‹ Histoire de Dante AlighieriChapitre 8 sur 52 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ÉTABLISSEMENT DES PRIOBL DANTE EST CONDUIT ,' A l'aGE DE NEUF ANS, DANS LA MAISON DE FOULfjDES PORTINARI. LA, i/eNFANT, AGÉ DE NEUF ANS , VOIT, POUR LA PREMIERE FOIS , BÉATRIX , FILLE DE FOULQUES. ANALYSE DE LA VITA NUOFA t OU DANTE A DÉCRIT LES EMOTIONS Qu'iL ÉPROUVA. PREMIER SONNET DE DANTE.

Dante étoit âgé de dix-sept ans quand il entendit raconter les terribles catastrophes des Vêpres siciliennes. Déjà ilavoit été témoin des maux qu^en traînent les divisions de la patrie, et il devoit déplorer les funestes effets de la guerre civile. Les gibelins, rentrés à Florence en 1273, en avoient été chassés en 1275. Revenus eu 1279, ils avoient obtenu six des quatorze places des signori chargés alors du gouvernement. Les guelfes d^ailleurs conservoient la majorité. En 1282, le peuple de Florence, les artierij appelés aussi ûpopolo grassOj s^étoient nommé des prieurs j et, après avoir enlevé le pouvoir aux quatoi*ze signori^ Tavoient délégué aux prieurs et demeuroient ainsi de droit signori. Tel fîit donc le gouvernement guelfe popolano que Florence maintint avec peu de variations pendant toute la vie de Dante.

Il a voit perdu son père de bonne heure. Ce fut un malheur irréparable pour ce tendre fils. Les conseils lui manquèrent; aucune autre autorité ne vint régler et modérer une imagination ardente. La

68 fflSTOIRE DE LA VIE [1282]

vie tourmentée de Dante paroit avoir commencé avec les premières émotions de Tenfance, un jour où son père crut bien innocent de le conduire à une fête de voisins.

Bocace et Jean Villani parlent de la tendresse que Dante éprouva pour Béalrix. On a cherché à révoquer en doute ce fait que Ton a attaqué sans voir combien il est attesté, affirmé par Dante, à qui nous devons un écrit intitulé, la yiia nuova^ où il avoue sa passion.

« Qui feroit une histoire de l'amour en Italie , s'écrie M. Balbo(l), feroit peut-être la plus évidente histoire des mœurs de la Péninsule. »

Dans les Etats du moyen âge, les faits de la vie privée s^unissoient aux faits de la vie politique ; el chez Dante, plus que chez, tout autre, les agitations de son cœur devinrent les impulsions de son génie, et nous expliquent un long poème né d^abord, en quelque sorte, d^intérêts privés, et pour ainsi dire domestiques.

Il est certain qu^Alighieri, le père de Dante, et ses consorti (nous avons donné Pexplication de ce mot), descendans de Cacciaguida, vi voient dans leur maison près de Saint-Martin del Vescovo^ et qu ils avoient pour voisins, non loin de Sainte-Marguerite, Foulques Portinari, riche citoyen, qui depuis fonda Thôpital de Sainte-Marie- Nouvelle, son épouse donna Cilia de Gherardo des Caponsacchi , et leur jeune fille, nommée Béatrice ou Bice^ gracieux diminutif florentin. .

Nous allons laisser Dante parler lui-même. Il a

(i) Balbo y toin. I , pag. 56.

pris le soin de nous entretenir de ses émotions, quand ilavoit à peine neuf ans. Son livre est intitulé, Vita nuova^ ce qui signifie, suivant M. Fraticelli, Vita giovcuiUe. NuoifOy novello pour giovaney giovanûe se retrouvent souvent dans des écrits plus anciens que ceux de Dante. Il paroit qu il avoit vingt-six ans, quand il composa ce livre en langue vulgaire. Nous allons Tanalyser en Fabrégeant, et rapporter, en empruntant souvent les expressions de Fauteur, quelques faits qui serviront plus tard à nous guider dans la connoissance d^une foule de mystères qu il nous aide à comprendre.

Dante alloit avoir neuf ans, quand la glorieuse dame de son esprit s^offrit devant lui. Elle comptoit un peu plus de huit ans : on Tappeloit Béatrix. Elle apparut brillante de couleurs douces et nobles, et vêtue comme il convenoit à son âge. Le sentiment de la vie qui habite les plus secrets replis du cœur, commença à trembler si fortement en lui, quMl le manifestoit dans les plus horribles pulsations, et qu^en tremblant, il dit ces paroles :

« Voilà un dieu plus fort que moi et qui va venir exercer sa domination sur mon cœur. . . . Dès lors l'amour s'empara de mon ame , et il prit sur moi avec assurance une telle seigneurie , par la force que lui donnoit mon imagination , que je dus obéir complètement à tous ses caprices. Il me commandoit quelquefois de chercher ce jeune ange ; aussi , dans mes simplicités, j'allois cherchant cette femme, et je la voyois sous des traits si gracieux et si aimables , que certes on pouvoit dire d'elle ces mots d'Homère : « Elle ne me paroit pas « la fille d'un mortel, maisd'unl)ieu(l). » Quoique son imagé,

(i)Homèreaditd'Hélè|iey//ta<f.,liv. 111, i58: Klvmv etbôufàri^vi 6f^f fi; mira f «ixir. a Son visage rosscmble tout-à-fait k celui des déesses immoro telles. 9

qui viyoit continuellement avec moi , fût une arrogance de Tamour pour me gouverner, cette image possédoit cependant une puissance si délicate, que jamais elle ne permit à Tamour de m 'opprimer , sans le fidèle conseil de la raison , dans les choses ou un tel conseil doit être utilement consulté. »

Peu de temps après, Dante (c^est toujours lui qui parle , et on doit le remarquer à Pétrangeté des expressions) rencontra cette personne digne d^un tel éloge. Elle étoit vêtue de blanc et accompagnée de deux jeunes filles plus grandes. Elle passoit dans une rue où Dante s^étoit arrêté plein de crainte. Inspirée par une ineffable courtoisie, elle le salua si gracieusement, qu^il lui sembla voir toutes les délices de la béatitude. Cest à la neuvième heure du jour que ce salut lui fut adressé, et ce fut aussi la première fois que ses oreilles surprises de tant de charmes furent frappées des paroles de la jeune fille. Il se retira comme enivré, se sauva dans le coin le plus retiré de ses chambres f là, pensant à ce salut, Dante céda à un profond sommeil pendant lequel lui apparut ime merveilleuse vision :

« Il me sembloit voir, dans ma chambre, un nuage de couleur de feu , dans lequel je distinguois la figure d'un jeune homme (l'Amour) , inspirant la peur à qui le regardoit. Il me paroissoit plein de joie ; il proféroit des paroles que je n'entendois pas ; cependant je distinguai celles-ci : <* Je suis ton w maure, » Dans ses bras , il me sembloit voir une femme à peu près nue , qui dormoit enveloppée dans un drap d'un rouge pâle. Je la regardois attentivement , et je crus reconnottre la dame au salut de la veille. Bans une de ses mains , elle tenoit un objet qui sembloit brûler ; il me paroissoit qu'elle disoit : « Vois ton cœur. » Peu de temps après , celle qui dormoit se réveilla. Il me parut que le jeune homme faisoit manger à la femme ce qu'il tenoit à la main , et elle le mangeoit avec répugnance. La joie du jeune homme se changea

enduite en pleurs amers j et il me parut que tous deux s'élevoient ensuite vers le ciel. J'éprouvois une si vive angoisse , que mon sommeil foible ne put la soutenir.... Il se rompit , et je fus ëveillé.... Je me proposai alors de composer des vers , et je résolus de faire un sonnet où je saluerois tous les Bdèles d*amour , et les priant d'expliquer ma vision j'écrivis ce que j'avois vu dans mon sommeil, et je commençai ce sonnet. >»

Suit un sonnet qui se divise en deux parties. Dans la première, Dante salue et demande réponse. Dans la seconde partie , il exprime en vers ce que nous venons de rapporter.

Ce sonnet rendu public sans que Ton connût l'auteur, dont on ne pouvoit soupçonner le nom, car Dante étoit un enfant, il j eut une foule de réponses. On nous a conservé celle de Guido Cavalcanti, celle de Cino de Pistoie, enfin celle d'un autre Dante qui se distinguoit par cette dénomination, Dante di Majano.

Guido Cavalcanti, quand il apprit plus tard le nom de Fauteur, éprouva pour lui, dès cet instant, un vif sentiment d'amitié, et ne cessa de lui témoigner la même tendresse pendant toute sa vie.

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