutade de franchise et de fierté qu^encourageoit la bonté de Louis. Il est à remarquer ici que Brunetto voue son livre à Fenfer, si on multiplie les copies de son ou* vrage. Ce poème étoit donc pour le roi seul.

M. Zannoni est le premier qui, en 1824, ait donné une partie des détails que je viens de consigner ici. Je me suis étendu sur ces hommages d^un étranger, par respect pour la mémoire de Louis IX, que nous devons honorer en toute circonstance.

Nous verrons si Brunetto , en communiquant , comme il a dû le faire, à Dante, ces témoignages d^admiration pour Louis, aura fait entrer les mêmes sentimens dans Tesprit de son élève.

Il est probable qu^après avoir ainsi adressé au roi le Tesoretto que Fauteur appelle son ricco tesoro et auquel ce nom de Tesoretto aura été donné depuis, Brunetto a été prié par le roi de composer en langue d^oil le livre appelé le Trésor^ dont nous avons à Paris douze manuscrits, tous plus précieux les uns que les autres.

Parmi les ouvrages de Brunetto, le Trésor a le premier rang.

L^histoire sacrée et Thistoire profane , Thistoire naturelle , la nomenclature de divers animaux , la connoissance exacte des sciences du triifium et du qua-drivium dont nous parlerons à Toccasion de Téducation de Dante, la géographie, Pastronomie, Fart de gouverner les Etats , forment le sujet de ce livre , dont les sources sont la morale d^Aristote et des morceaux de Platon, de Térence, de Cicéron, de Salluste^

^^Horace , de Juvénal , de Pline , de Solin , et de saint Bernard.

Je prendrai pour guide de mes recherches le beau manuscrit de la bibliothèque du Roi ^ marqué 7066*92. Une analyse de cet ouvrage est nécessaire. Il a été la nourriture la plus habituelle de Dante. On lit en tète de la table du livre.

« Chi comenche 11 livres del Trésor lequel maistres Brunes Latins de Florence translata de latin en franchois et parole li premiers livres de la naissence de toutes choses et del firmament et des planètes et des estoiles et de la nature del monde. La seconde partie dou liure si est des uisces et des uertus et de flor de philosophie. La tierce partie dou liure si est de rhétorique et enseigne la science de bune parleure. La quatrième partie de Trésor si est politique j et enseigne a gouueruer les terres et les cités. »

Après la table des chapitres on lit :

• Chi commence le liures dou Trésor et parole chis premiers chapitres de la naissence de totes choses. »

Ici est une miniature. Elle représente une reine de haute stature , devant laquelle se croisent des lignes qui ont la forme des rayons d^une roue. A gauche , on voit un homme qui gravit une partie du cercle de la roue. Près de lui , on lit les lettres p. s. L^artiste a peut-être voulu mettre en abrégé le mot spes; c^est la seule explication qui soit contestable ; le reste des inscriptions a été lu d\ine manière exacte par le savant M. Miller. Plus haut est un autre homme qui s^attanhe à la roue. On lit au-dessus de la tête regnabo. Un troisième homme, derrière lequel on lit gaudium^ s^avance près d^un prince couronné , qui tient dans une main une fleur de lis , et dans Fautre main un glaive. Près du glaive est écrit regno. Un homme vêtu de vert

paroit être frappé du glaive. A côté de cet homme est écrit timor. Plus bas, un sixième homme tombe, el à côté de lui est écrit regnaifi. Tous les hommes dont il s'agit ici s^accrocheht aux barres du cercle en forme de roue , dans lequel est la princesse. A côté d'un septième homme aussi renversé est écrit dolor. Un huitième homme, également tombé, est sous les pieds de la reine. On lit près de lui sum sine regno.

La femme vêtue en reine me paroit être la Fortune* L'artiste sans doute a cru devoir placer une telle vignette en tête d'un livre qui traite des anchienneteis des vieilles histoires ^ et résumer ainsi toutes les vicissitudes des états depuis le commencement du monde.

Le manuscrit commence :

« C'est liures est appelés tresoi*s , car si com li sires qui uuet en petit lui amasser chose de grant uaillance non pas por son délit soulement , mais por acroistre son pooir et por son estât asegucrer en guerre et en pais qu'il met les plus cLieres choses et les plus precious toviaux que il puet trouer selonc son enteution , tout autre si est li cors de cest liures compileis de sapience. Si com celt qui est estrais de tous les membres de philosophie brieuement en une sume. En la première partie de cest trésor est autre si com deniers contans por despendre tous iours en toutes choses besongnables. Cest a dire que le traltté dou commencement dou siècle et des anchienneteis des uieilles hystoires et de l'establissement dou monde et de la nature de toutes choses en sume. Et ce apartient a la première science de philosophie, cest a théorique, selonc que li liures parole chi en auant. Et ausique sens deniers nauroit nule moienne te entre les oeures des gens qui adreschoist Tun contre l'autre , autre si ne puet nus hom sauoir des autres choses plenierement se il ne seit la première partie dou liure.

u La seconde partie qui traitie , qui trattie Csic) des uisces et des uertus , c'est des preciouses pierres qui douent a Ihome délit et vertu cest a dire quels choses li hom doict faire et que

4e HISTOIRE DE LA VIE [1276]

non y et mostre le raison porquoi , et ce apartient a la seconde partie de philosophie , cest a pratique et a logique.

M La tierce et la quarte partie dou liure cest dou trésor, si est de fin or (Brunetto aime à tirer ses comparaisons de la métallurgie) , c'est-à-dire qu'il ensengne a l'home selonc la doctrine de rethorique et de politique comment li sires d<Ht gburener les gens qui de sos li sont. Majement selonc les usages ytaUens et tôt ce apartient a la seconde partie de philosophie , c'est a politique. Car si com li ors sormonte toutes manières de metals, autre si en la science de hien parler et de gourener gens plus noble de nule art dou monde et por ce que li trésors qui si est prêtions ne doict pas estre donets fors a Ihome qui soit suflisans a si haute richece. La baillerai ie a toi bians dous amis cat* tu en es bien dignes selonc mon iugement. Et si ne dige pas que mon liures soit tous de poure sens de moi ne de ma poure science , mais il est ausi com une brance de miel conquilliée de diuerses flors. Car ce liures est compileis soulement des merveillons dicts des aucteurs qui deuant notre tens ont traitie de philosophie , chascuns selon ce qu'il en sauoit partie. Car toute ne la puet sauoir hors crétiens. Parce que philosophie est la rachine de cui croissent toutes les sciences que Ton puet sauoir. Tout autre si com une fontaine dont maint ruisel issent et de cuerent cha et la si che li un boivent den un et h autre de l'autre : mais c'est diuersement. Car li un boiuent plus et li autre boiuent mains sens la fontaine estanchier. Et par ce dict Boeses ou liures de consolation que il la veit seoir en semblance de damoiselle en tel habit et en si merveillouse puissance que le creissoit quant il li plaisoit tant que son chief montoit sour les estoiles et sour le chiel , et porueoit a mont et aual selonc droit et selonc veritet. Et a ce comence mon conte car après boen commencement uient souuent bonne fin. Et notre empères dict ou liure de loi que commencement si est la granguor partie de la chose et saucuns demande porquoi chis liures est escris en romans selon le patois de France, puisque nos somes Ytaliensje diroe que cest por 1 1 raisons. Lune est par ce que nos somes en France. L'axare si est par ce que François est plus delitaubles Ungages et plus comuns que moult et autres, n

Nous nous rappellerons cet hommage rendu à la langue qu^onparloit alors à Paris sous le règne de Louis IX.

En tète de la seconde partie, on voit Brunet Latin dans une chaire, et instruisant ses élèves. La scène se passe à Paris, vers 1263. Si la scène eût été à Florence quinze ans plus tard, nous aurions pu trouver Dante au nombre de ceux qui écoutent. Mais nous n^avons pas eu ce bonheur.

Dans son chapitre 90, intitulé : <c Comment li rois de France furent emperes de Rome, » Brunet explique cette vicissitude politique ; il se conforme à Phistoire. On voit qu^il n^apporte aucune passion dans ses jugemens, même en faveur de la France. Il est à propos de citer ce passage, parce que nous aurons à parler du traité De monarchid de Dante, dans lequel, sans s^arréter assez à Fidée que lors de la fondation de Tempire d'^occident, on appela à cette dignité un prince de France, Dante attribue aux Allemands le droit d^étre souverains absolus de Rome. A ce sujet, il faut que le maître et Télève se trouvent un jour en présence Fun de Fautre. Ce sera à nous à les accorder, si un tel succès est possible.

«« Gharleniagne alla à Rome a grans loenges et la fu il concoronées empeour des Romains et tint la digniteit de Fem* pire tote sa uie , et puis ot il maintes hautes victoires contre les Sarrasins , et encontre les enemis de sainte Eglise et sounûst a sa sengnorie Alemagne et Espeagne et mains autres pais.. Et quant Pape Lyon qui fu apostoles après Andrien fu il exillies par les Romains , Charles le remenat a Rome en sa digniteit et los confirma il ce que ses pères auoit estaublit et fait , et restabli toutes les besongnes de sainte Ef^lise y de l'empire , des clers et des lais et dona a monsignour saint Pierre la ducheet de Spolice et de Boniuent , et puis qu'il ot ce fait et maintes grans choses et hautes il trèspassa de cest siècle et l'an de l'incarnation Jésus Christ, YIII C et XXIII, et auoient esteit devans li puis le tens lustinien CXVI empeour et XL apostoles d'Agapite jusqu'à saint Lyon le Pape. »

Le chapitre gi commence ainsi :

« An tel manière que li contes adevise deuant , vint la dignité de l'empire de Rome aux Franchois et la perdirent li Romains en tel manière que ils n'orent onques puis la segnorie que ils soloent auoir deuant et quant Charlemagne trespassa de cest siècle Lœis ses fils fut après li rois et empères et régna XXY ans et moru et lessa IIII fils. »

Ici, Brunet rappelle Fhistoire des débats de Louis avec ses frères : Fauteur continue ainsi dans son chapitre 92 :

« An teil manière que desuises est reuint l'empire de Rome aux ytaliens. »

Nous arrivons au chap. g3 :

<( Mais puisque la hauteté de la signorie de l'empire de Rome crut et ensaucha sur toutes les digniteits des Grestiens et que l'ennuie croissoit tous iours por engendrer mortel haine entre les nobles Lombars et nus n'estoit qui soi mesloist de main tenir la chose comune se li prince d'Allemagne que non et por ce fust estaubU ausi come par necessiteit de droit que la naissence et lor élection de l'empire fuist faite par eaus qui en estoient defendeour et garde , et ausi vint la hauteté d'enltre l'empeor a VII princes d'AUemangne , dont Otbes fut li premiers qui fu enleu et coroneis a empereor des Romains el an del incarnation IXG et XXXYI ans (1) dont il tôt puis XIII AUemans iusques au second Frédéric qui fut coroneis par la main Pape Honoré el an del incarnation M. CG. et XX j et de Pape lohan dont li conte parole en la fin des Lombars iusques a cesti Honoré , ot LXXII apostole. Gil Frédéric qui or fut nomeis régnât encor XXX ans auant que il morust. Ja soit ce que par les gries persécutions qu'il fist à sainte Eglise fuist escommuniés par sentence des apostôles qui dont estoient. Et en la fin fu il depousées de sa digni-

(1) 11 y a ici une erreur. L'auteur auroil dû dire 9G3.

teit par la sentence dou quart Innocent Pape , par le comun conseil du gênerai concile et quant il fii trespasset de cest siècle si corne a Deu plout , l'empire vacat longuement sens roi etsenç empeour : ja sois ce que Mainfrois li fils dou deuant dit Fredric non mie dou droit mariage tint le roiaume de Puille et de SisiUe contre Deu et contre raison si corne celi qui dou tôt fut contraire a sainte Eglise , majement contre la grignor partie de Florence. Tant que il furent mises en feu et en flame et a destruction , et avec eaus fut chacies maistre Brunet latin e fu. par celé guerre exillies en ala en France quant il fist cest liures par lamours de son amis selonc ce que ihl dict et prologe deuant , mais de ce se taist ores le maistre et revient à sa matere. n

On attribue à Brunetto le Pataffioj livre obscène, et qui mériteroit la mention faite par Dante dans TEnfer ; mais M. del Furia, bibliothécaire de la Laurentienne, n^est pas de ce sentiment, et il nomme comme auteur de ces quolibets Florentins, un des Manetti.

Jean Villani appelle Brunetto cominciatore e maestro in digrossare i Fiorentini , « .commenceur et mai- « tre pour dégrossir les Florentins. )>

Brunetto, après avoir été notajo^ devint dettatore^ charge qui correspondoit à celle de secrétaire de la république. En 1284^ après son rappel, il étoit sùi~ dcLcOf emploi qui confîoit une commission particulière. Il mourut en 1294* Nous reparlerons naturellement de Brunetto, quand Dante le rencontrera dans mi des cercles de FÉnfer.

Actuellement, nous rappellerons quel étoit alors le genre d^études que Ton faisoit suivre à la jeunesse et à Tadolescence, quand on leur avoit appris la lecture, et qu^on les avoit formées avec la patience nécessaire à transcrire correctement les leçons qu^on leUr dictoit-

Ces études consistoient (i) dans les sept arts appelés des noms de trmum et de quadriifmm.

Voici ce qu'ail importe de savoir sur ces voies diverses qui conduisoient la jeunesse à la science. Le triifmm comprenoit la gi*ain maire, la rhétorique et la dialectique^ Le ^oa^/nVmm comprenoit Parithmétique, la géométrie, la musique et Tastronomie (2). La gi*ammaire ne donnoit pas ses lois aux langues modernes ou vulgaires abandonnées à la routine , et dont on ne faisoit pas plus de compte qu^on n^attache aujourd'*hui d'importance très-sérieuse aux patois. La grammaire ne venoit en aide que pour la langue latine : mais que pouvoient être les règles grammaticales sans une confrontation si nécessaire avec la langue parlée ;• sans dictionnaire , et avant la publication de ces travaux immenses de tant d'écrivains qui ont illustré cette science dans le xiv' et le xv* siècle ?

Nous verrons des exemples de Pétat de la rhétorique dans les lettres de Dante.

Finalement , quant à la dialectique le dernier des trois arts mineurs du tri\fium^ il faut observer qu'alors on suivoit celle d^Aristote. Je vais citer ici sans interruption, et sans autres développemens, la définition que M. Balbo donne de la sorte de dialectique d'Aristote connue à Fépoque de Dante.

(1) Balbo, tom. I, pag. 107.

(a) Les informations qui concernent le trioivm sont dispersées dans les ouvrages de Platon et d'Aristotc, et d'autres écrivains. Quant au Q^sadrivium, voyez surtout , dans Platon , le iiv. Vil des lois , traduction de M. Cousin, Paris , 18 ia , tom. Vlll , pag. 7^. Platon a traité d'abord des chants et des danses. 11 dit ensuite qu'il y a trots sciences à apprendre aux hommes libres : la première est la science des nombres et du calcul ; la seconde , celle qui mesure la surface et la profondeur ; la troisième , celle qui nous instruit des révolutions des astres et de l'orJre qu*ils gardent entr'euiL.

«• Ce n'étoit pas la dialectique vraie et modérée de ce philosophe, qui ne s*étend pas au-delà des premières divisions des raisonnemens , mais celle qui vint de lui par les intermédiaires de Porphyre et de Boèce , par les traductions et retraductions de grec en arabe et d'arabe en latin barbare , et qui fut commentée, exagérée et appliquée à tout pendant sept siècles par les philosophes que Ton comprend plus ou moins sous le nom de scholastiques.

« Cependant, la dialectique aristotélico-scholastique avoit été améliorée par saint Thomas d'Aquin. Non-seulement dans les dernières années de sa vie il fit traduire du grec et commenta divers ouvrages d'Aristote , mais ce qui est bien plus , il abandonna les disputes des réalistes et des nominalistes , et des autres vieux métaphysiciens de cet âge , et simplifia ainsi le raisonnement dans les applications à la théologie. >»

Dante n^a pas connu d^autre dialectique que celle qui vient d^être définie plus haut si prudemment et si judicieusement par M. Balbo. Cependant, le Florentin exilé , pendant son séjour en France , eut lieu de se convaincre que saint Thomas d^Aquin, puisant aux sources anciennes , avoit mieux fait connoitre la pensée d^Aristote aux savans qui fréquentoient rUniversité de Paris en i3iO.

Ainsi que je Tai dit , les études qu^'embrassoit le ^ooi/nWttm comprenoient d^abord Farithmétique et la géométrie. Dante nous prouve quMl connoissoit ce qu^on en savoit alors. On avoit pour guide Léonard Fibonacci , chancelier de la douane des Pisans à Bugie , dont M. Libri analyse exactement les travaux , dans sa remarquable Histoire des Sciences wathé-matiques en Italie. NWblions pas qu^en même temps Campano de Novare, commentateur d^Euclide, et l'un des premiers mathématiciens de cet âge, recherchoit la quadrature du cercle (i).

(i) Balbo, tom. I, pag. ii3.

Il nous importe de bien établir quel étoit dans Page de Dante Fétat de Tastronomie , troisième art du qua-driifium. Dante ne s^élevoit pas au ciel en poésie et en esprit seulement ; il s^étoit voué à la connoissance matérielle du ciel , comme cherchant à se nourrir des plus hautes études contemplatives , et s^apprétant à décrire le séjour réel des esprits bienheureux. On sait d'*ailleurs qu^alors Tastronomie étoit fondée sur le système de Ptolémée , qui place la terre au centre de Funivers , et fait tourner autour d^elie la Lune , Mercure , Vénus , le Soleil , Mars , Jupiter et Saturne. Le huitième cercle est celui des étoiles fixes ; le neuvième, ou premier mobile , entraîne les autres dans le mouvement universel d^Orient en Occident. Magalotti , Targioni, Boltagisio et Ferroni ont prétendu que les connoissances particulières de Dante surpassoient celles de ses contemporains. On peut consulter à ce sujet le jugement raisonné qu^en porte M. Libri , dans son histoire précitée (i).

Le dernier des quatre arts majeurs du quadrmum étoit celui de la musique. Pourquoi la musique estelle à ce rang? Il faut observer que toute cette distribution d'^arts en classes si différentes de celles que nous assignerions aujourd'hui , a été faite dans les écoles des évêques et des monastères , et devient une preuve de plus de Tesprit législateur qui présida aux institutions du christianisme. Il étoit nécessaire que les ecclésiastiques et les élèves , après avoir été instruits dans les belles-lettres , apprissent à chanter les psaumes. Dante montra une constante admiration pour la musique. Les grandes intelligences ont souvent partagé ce sentiment.

(i) Tom. 11, pag. 174) *8> «^ *88-

CHAPITRj: V.

LE STUDIO DE BOLOGNE. DANTE T CONTINUE SES ETUDES. IL n'aPPEIT PAS LE GREC, ET PAROÎT EN FAIRE l'aVEU. M. VENTORl ET M. LANCf ONT EXPLIQUÉ DES PASSAGES HEBREUX OU ARABES qu'on TROUVE DANS LA DIVINE COMÉDIE.

Tels étoieDt les sept arts étudiés alors d^abord par les clercs, ensuite, surtout en Italie, par les séculiers nés dans un rang distingué, et ainsi par Dante Alighieri.

Outre les écoles où Ton enseignoit les sept arts formant Tensemble de ce qu^on savoit alors, il s^'étoit établi depuis un siècle et demi d^autres écoles nommées studiy que nous appelions aujourd^'hui unwer-sites. Le premier de ces siudi en Italie fut fondé à Bologne vers le commencement du xii* siècle ; Imérius commença à y enseigner les lois, non pas sur les ^r^i^iJari faits et en usage pendant la barbarie, mais sur les ouvrages et les recueils rédigés sous Justinien , et nouvellement découverts en plusieurs lieux différens. A Irnérius succédèrent, dans le même enseignement (i), Bulgaro, Martin, Jacques et Ugo (2) qui, à la fameuse diète tenue par Frédéric Barberousse, représentèrent ce princepour motiver le refus des régales perdues alors

(1) Balbo, tom. I, pag. ia5.

(a) Ce Dom étoit destiné à devenir plus tard une célébrité d'Allemagne dans le même genre.

malgré les débats de la jurisprudence , et regagnées ensuite par la voie des armes en faveur des comuni. Ce .n^est pas que Bologne et son studio aient toujours défendu la même jurisprudence et la même faction : dans tant de villes forcées par des circonstances invincibles d^embrasser un parti, puis un autre, le studio fut protégé ou fermé , tantôt par les Papes, tantôt par les empereurs qui se disputoient ainsi sa juridiction. Ces poursuites amenèrent rétablissement d^autres studi à Padoue, à Naples, qui, à leur tour, engendrèrent d^autres studi par forme de colonies. Cependant, à bon droit, Bologne fut appelée Mater studiorum. On donnoit des leçons privées et des leçons publiques. Tiraboschi cite les paroles par lesquelles Odofred terminoit son cours sur le digeste : a Et je vous dis que dans Tannée suivante, j^entends « enseigner ordinairement, bien et légalement ; je c( ne crois pas devoir lire extraordinairement, parce « que les écoliers ne sont pas bons payeurs, parce (( qu^ils veulent savoir , et qu'ails ne veulent pas ' c( payer, w

Scire volunl omnes, mercedem solvere nemo.

<f Je n'ai pas à vous en dire davantage : allez avec (( la^ bénédiction du Seigneur. »

Quoi qu'ail en soit, vers 1280, Bologne nWoil pas moins de dix mille élèves de toutes les nations. On y étudioit le droit civil, le droit canon, peut-être la théologie, mais non paà avec autant de succès qu^à Paris. Il est sûr, du reste, qu^on y étudioit la philosophie morale et la philosophie naturelle.

Brunetto avoit lu à DanWfi Tesoretto et le Trésor. Il avoit développé les richesses de toutes sortes qui se

trouvent dans le Trésor^ dans cette espèce dVncyclopédie de la fin du xiii* siècle. Brunetto, particulière* ment savant en astronomie, avoit expliqué tous les secrets de cette science à cet élève qu^il aimoit avec tendresse; mais les affaires publiques deniandoient la coopération de Brunetto : il ne pouvoit plus conti^ nuer à être professeur. La famille de Dante jugea à propos de Fenvoyer perfectionner ses études hors de Florence.

Il paroit que de ces sciences universitaires qu^enseignoient les studi^ il n^y eut que la philosophie morale et la philosophie naturelle, d^abord apprises en partie sous Latin i, que Dante alla étudier plus complètement à Bologne et à Padoue. Nous verrons dans la f^ita nuos^a quMl mentionne un voyage , et qu^il n^en spécifie pas le but. Il est probable que le Chemin des soupirs dont il y est parlé est la route de Bologne et de Padoue. Bocace vient nous appuyer ici , car il assure qu^après les premiers préceptes reçus dans sa patrie, Dante, pour trouver un lieu plus abondant en telle nourriture, alla à Bologne. Benvenuto da Imola dit aussi que Dante, dans son adolescence, alla à Bologne et à Padoue.

Ainsi les sept arts du trivium et du quadrii^ium^ et les deux philosophies sont les seules sciences que Dante ait étudiées d^abord. Ici s^élève une question. Dante a-t-il appris le grec? M. Balbo soutient que cela importe peu à savoir. Mais pourquoi ne pas offrir une opinion ferme et positive, s^iLy a lieu d^en concevoir une bien déterminée? Il ne me paroit pas que Dante ait su le grec. Il introduit peut-être avec quelque affectation des expressions grecques dans ses ouvrages ; d^autres fois, il faî^ cet égard un aveu rempli de sagesse et de modeëtie. Dans son Com^itOy que

nous analyserons avec soin , Dante dit : a Ce qu^A- « ristote a pensé sur la galassia (la voie lactée) ne se « peut pas bien savoir, parce que son opinion ne se « trouve pas la même dans une traduction ou dans a une autre. » Il cite ensuite le sentiment rapporté dans la plus récente quHl a sous les yeux, et il le combat. Ptiis il cite Topinion rapportée dans la traduction vieille {yecchia). Perticari conclut de ce passage quMl est clair que Dante ne lisoit pas le grec. Autrement il ne confesseroit pas son ignorance sur une opinion d^Aristote qu'il ne peut deviner entre les contradictions des traducteurs. Mais après avoir acquis une teUe certitude, qu'y a-t-il à dire? Dante en est-il moins grand ? Voltaire et tant d'autres ne savoient pas le grec, et bien des écrivains d'un mérite incontesté connoissoient mal cette langue, ce qui équivaut à ne pas la savoir. Je crois en définitive que Dante ne savoit pas le grec, pas plus qu'il ne savoit l'hébreu, quoiqu'il ait dit, comme nous pouvons nous en convaincre dans son poème ,

Pcqfé Satan aleppe.

Mots hébreux ; et qu'il ne savoit l'arabe , quoiqu'il ait dit :

Raphe Imai amec hza bialmi,

M. Joseph Venturi de Vérone et M. Lanci sont du nombre de ceux qui ont le mieux expliqué ce dernier passage. Enfin , avec ou sans la connoissance du grec, Dante n'en est pas moins le plus admirable génie que puisse vanter la nation italienne.

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