‹ Histoire de deux armurièresChapitre 1 sur 6 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Parmi les Bruxellois ayant plus de trente ans, quelques-uns sans doute se rappellent la physionomie de la maison située au coin des rues de la Madeleine et des Eperonniers, telle qu'elle était avant qu'on ne l'eût complètement modernisée. L'extérieur de cette construction bâtarde avait été bouleversé vers le milieu du dixhuitième siècle. La porte mesquine, les croisées étroites et hautes, ne laissaient pénétrer dans les chambres qu'une lumière assombrie par de nombreuses et épaisses traverses de bois , rarement peintes. Cette maison avait deux étages, et chaque étage était composé de deux pièces. Le rez-de-chaussée seul avait été divisé en trois

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compartiments : le premier et le plus grand, qui servait de magasin, prenait jour par deux croisées et une porte vitrée, rue de la Madeleine ; on y entrait de plain-pied. La partie du fond; plus basse de l'épaisseur de trois petites marches, et coupée en deux pièces inégales, contenait à droite un salon carré, éclairé par un œil-de-bœuf de grande dimension donnant rue des Éperonniers, et à gauche un réduit obscur ; ici se trouvaient l'escalier en forme de vis montant aux étages, et dessous, les douze marches sombres et écrasées entre leurs parois humides, qui conduisaient à la cave et à la cuisine. Derrière le petit salon qui servait de pièce commune, et le réduit où les escaliers avaient été forcément si mal établis, il y avait un corridor, et, au bout du corridor, une petite porte de sortie à l'air mystérieux, qui ouvrait sur la rue des Eperonniers.

Enclavée dans deux maisons qui étaient tout espoir d'agrandissement ultérieur, cette malheureuse habitation ressemblait aux parents pauvres, à qui l'on n'épargne aucun affront, afin de les forcer à rester dans leur humble sphère. Evidemment, les propriétaires voisins espéraient, tôt ou tard, s'annexer ce bout de terrain si bien situé, mais où manquaient l'air et l'eau, et qui était bon tout au plus à augmenter les possessions d'autrui.

Au moment où la révolution éclata à Bruxelles en 1830, cette maison était habitée par les enfants d'un armurier nommé Hendricks, à qui elle appartenait. Elle portait pour enseigne : Au Pistolet de paille, facétie qui sans doute remontait au dix-huitième siècle.

Les Hendricks , orphelins depuis quelques années , étaient cinq, trois frères et deux sœurs, ces dernières formant l'avant et l'arrière-garde de la famille; l'aînée se nommait Jeanne, la cadette, Colette. Aucun d'eux n'était marié, bien que Jeanne eût à cette époque trentequatre ans et Colette dix-neuf.

Très-religieux comme presque tous les bourgeois de

l'époque , les frères Hendricks s'armèrent quand on songea à chasser les Hollandais, et furent des plus ardents à tirailler sur les troupes du roi Guillaume, enfermées dans le Parc. Les deux aînés, ayant voulu pénétrer dansla dangereuse enceinte, suivisd'un groupe d'hommes aussi fanatiques qu'eux, tombèrent martyrs de leur religieuse témérité. Leurs noms sont gravés sur les tables de marbre du mausolée élevé au patriotisme belge , sur une des places publiques de Bruxelles.

Le plus jeune des trois frères mourut du typhus pendant l'été de 1831, laissant Jeanne et Colette maîtresses d'un fonds d'armes de toutes sortes, et d'une centaine de mille francs.

Elles auraient pu céder ou réaliser leur fonds et vivre tranquillement dans quelque petite maison de faubourg, ou au village ; mais les Hendricks n'étaient pas de la race des contemplateurs, des jouisseurs inoccupés. Ils avaient été élevés rudement; autour d'eux, on travaillait avec cette bravoure que rien n'amollit et que la plupart des hommes flétrissent du nom de patience ou d'instinct. Travailler, pour ces gens sérieux, était aussi indispensable que boire et manger. Aussi, quoique le commerce des armes fût assez peu commerce de femme, les sœurs Hendricks n'eurent pas un moment l'idée de l'abandonner. Il faisait partie de leur existence, c'était pour ainsi dire leur existence même. Il y avait là plus qu'une habitude et qu'un devoir : c'était aussi une satisfaction intime qui ne s'exprimait point, mais qui existait au plus profond de l'âme des deux sœurs.

Aussitôt que le dernier frère fut mort, il fallut songer à louer un ouvrier, employé aux travaux de détails indispensables pour conserver la clientèle de la maison. Un Liégeois, nommé Julien Crèvecœur, qui avait aidé le dernier des Hendricks pendant sa longue agonie, fut engagé par Jeanne huit jours après la mort du t pauvre François. »

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On installa Julien Crèvecœur dans une des chambres du second étage, dont le parquet eût pu supporter un attirail et un établi plus lourds que les siens.

Mais ce nouvel habitant ne changea en rien l'aspect de la triste maison. Les deux fenêtres du rez-de-chaussée étalèrent toujours aux yeux des passants leurs faisceaux d'armes disposés sans trop de goût, et dont l'éclat était fort amoindri par des vilres communes et pleines de dé fauts. Jeanne continua d'attendre les chalands , assise derrière un comptoir en bois bruni par le temps , aux bords arrondis par l'usure ; et Colette ne quitta point le pupitre vissé sur un coin du comptoir, où elle inscrivait, debout, le doit et Yavoir. Toutes deux vêtues de noir, elles passaient leur vie dans cet étroit espace, tricotant lorsque le commerce ne les occupait pas, et parlant peu, comme tous les êtres qui se quittent rarement, et qui ne doivent point exprimer leurs pensées pour les échanger, tant ils se connaissent bien.

Jeanne était une grande femme droite, osseuse, qui marchait tout d'une pièce, avec des allures imposantes ; elle paraissait solide comme un de ces chênes noueux qui ont persisté à croître dans une terre ingrate. Sa peau grise, et ses cheveux noirs durs et épais, rendaient tout sérieux les gens qui la voyaient pour la première fois ; un de ses sourcils, plus haut que l'autre , lui donnait une physionomie singulière , mais dont on ne riait pas. Quand par grand hasard elle souriait, elle montrait une rangée de longues dents jaunâtres; mais quelle que fût l'expression que la bouche donnât au visage, ses yeux sévères persistaient à garder une inflexibilité extraordinaire. Sa voix était basse et pleine ; elle devenait cuivrée et sifflante si on forçait Jeanne à répéter plusieurs fois la même chose. « Mlle Hendricks l'aînée est toujours en mouvement, même quand elle dort, » disait-on chez les voisins. Jamais elle ne pressait ni ne ralentissait l'action; ni fait, ni pensée ne paraissaient l'influencer j a-

mais. Lorsqu'on semblait vouloir lui résister, elle se mettait froidement en colère ; ses yeux noirs alors s'allumaient entre les larges paupières brunes; le sourcil dominateur se crispait : c'est tout ce qu'on voyait de son caractère, qu'on craignait, mais dont on ne disait point de mal. Dans son entourage de petits commerçants, elle régnait; son sang-froid, la rareté de ses paroles, la profondeur de sa voix imposaient à chacun; et, devant elle, les gouailleurs ne hasardaient que rarement un propos léger.

Colette , qui alors entrait dans sa vingtième année, avait un teint de blonde et des yeux bleus, bien qu'elle eût les cheveux aussi noirs que ceux de sa sœur. Cette bizarrerie donnait à son visage une grande douceur. Elle était svelte, ronde, à peu près de la même taille que Jeanne, mais comme un bouleau peut être aussi haut qu'un chêne, et toujours paraître plus frêle et plus petit. Elle parlait peu; ce mutisme caractérisait les Hendricks. Son front, dans les moments de trop grand ennui, se plissait dans sa largeur. Elle rougissait facilement, non par timidité, mais parce que son sang, d'une pureté extrême , colorait son visage aussitôt qu'elle était impressionnée par la cause même la plus futile. Ces rougeurs fugitives lui donnaient une grâce qui la rendait très-attrayante. Elle avait jusqu'alors conservé son teint d'enfant, clair et extrêmement frais; le ton rose, partout répandu, jusque sur le cou, se fonçait un peu aux joues et au menton. Elle avait été potelée étant petite fille, et le resta à l'époque où elle passa de l'enfance à l'adolescence. Jeanne lui reprochait d'être nonchalante et la nommait « Sans-souci » ou « l'Enfant. »

Ce n'étaient point là deux sœurs, mais bien plutôt une mère et sa fille, par leur âge, par la différence des caractères, par les aspirations. Aussi Colette avait pour Jeanne un respect et une affection mêlés de crainte, que rien n'aurait pu affaiblir.

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Une servante, qui avait vu naître Colette, les aidait, ne recevant jamais d'ordre, agissant à sa fantaisie; cet être intelligent avait huit francs de gage par mois, et ne songeait pas à exiger une augmentation. Elle faisait des économies! Ses maîtresses lui donnaient leurs vieilles robes; de plus, elles lui achetaient à la nouvelle année, et à la kermesse de Bruxelles, de la toile pour ses chemises, ou de la laine pour tricoter des bas. Elle couchait, depuis la mort de François Hendricks, au second étage, à côté de l'atelier de Julien Crèvecœur. Barbe était petite, trapue, et déjà un peu courbée; son aspect éloignait d'elle les causeurs, parce qu'on ne savait deviner ni l'expression ni la couleur de ses yeux enfoncés sous de gros sourcils bruns ; puis, des moustaches à poils raides, qui blanchissaient, lui donnaient un air de troupier déguisé qui n'était pas aimable. Elle laissait s'écouler quelquefois une semaine entière sans parler.

Ces êtres ainsi absorbés, dans cette maison qui exhalait la mélancolie, vivaient inaperçus, oubliés. Bien que Colette fût une belle fille, et qu'on rendît justice à ses qualités plastiques, on ne s'en occupait pas plus que si elle eût été la banalité même. La maison repoussait toute idée de sympathie et de sociabilité; les habitantes n'étaient pas des femmes, mais des marchandes. Enfin, la nature du commerce des sœurs Hendricks donnait à leur physionomie un cachet de vague hostilité, dont on ne se rendait pas compte, mais qui influençait les esprits les plus disposés à fraterniser avec elles.

Si un chasseur, un amateur d'armes, ou simplement un badaud, s'arrêtait à une des deux fenêtres où était étalée toute la famille des instruments destructeurs, d'ordinaire son regard ne pénétrait pas jusqu'au fond de la pièce. Mais lorsqu'il découvrait, assises ou debout près du comptoir, les deux sœurs immobiles, dont les mains seules étaient occupées, il ne s'amusait guère .1

les examiner. Vues par parties entre les fusils et les couteaux de chasse, les poires à poudre et les sabres, ni l'une ni l'autre n'avaient le moindre attrait qui pût éveiller la curiosité.

S'il entrait, le chasseur, ou l'amateur, se trouvait dans un magasin assez grand, dallé en pierres bleues partout usées, haut de plafond et meublé de vitrines en bois sombre contenant des armes. Entre le comptoir et la muraille de droite, il y avait deux chaises larges, à bras, recouvertes en tapisserie, qu'on eût craint de déranger en s'y asseyant, tant elles étaient vénérables. Jeanne se levait et inclinait silencieusement la tête , attendant qu'on lui adressât la parole. Colette jetait un furtif regard du côté de l'étranger et aussitôt penchait la tête sur son tricot ou sur son livre. Si le chaland était connu, on l'accueillait avec moins de solennité, sans familiarité pourtant, mais non sans politesse, car d'ordinaire Jeanne parlait la première, disant : « Monsieur un tel, — je vous salue. »

Julien Crèvecœur n'apporta qu'un peu de bruit dans cette maison tranquille. Lorsque la porte qui servait de communication entre la pièce commune et le magasin était ouverte, on pouvait entendre le grincement des limes sur l'acier ou les martellements qui retentissaient au second étage.

L'ouvrier prenait ses repas dehors et couchait à l'auberge. Rarement il voyait ses patronnes dans leur magasin ; il connut tard Colette. C'était Jeanne qui lui apprêtait son travail ; elle allait elle-mêise porter dans l'atelier, à l'heure où elle savait y rencontrer Julien, les armes à raccommoder ou à nettoyer. Julien, qui était intelligent, comprenait à demi-mot, souvent même avant que Jeanne eût parlé. De sorte que leurs rapports furent d'abord froids et réservés.

Ce Julien Crèvecœur était âgé d'environ trente ans; il portait tout entière sa barbe brune , ce qui à cette

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époque paraissait fort original. 11 avait travaillé à Paris et en était revenu avec des idées d'élégance. D'un naturel aimable, il essaya dès les premiers jours de son entrée chez les sœurs Hendricks, de plaire à Jeanne en l'agaçant par de jolies phrases bien tournées, où se glissaient des apparences de compliments. Elle reçut ces tentatives de galanterie d'un air si sévère que Julien se promit bien de faire désormais son devoir, tout sèchement, sans plus penser à montrer qu'il fût civilisé. Cette façon d'agir plut à Jeanne, qui, peu à peu, s'humanisa. Elle resta à causer avec l'ouvrier pendant quelques minutes; elle fit des observations sur le temps; elle donna de courts aperçus du va et vient des affaires; elle finit même par demander à Julien des conseils sur les achats à effectuer, par l'entretenir des inventions nouvelles, par donner à entendre qu'il faudrait peutêtre changer le mode d'étalage, casser les murailles, édifier une vitrine de plus de luxe. Julien l'écouta respectueusement, l'approuvant en toutes choses, mais en gardant toujours son attitude placide. Ainsi, il gagna la confiance de Jeanne, qui se relâcha envers lui de son excessive austérité, et qui en vint à s'apprivoiser de façon à s'asseoir dans l'atelier et à tricoter en causant familièrement, sans cependant jamais se permettre d'exprimer la moindre pensée qui eût pu déranger l'harmonie de sa gravité.

Six mois s'écoulèrent ainsi. Un matin, Jeanne arriva dans l'atelier , où Julien Crèvecœur venait de monter. Elle ne le regarda pas; elle ne dit pas bonjour; elle s'assit sur un escabeau et posa ses deux mains, par extraordinaire inoccupées, sur ses genoux. La voyant ainsi rêveuse, Julien ne lui adressa pas la parole et continua de travailler comme s'il eût été seul. Le silence entre eux dura un quart d'heure. De temps à autre, Julien l'examinait du coin de l'œil, pensant qu'elle allait s'endormir. Tout à coup elle se leva. « A trente-cinq ans

que je vais avoir, je pourrais encore trouver un mari, dit-elle.

— Certainement, » dit Julien étonné.

Il s'aperçut qu'elle dardait sur lui ses yeux noirs si profonds , dont la dureté faisait pleurer les enfants. « Elle va, pour sûr, pensa Julien, me livrer un assaut. Tenons-nous bien. » Et il se remit au travail.

Mais elle continua de l'observer en silence, tandis qu'il vissait, graissait ou polissait. Après une attente assez longue, il se retourna : elle avait disparu. « Bon ! se dit-il, ce n'est pas pour aujourd'hui. » Il voyait bien ce qui tourmentait la vieille fille. Mais , depuis quinze jours, il ne se sentait plus disposé à prêter l'oreille lorsqu'elle exprimait, par des allusions plus ou moins voilées, ses secrets désirs. Il était trop peu naïf pour n'avoir pas compris que Jeanne éprouvait pour lui un sentiment très-tendre. L'idée du mariage la poursuivait, et elle avait choisi Julien Crèvecœur, entre tous les hommes qui ne la remarquaient pas, pour réaliser ce rêve, qui sans doute était en elle à l'état de germe depuis près de vingt ans. Jusqu'à ce moment, Jeanne avait peut-être attendu qu'on vînt à elle ; mais, en vérité, plus de patience était impossible. Voilà ce que pensait Julien.

Plusieurs fois encore Jeanne recommença, par les mêmes allusions, à sonder la pensée de son ouvrier, qui toujours fit le sourd, ou l'imbécile. Poussée à bout, elle déclara fermement, en quelques mots, qu'elle épouserait Julien Crèvecœur s'il était disposé à ce mariage. Julien, en y mettant des formes véritablement délicates, refusa.

Jeanne, sans persister, même par un regard, descendit à son magasin et reprit ses occupations comme si rien ne s'était passé. Seulement, depuis ce jour jusqu'au moment où un événement inattendu lui fouetta le sang d'une manière terrible, elle fut, si c'était possible, plus taciturne que jamais. Mais nulle parole ne donna à Julien le droit de la croire vindicative. Elle continua, comme

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parle passé, à lui apporter son travail; peut-être elle causa un peu moins, mais toujours avec le même calme presque farouche. « Rumine-t-elle de se venger, ou ne pense-t-elle plus à moi? » se demandait souvent Julien Crèvecœur.

Depuis qu'il était entré chez les sœurs llendricks , Julien Crèvecœur n'avait cessé, tout en besognant avec beaucoup de vaillance, de rêver à une position plus digne de lui. Ce garçon n'était pas un ambitieux vulgaire ; il se sentait capable d'entreprendre des travaux importants, d'élargir le milieu restreint où il avait jusqu'alors renfermé son activité. Il rageait de ne pouvoir sortir de cette vie monotone qui ne devait le conduire à rien. Il ne voulait pas continuer à végéter dans cette atmosphère renfermée; il avait besoin d'espace pour y faire fleurir ses illusions et ses espérances. Une preuve qu'il n'était pas un rêveur banal, c'est que, tout en rêvant, il travaillait.

Ces hommes ne sont pas rares, qui se savent appelés à un avenir plus ou moins brillant. Ceux-là seuls profitent des circonstances avec une perspicacité qui est bien près d'être du génie. Julien Crèvecœur vit dans son entrée chez les sœurs llendricks une circonstance superbe, et il résolut de l'exploiter. Il était habile ouvrier; son esprit ne manquait pas ch> finesse; aussi ne fut-il pas long à deviner les intentions de Jeanne, et, en bon di-

plomate, il la laissa venir avec une patience de renard, sachant bien que le moment arriverait où il n'aurait qu'à tendre les bras pour qu'elle s'y précipitât. 11 avait trente ans ; elle en avait trente-cinq ; la différence d'âge ne l'épouvantait pas. Quant au caractère que le visage de Jeanne laissait deviner, un homme comme Julien ne pouvait s'en préoccuper, puisque pour lui, arrivé à la période d'existence où l'on calcule, une femme n'était plus qu'un moyen. « Je serai dans un an, pensait-il, le premier armurier de Bruxelles, et je ne suis pas assez bête pour ne pas faire, dans une pareille position, une jolie fortune... »

Ce plan était simple et véritablement réalisable. Aussi Julien se sentait si certain de réussir, qu'il ne se pressait pas; il n'y a que les hommes faibles qui veulent toujours courir pour atteindre le but, — sans doute parce qu'ils craignent de manquer de force avant d'arriver. « Il faut d'abord, se disait Julien, qu'elle soit folle de moi : alors j'en ferai ce que je voudrai. »

Mais, bien avant que Jeanne lui eût proposé de l'épouser, ses calculs avaient changé d'objet. Colette, entrevue rapidement deux ou trois fois par mois , avait un jour été chargée, pendant une absence de Jeanne, de porter à Julien sa besogne quotidienne. Cette imprudente absence de la sœur aînée donna à l'ambition de l'ouvrier une proie plus attrayante. Du moment qu'il désirait épouser une des orphelines, pourquoi ne pas s'aventurera séduire la cadette? une jeune femme, si belle, complétait ses illusions, et montrait l'avenir sous les couleurs les plus riantes. Ainsi Julien calcula d'abord ; mais peu à peu il aima Colette pour elle-même. Et à peine eût-il trouvé le moyen de lui dire cet amour avec un accent convaincu, que la recluse y répondit pleinement, sans fausse honte, sans réflexion, sans tergiversation. Privée de tout plaisir, et anxieuse lorsque parfois elle regardait Jeanne encore fille, Colette avait bien

souvent déjà pensé avec désespoir qu'elle aussi vivrait sans doute de cette existence ennuyeuse jusqu'à la dernière heure. A vingt ans, quelle femme n'a pas aspiré à s'épanouir? Sans en avoir conscience, elle a entendu des voix qui la conviaient aux fêtes du cœur ; ses sens se sont éveillés; la vue des enfants l'a souvent attendrie; elle s'est sentie faite pour d'autres joies, — pour d'autres douleurs que les petites misères et les satisfactions toutes personnelles du célibat. On n'est pas égoïste avant d'avoir perdu une à une toutes ses espérances.

Colette écouta donc Julien Crèvecœur et le crut tout de suite, parce qu'elle avait besoin de creire et parce qu'elle craignait de ne trouver jamais l'occasion d'aimer. L'amour n'est pas toujours ce sentiment exquis que les poètes ont tenté d'idéaliser encore. Il est parfois fils de la nécessité, il peut naître aussi bien d'un sourire que d'une larme; il est quelquefois la gratitude; ses prémisses sont aussi bien dans la haine que dans la sympathie, dans la terreur que dans l'extase.

On pourrait dire que l'amour de Colette pour Julien germa dans la nécessité. Un oiseau est enfermé dans une cage; tout à coup la porte est ouverte : peu importe à l'oiseau quel est le libérateur, son premier soin est de s'envoler.

Julien et Colette se voyaient rarement. Colette avait peur de sa sœur, bien que jusqu'alors Jeanne n'eût rien fait pour justifier une pareille crainte. Elle devait, pour monter à l'atelier de Julien, profiter de tous les rares et courts moments où Jeanne se trouvait dans l'obligation de sortir. A peine y était-elle qu'elle en descendait avec rapidité, croyant toujours trouver sa sœur rentrée, et ne songeant pas sans effroi qu'il faudrait lui dire pourquoi elle avait abandonné le magasin. Elle saisissait vivement toutes les occasions de se rendre au second étage avec l'autorisation de Jeanne. Aux heures où Julien quittait son atelier, elle se trouvait souvent dans l'étroit corridor

qui donnait rue des Eperonniers. Comme elle allait toujours seule à la messe, le dimanche, Julien venait à l'église s'agenouiller à côté d'elle. Quelquefois aussi Julien descendait au magasin, sous n'importe quel prétexte, et, si Jeanne n'y était pas, il attendait en causant avec Colette qu'elle arrivât ; lorsqu'elle paraissait, il lui faisait quelque futile observation, ou lui demandait un renseignement quelconque, sans se troubler.

Ces entrevues rapides ne suffisaient point aux amants. Mais comment les rendre plus longues et moins rares ? Julien n'était pas du tout assuré du consentement de Jeanne, qui avait des vues sur lui, et qui sans doute s'opposerait à son mariage avec Colette aussi énergiquement que ses yeux noirs le faisaient pressentir. Bientôt Jeanne proposa à Julien de l'épouser. Il était donc devenu inutile de tenter même une démarche pour obtenir que Julien pût considérer Colette comme sa femme future. Dès ce moment, leur passion grandit, et Julien songea à triompher quand même. Il se disait : « Mon but est honnête, puisque j'aime. >

Son premier soin fut de raconter à Colette, en quelques mots, les propositions de sa sœur. Cette nouvelle la mit au désespoir. « Jamais, dit-elle, elle ne voudra que je sois madame Crèvecœur. Et je suis mineure!...

— Il faudra bien qu'elle le veuille, se dit en lui-même Julien.

Les passions contrariées réalisent l'idéal à tout prix. Rien n'égare la raison, rien ne bouleverse les sens comme les angoisses. Une femme attendrie par le désespoir appartient à qui la délivre. Il ne fallut pas longtemps à Julien pour persuadera Colette de le recevoir la nuit; elle lui donna une clef de la porte ouvrant sur la rue des Eperonniers. Pour venir rejoindre Julien dans le réduit où se trouvait la cage de l'escalier, au rez-dechaussée, elle centupla ses angoisses. Mais les protestations passionnées de son amant métamorphosèrent ses

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terreurs en félicités. Chaque fois qu'il venait ainsi chercher des preuves de l'affection la moins réfléchie, Julien devait jurer sur le saint Evangile, avant de quitter sa maîtresse, qu'il l'épouserait. Il jurait avec conviction.

Ce bonheur plein d'anxiété dura trois mois. Colette avait perdu ses couleurs fraîches; elle maigrissait; ses sourcils se contractaient et lui donnaient une expression douloureuse pendant les moments de rêverie. Souvent, le matin, elle se levait brisée; ses yeux étaient rougis par les larmes qu'elle avait répandues. Jeanne, sans doute absorbée par le sentiment qu'elle renfermait si courageusement en elle, ne voyait rien. Elle observait, de temps à autre, que Colette n'avait plus d'appétit. Colette répondait, en tremblant, quelque phrase courte, dont le sens eût échappé même aux indifférents; et la remarque n'avait pas d'autre suite.

Une nuit, Colette arriva au rendez-vous tout éperdue : elle était mère. Elle effraya Julien par la violence de son chagrin. Lorsqu'il eut tout fait pour la calmer, la consoler, sans réussir, il lui dit : « Tu ne veux donc pas être madame Crèveeœur ? Maintenant , Jeanne sera bien obligée de te laisser marier.

— Eh bien, que ce soit le plus tôt possible, Julien, répondit-elle; sans cela je serai morte avant d'être ta femme. »

A partir de cette heure, Colette ne voulut plus recevoir Julien la nuit. Elle n'aurait pas pu dire quel était le sentiment qui la rendait ainsi tout à coup inflexible et qui lui donnait le courage de résister à son amant; mais les supplications de Julien ne l'ébraulèrent pas. Du reste, il sentit que le moment était venu de réaliser ses rêves et qu'il fallait tout avouer à Jeanne sous peine d'être nonseulement un méchant homme, ce qu'il n'était pas, niais un sot, ce qu'il ne voulait pas être.

Il remit à trois jours la demande, accompagnée d'ex-

plications si elles étaient nécessaires, qu'il voulait faire à Jeanne. Et avant que les trois jours fussent écoulés, Colette était veuve sans avoir été mariée. Julien déchargeait par le canon , au moyen du tire-bourre, un vieux fusil rouillé ; le coup partit, l'arme éclata et tua Julien dans son atelier.

Lorsque ce bruit retentit dans la maison, brisant les vitres du second étage et épouvantant les passants, qui crurent à une explosion, les deux sœurs étaient occupées dans leur magasin ; un étranger choisissait un fusil. Tous trois jetèrent un cri en pâlissant; Colette tomba sur sa chaise, comme morte. « Ce n'est pas un coup de fusil, mais bien plutôt un coup de canon, » dit l'étranger. Jeanne et Colette ne lui répondirent pas ; elles se précipitèrent dans le petit salon, puis dans le sombre escalier, au bas duquel elles trouvèrent Barbe toute tremblante. L'étranger les suivit.

Julien Crèvecœur était étendu sur le dos, faisant encore quelques mouvements convulsifs ; un morceau du canon du fusil lui était entré sous le menton et était allé se loger dans le cerveau. Colette tomba à la renverse. Jeanne s'était jetée à genoux près du corps du malheureux jeune homme, et, les mains jointes, poussait de rauques exclamations. Barbe, pour ainsi dire couchée sur Colette, tournait de temps à autre son visage effaré du côté de Julien Crèvecœur; puis, en gémissant, elle revenait à sa jeune maîtresse, qu'elle souleva enfin dans ses bras et porta sur son lit, dans la chambre voisine.

L'étranger alors dit à Jeanne : « Madame, il faut faire chercher un médecin. »

Elle ne répondit point. Les yeux levés au plafond, livide et la bouche ouverte, les mains toujours jointes, elle avait l'air d'une extatique; ses lèvres tremblaient; ses prunelles roulaient sous les paupières. On ne pouvait rien voir de plus effrayant. Cette seène terrifiait l'étranger. Il s'approcha une seconde fois de Julien, et ausculta

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sa poitrine; le cœur ne battait plus; une couleur verdâtre s'étendait déjà sur son visage. « Il est mort, » dit-il en se redressant.

On entendait en bas le bruit que faisaient les curieux, qui avaient pénétré dans le magasin. Bientôt des pas assurés retentirent dans l'escalier; un sergent de ville parut à la porte de l'atelier. Aussitôt que l'étranger l'aperçut, il alla à lui. « Est-ce un crime, ou un suicide? demanda l'agent de police.

— C'est un malheur, répondit l'étranger ; voyez : le fusil a crevé dans ses mains. Monsieur, il faut faire emporter la pauvre femme, ou elle va devenir folle.

— Ce n'est pas la femme de l'ouvrier, reprit le sergent de ville,* c'est mademoiselle Hendricks. Le pauvre Crèvecœur! En voilà une chance! »

On descendit Jeanne dans une des chambres à coucher du premier étage. La maison fut close. Le médecin légiste déclara que Julien Crèvecœur était mort accidentellement, et on l'enterra le lendemain. Jeanne ne pleura pas, et on crut pendant longtemps qu'elle deviendrait folle. Colette fut sauvée par un déluge de larmes, par l'expansion de sa douleur. Le magasin resta fermé pendant huit jours. Quand on le rouvrit, les premiers indiscrets purent voir, au fond du magasin, en glissant leurs regards dans les interstices des armes rangées à l'étalage, les deux sœurs à leur place ordinaire : elles avaient repris leurs vêtements de deuil, quittés depuis six mois.

LE PISTOLET DE PAILLE. il

lit

À la première lueur de lucidité, après trois jours d'un horrible égarement, Jeanne observa tout de suite l'attitude de Colette, sans parler, sans paraître prendre le moindre intérêt à cette jeune sœur, qui ne cessait de pleurer que pour prier, et qui ne cessait de prier que pour tomber dans une sorte de pâmoison pendant laquelle elle s'exclamait, en flamand, qui était sa langue maternelle : < Oh ! Dieu! Dieu! »

Les deux armurières vécurent pendant six jours sans se parler, ne s'occupant absolument que d'elles-mêmes. Colette surtout paraissait ignorer qu'elle eût une sœur, qu'elle ne fût pas seule au monde, toute seule, et qu'elle ne pût pas se livrer en égoïste à son désespoir. Jeanne était plus muette que jamais; de temps à autre, sa poitrine plate se soulevait, et un son lugubre en sortait, pareil au huhullement lointain d'un grand-duc. Elle ne priait point ; elle eût bien plutôt blasphémé. Elle semblait s'être changée en statue gothique , de celles qui sont assises dans une pose douloureuse , depuis des siècles, dans les niches des cathédrales. Le sixième jour, au moment où toutes deux, après quelques mots piteux de Barbe la désolée, se levaient pour monter à leur chambre, Jeanne toucha du doigt le bras de Colette. « Vous l'aimiez donc? » demanda-t-elle.

Colette se retourna sur elle d'un mouvement vif, en

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portant la main à sa poitrine. Une rougeur rapide monta à ses joues pâles. « Et il m'aimait, » répondit-elle.

Les yeux de Jeanne s'ouvrirent et se fermèrent, laissant échapper un rayon de lumière pareil à un éclair vague. Mais elle resta silencieuse en suivant d'un pas lent, et la tête baissée, Colette dans l'escalier.

Le lendemain, comme par un accord tacite, elles entrèrent pour la première fois au magasin, et, dans la pénombre, — les volets des fenêtres étaient toujours fermés, — elles mirent un peu d'ordre partout. Mais cet acte de courage ne se fit point sans qu'à chaque instant elles se sentissent obligées de s'asseoir.

La secousse avait été si rude que leurs nerfs gardaient une sensibilité de nature à empêcher l'action de la volonté. Leurs jambes ployaient sous elles; leurs bras, à peine levés, retombaient comme d'inertes masses de plomb. Dans leur tête vide, nulle idée ne pouvait se fixer autre que celle-ci : « 11 estmort! » Nulle image ne se réfléchissait, autre que celle de ce pauvre homme brisé, la tête ouverte, et rougissant d'une mare de sang le carreau de son atelier. Quelquefois Colette jetait un cri de frayeur, et s'asseyait épouvantée. Les larmes la calmaient momentanément. Quant à Jeanne, elle étouffait des rugissements. Ce fut elle qui, le soir du septième jour, dit à Barbe : « Demain vous ouvrirez les volets. »

Pour la première fois de sa vie, Barbe fit une observation, sous forme de réflexion : « Comment, après ça, vendre encore des fusils?

— Pour nous occuper, » répondit Jeanne.

Elles furent en effet très-occupées pendant les quinze premiers jours. Tout Bruxelles eut besoin de quelque petite chose chez les sœurs Hendricks. Les hommes, les jeunes gens, — les femmes même trouvèrent moyen de s'acheter les menus objets dont peut avoir besoin le chasseur, bien que la plupart de ces clients de hasard n'eussent qu'à peine l'idée du maniement des armes.

Ces quinze jours de travail forcé furent pour Jeanne et Colette une réaction qui leur rendit presque toute leur énergie. Comme d'habitude elles ne souriaient pas, on s'accoutuma à leurs physionomies un peu plus sombres que d'ordinaire. Les bavards odieux qui poussèrent la curiosité jusqu'à faire des questions sur la mort de Julien Crèvecœur, sortirent du magasin des sœurs Hendricks mécontents d'eux-mêmes, tant le mutisme qu'on opposa à leur avide indiscrétion fut à la fois navrant et austère. Entre elles, le nom de Julien ne se prononça plus. La porte de l'atelier fut fermée à clef, la clef jetée dans quelque coin, et l'on se donna tacitement l'ordre de l'y oublier. Un nouvel ouvrier engagé bientôt travailla chez lui. Peu à peu, les sœurs vécurent tout à fait seules. Comme elles ne rendaient pas les visites rares que de vieilles connaissances leur faisaient encore, on se fatigua de venir dans une maison aussi lugubre, et elles se trouvèrent moins malheureuses dans cette parfaite solitude. Il y eut des gens assez bêtes pour calomnier ce renoncement à toute action sociale. Mais personne ne prenant la défense des sœurs, on les délaissa complètement.

Un peu plus tard, Barbe fit encore tout haut une réflexion : « Je vendrais la maison, et j'irais m'établir ailleurs. »

Jeanne haussa les épaules. Colette n'entendit rien. Barbe ne tarda point à revenir à la charge : elle avait une idée fixe. « On pourrait trouver une maison plus gaie, dans le haut de la ville.

— Barbe , dit Jeanne , si la maison vous déplaît, quittez-la. »

11 ne fut plus question de rien, et ces trois femmes continuèrent à vivre comme des ombres. Le son de la voix humaine, si ce n'est dans le magasin, s'entendit tous les jours plus rarement. On parle davantage chez ces moines qui se sont donné pour loi de ne rien dire. Aussi, en voyant les visages des deux sœurs, songeait-on

24 LES DEUX ARHUAIBJtES.

à ces portes closes des maisons ruinées, et que le temps a lentement revêtues d'un caractère inhospitalier.

Quelques mois s'écoulèrent; nul événement ne vint rompre l'uniformité de cette vie claustrale. En apparence, les deux sœurs avaient alors repris leur aspect habituel. Colette était redevenue potelée et rose; et parfois, en la regardant, Jeanne sentait passer sur ses lèvres serrées le frémissement d'un sourire dédaigneux. Elle ne savait pas, la sœur aînée, que sa cadette nourrissait une espérance. Elle se disait : « Voilà l'enfant qui se console; c'est toujours bien la même sans-souci. » Et puis, amèrement, elle se rappelait cette parole dite un soir par Colette avec une sorte d'enthousiasme : « Il m'aimait! » Elle était jalouse de ce souvenir, auquel pourtant elle ne croyait qu'à moitié. « S'il l'avait aimée, se disait-elle, je ne la verrais pas rajeunir, s'arrondir, reprendre goût à toutes sortes de choses qui me répugnent. Cette malheureuse mange plus que Barbe et moi? »

Ce sentiment de sourde hostilité ne fit que grandir dans le cœur de Jeanne. Elle gardait une profonde rancune à Colette parce que Julien l'avait aimée; et elle la méprisait en la voyant redevenir fraîche. Si son désespoir avait continué de se manifester comme dans les premiers temps, elle l'eût haïe. Ce levain mauvais soulevait en elle des pensées de rupture violente; elle ne pouvait plus regarder Colette sans que des paroles aigres et méchantes vinssent desserrer sa bouche; mais elle refoulait dans son cœur tous ces avortements, qui s'y amassaient comme la vase au fond d'un puits. Sans doute elle n'avait jamais désespéré d'épouser Julien Crèvecœur, car elle pensait : « Ma sœur m'a volé mon mari !... »

Colette se disait : « Mon enfant vit ! » Et cette pensée faisait resplendir son visage. Julien Crèvecœur, pour elle, n'était pas mort tout entier. Elle aimait son souvenir; elle pourrait bientôt aimer son image. Une seule

chose la troublait et l'empêchait de voir l'avenir en beau : « Comment Jeanne accueillera-t-elle l'innocente créature? » Cent fois elle avait été sur le point de lui révéler ce secret; mais Jeanne devenait tous les jours plus taciturne, plus dure avec elle, et elle reculait le moment où il y aurait nécessité de tout avouer. La pauvre fille, ne trouvant point d'autre confidente, se confessa à Barbe, qui frappa l'une contre l'autre, à différentes reprises, ses deux mains jaunes et raides; sa surprise était si grande qu'elle ne pouvait parler. Enfin, elle s'écria : « Qu'est-ce qu'elle dira, Mlle Jeanne? Jésus ! mon Dieu !

— Ah! Barbe, l'enfant l'adoucira. Tout le monde aime les enfants. Jeanne a un cœur.

— Jésus! mon Dieu? reprit Barbe, qu'allons-nous faire ?

— Lui en parlerez-vous, Barbe ?

— Moi ! fit-elle en ouvrant autant qu'elle le put ses

yeux profonds, moi, Colette! Non ça, non! Lui en

parler! Ma pauvre petite, qu'avez-vous fait? »

Colette n'en put tirer autre chose. Pour Barbe, Jeanne était le maître absolu. Après la mort de M. et de Mme Ilendricks, Jeanne avait dirigé la maison; ni ses frères ni Colette ne s'étaient jamais permis une observation sur la manière dont elle comprenait cette direction. Quand elle avait donné son avis, toute discussion devenait impossible. Son autorité n'ayant pas une seule fois été contestée, même par ses frères, Barbe la regardait comme un centre où tout devait aboutir; une action entreprise sans l'assentiment de Jeanne devait être un crime, une énormité, aux yeux d'une paysanne devenue machine dans cette maison où l'on vivait avec une désespérante régularité.

Aussi, dès le moment où Colette lui eut fait sa confidence, elle la regarda comme une fille perdue dont elle osait à peine avoir pitié, — non pas à cause de la gran-

26 LES DEUX ARMURIÈKES.

deur de sa faute, mais parce que Jeanne ne pouvait ni l'approuver ni l'absoudre. Barbe, tous les jours, se disait : « Qu'est-ce qui va arriver? Je ferais mieux de m'en aller. » Et elle restait, renfermant en elle une frayeur qui grandissait à mesure qu'elle voyait approcher le moment où le secret devait forcément être connu. Cette frayeur alla jusqu'à la terreur ; Barbe n'eut plus une heure de repos ; la nuit, elle se réveillait en sursaut, croyant entendre des cris, des plaintes. Elle conseilla à Colette de fuir, d'aller ailleurs cacher son malheur. Mais Colette, bien qu'elle ne sût comment apprendre à Jeanne le secret qui la tourmentait, gardait une sorte de sérénité, presque d'insouciance, force d'inertie qui lui venait sans doute de l'état exceptionnel dans lequel elle se trouvait. Et Barbe s'exclamait : « Jésus! mon Dieu! Qu'est-ce qui arrivera? »

On ne dut point attirer l'attention de Jeanne sur l'étrange allure de Colette; elle finit par découvrir la vérité, ou du moins elle commença à la soupçonner. Jl n'était pas possible que, dès l'abord, elle en crut ses propres observations. Elle analysa Colette pendant quelques jours, aussi froidement qu'aurait pu le faire un ennemi, et elle acquit ainsi la certitude qu'elle avait bien vu. Cependant, cela lui parut si monstrueux qu'elle n'osa pas se fier à elle-même. Elle descendit à la cuisine, où Barbe la vit arriver avec épouvante. « Vous savez, Barbe, dit Jeanne, il y a du nouveau.

— Du nouveau, mademoiselle?...

— Oui : allons, ne faites pas l'étonnée, vous mentiriez.

— Je men... je mentirais !

— Colette ne vous a-t-elle rien dit? N'avez-vous rien vu? Dites la vérité, Barbe, dites-la, il le faut.

— Jésus! mademoiselle, - ne me regardez pas ainsi.

— Parlerez-vous ?

— La pauvre petite ! Qu'allez-vous lui faire?

— Ainsi, c'est vrai? Elle vous l'a dit? Pourquoi ne pas m'avoir avertie? L'honneur de votre maîtresse n'est donc rien pour vous, Barbe? Je croyais que vous nous étiez attachée...

— Ah! Jésus Dieu! corps et âme.

— Alors, reprit Jeanne, dont l'air et l'accent devinrent terribles, c'est à moi que vous obéirez, c'est moi seule que vous écouterez, — je suis la maîtresse, vous le savez, Barbe, et c'est à moi de prendre des précautions pour que le nom des Hendricks ne soit pas sali par les petites gens. J'ai deux frères enterrés pour une sainte cause, à la place des Martyrs. Mon père et ma mère sont dans le ciel, qui nous regardent. C'est moi qui les remplace, Barbe; François lui-même me laisserait juge dans cette affaire. Ainsi, songez-y bien : vous allez quitter à l'instant même la maison, en me jurant sur le saint Evangile que vous ne direz jamais rien à personne, — ou vous resterez ici pour m'obéir en tout....

— Je resterai, mademoiselle, je resterai, répondit Barbe en bégayant. Mais que ferez-vous de Colette, mon Dieu? Laissez-la....

— Vous ai-je demandé un conseil? dit Jeanne.

— Elle serait devenue Mme Crèvecœur, reprit Barbe à qui sa terreur même donnait une sorte d'audace dont elle n'avait pas conscience.... Colette me l'a dit : 11 devait vous parler....

— Taisez-vous, Barbe, ici et ailleurs, » — et elle toucha du doigt sa servante à l'épaule.

Barbe s'assit en gémissant et en se détournant pour ne pas devoir supporter les regards de sa maîtresse, qui ajouta : « Songez à m'obéir en tout; vous savez bien que je crois en Dieu, et que je ne ferai que ce qui est juste. »

Le soir même, lorsque les deux sœurs furent montées à leur appartement, au premier étage, Jeanne entra dans la chambre de Colette, dont l'unique fenêtre prenait jour rue des Éperonniers, au-dessus du petit salon com-

28 LES DEUX ARMURIÈKES.

mun. Colette se déshabillait; elle n'avait plus qu'un jupon et sa chemise. La présence de Jeanne la fit rougir jusque sur la poitrine, et, par un mouvement involontaire, elle alla s'asseoir sur une chaise placée près de son lit, en laissant tomber sur ses genoux ses deux mains croisées et tremblantes.

« Qu'est-ce qu'il y a, Jeanne? demanda-t-elle avec anxiété.

— Pourquoi, répondit Jeanne, dites-vous à Barbe des choses que vous me cachez, à moi, votre sœur aînée, — qui suis responsable — de nos actions? »

Colette ne répondit pas tout de suite; une grande tristesse lui comprima le cœur, tandis qu'elle regardait Jeanne. D'abord, elle songea à faire l'ignorante : « De quoi voulez-vous parler? » fut sa première pensée. Mais elle sentit immédiatement que ce mensonge ne pouvait en rien la servir.

« Julien m'aurait épousée, dit-elle enfin en affectant un air tranquille, tandis que son cœur battait à se rompre.

— Il ne s'agit pas, reprit Jeanne, de savoir ce qu'il aurait fait. Vous courez sans honte; vous vous montrez aux pratiques. Voulez-vous donc que toute la ville s'occupe de vous, malheureuse?

— Mais, Jeanne, que fallait-il faire?

— Il fallait m'avertir tout de suite ; je vous aurais trouvé.... il fallait »

La violence de ses sensations était telle qu'elle ne put pas compléter sa penséeT Elle avait croisé ses bras, qu'elle serrait de façon à se briser les côtes; sans doute elle ne voulait pas être libre de ses mouvements, craignant de se porter sur Colette à des actes de brutalité ; elle était blême ; ses dents claquaient. Colette vit tout cela à la lueur de sa bougie et garda constamment son apparente tranquillité. Tout à coup, elle s'aperçut que les lèvres de Jeanne remuaient fébrilement, tandis

que ses yeux se baissaient. Et Colette connaissait assez sa sœur pour se dire : « Elle prie; pourquoi? »

Jeanne priait en effet, afin de calmer son effervescence, t Mon Dieu ! se dit encore Colette, que va-t-elle exiger? » Elle se sentait dominée par l'attitude de Jeanne, et par ce respect profond qu'elle lui avait montré si longtemps. Elle la regardait comme sa mère.

Il fallut à Jeanne plus de cinq minutes pour en arriver à formuler une idée d'une manière compréhensible. Pendant ce temps, Colette l'examinait, et cet examen lui faisait perdre son apparence calme ; l'épouvante la gagnait; si elle l'avait osé, elle aurait fui. Jeanne devenait pour elle un juge, et elle savait combien sa volonté était inflexible. Avant que sa sœur aînée eût parlé, Colette était déjà résignée à tout subir. « Pourvu, pensat-elle, que je garde mon enfant!

- Si nos frère» vivaient, dit Jeanne lentement, et que vous eussiez commis ce crime, ils vous auraient peut-être tuée.

— Ils m'auraient laissé le temps de me repentir, dit Colette s'attendrissant au souvenir de ses frères. Elle se mit à pleurer à petit bruit, sans baisser les yeux, avec une douceur de mouton.

— Je n'en sais rien, reprit Jeanne en secouant la tête. Mais moi, je vous donnerai le moyen de garder aux yeux du monde votre honneur sans tache... fille éhontée!... Vous resterez ici ; personne ne vous verra plus, tant — tant que ce ne sera pas fini. Je vous apporterai à manger.... Je dirai que vous êtes en voyage, chez des

parents Oui, je mentirai pour vous, que Dieu me le

pardonne ! Pleurez , pleurez ; vous ne sauriez assez pleurer; toutes vos larmes ne vous laveront pas.... Vous devriez vivre à genoux sur une planche Souvenezvous qu'à partir de demain, vous n'êtes plus ici.... On ne doit plus voir de lumière dans votre chambre, la nuit. Si vous vous montrez une seule fois à la fenêtre, —je le

50 LES DEUX ARMURIÊRES.

saurai — et Dieu me donnera la force et le droit de vous punir. »

Elle sortit, après avoir fait un geste de menace, laissant Colette terrifiée. Pendant toute la nuit, la malheureuse eut d'horribles visions, où se mêlèrent toutes les idées évoquées par le discours de Jeanne. Elle pleura beaucoup ; elle pria avec une ferveur égarée , en se pâmant. Soudain elle se calma; en elle, une vie qui n'était pas sienne avait tressailli. « Mon Dieu! cria-telle, ayez au moins pitié de lui, — l'innocent! »

Le lendemain matin, à l'heure du déjeuner, Barbe vit Jeanne assise seule à la table. D'habitude, les deux sœurs étaient descendues et s'occupaient déjà, soit du magasin, soit de quelque travail de ménagère, quand Barbe allumait le feu, à la cuisine. Aussi, l'absence de Colette fut remarquée; elle laissait un vide immense dans la pièce où Barbe ne voyait jamais, aux heures des repas, une sœur sans l'autre. Puis, la pauvre servante n'avait plus qu'une préoccupation, Colette ; elle l'avait vue naître : c'était presque son enfant. Malgré tous les reproches qu'elle se faisait à ce sujet, elle ne pouvait lui donner le qualificatif qui marquait, entre elle et sa jeune maîtresse, l'espace imaginaire établi par la hiérarchie sociale : le mot mademoiselle, adressé à Colette, lui eût paru dur, offensant. Personne, du reste, n'avait jamais fait à cet égard une observation. Sans qu'on se fût occupé de cette familiarité dans les réunions de famille, chacun des

membres reconnaissait tacitement le droit de Barbe. Aujourd'hui, un pareil oubli des convenances paraîtrait une monstruosité. A ce détail, on peut voir que le monde se transforme.

Barbe regarda la silencieuse Jeanne ; et, en posant sur la table la cafetière et le pot au lait, elle dit : « Colette est malade ?

— Non, Barbe : elle est partie.

— Jésus ! mon Dieu ! Et toute seule?

— Dans deux mois elle sera ici, — peut-être avant. N'oubliez pas qu'à toutes les questions qu'on pourra vous faire à ce sujet, vous n'avez qu'une réponse à donner : « Mlle Colette est en voyage. »

— Toute seule! Mais j'aurais été avec elle...

— Allons, quancNous pleurerez, qu'est-ce que cela y fera? Mettez sur la table le pain et le beurre. Colette n'est partie que pour les autres ; seulement elle ne quittera plus sa chambre... Prenez garde, vous renverserez la cafetière. Il ne faut pas, comprenez bien, il ne faut pas qu'on se doute de ce qui est... »

Barbe ne dit rien ; le visage de Jeanne exprimait une volonté si parfaitement immuable, que c'eût été folie de vouloir lui faire la moindre observation. Il y avait dans ses étranges sourcils les compléments les plus éloquents à sa pensée; Jeanne savait que Barbe la comprenait aussi bien que si elle eût fait un long discours, et Barbe en effet ne demanda point d'autre explication : elle redescendit" à sa cuisine en s'essuyant les yeux du coin de son tablier bleu, sans que la moindre idée de révolte lui fût venue.

Jeanne, restée seule, beurra ses tartines comme d'habitude ; elle mangea une ou deux bouchées, but un coup à sa grosse jatte de faïence blanche, puis oublia de continuer. Renversée sur sa chaise, la tête penchée sur sa poitrine, elle se mit à songer. La sonnette du magasin la rappela à la réalité après une demi-heure de sombre

3f LBS DLl'X AIIMIT.IÈRES.

rêverie, et elle alla servir la pratique en se disant : * Je vais devoir mentir pendant au moins deux mois ; mais Dieu me pardonnera, parce qu'il sait que je veux sauver l'honneur de ma famille. Je ferai pénitence!... »

Un peu plus tard, Barbe vint demander à Jeanne s'il ne fallait pas porter à déjeuner à Colette. « J'y vais moi-même, » répondit-elle.

Elle se rendit en effet à la chambre de sa sœur, et posa sur une petite table, au milieu de la pièce, le déjeuner de Colette, sans regarder, sans parler. Colette dit : « Jeanne, je ferai tout ce que vous voudrez; vous êtes plus âgée que moi, et vous avez beaucoup de raison : j'aurai confiance en vous comme j'ai toujours eu. Et pourtant vous êtes bien dure!... »

Jeanne ne répondit pas, et elle quittait la chambre avec une apparence de calme véritablement cruel; Colette fit deux pas vers elle : « Donnez-moi de l'ouvrage, Jeanne; ne me laissez pas ainsi, les bras croisés. Vous savez bien que je dois travailler. Voulez-vous donc que je pleure toute la sainte journée, et puis toute la nuit? Me retirerez-vous ma seule consolation, m'empêcherez-vous de faire mon devoir? Je ne me plains pas; je suis prête à vous approuver : vous êtes toujours ma sœur, Jeanne. Mais donnez-moi des aiguilles, du fil et de la toile. Ne m'ôtez pas ce plaisir de travailler pour... pour l'innocent. »

Elle joignait les mains doucement ; Jeanne ne se retourna pas ; elle répondit : « Je devrais refuser , pour vous mortifier; mais je suis trop bonne. » Et elle sortit. Une heure après, elle revint et posa sur la table de Colette quelques mètres de toile et tous les ustensiles nécessaires à une couturière. Colette pleura de joie, tandis que Jeanne emportait le déjeuner, qui était intact.

Colette passa les longues journées à confectionner une layette. Son cœur resta gonflé de tristesse, d'accablement, sans doute aussi de remords ; l'éducation qu'elle

LE PISTOLET DE PAILLE. Oo

avait reçue n'avait pas élargi en elle le domaine de la morale; la volonté de sa sœur pesait sur elle, l'anéantissait. Mais l'idée qu'elle pourrait bientôt vivre avec son enfant remplissait son cœur d'un reconfort inavouable, auquel elle craignait de se livrer , tant l'idée religieuse était pour sa raison au-dessus de l'idée humaine, — qui, du reste, n'existait dans sa conscience pour ainsi dire qu'à l'état d'instinct. Sa faute, son crime, devait être énorme pour que Jeanne, qu'elle savait juste et sensée, osât la confiner ainsi dans une sorte de prison. Quant à l'idée de révolte, elle serait plutôt venue à un bon chien contre son maître qu'à Colette contre Jeanne. Le souvenir du passé commença bientôt à l'effrayer. Elle n'osait plus penser à Julien Crèvecœur, dont l'image ensanglantée ne quittait pourtant point son âme. « Si je mourais sans confession, je serais damnée, » se disaitelle. Elle ne vit donc pas dans sa sœur un froid bourreau, non-seulement sans affection, mais sans intelligence ; elle s'avoua qu'elle méritait les rigueurs dont on usait envers elle. Quelquefois, dans la journée, lorsque les remords l'assaillaient le plus violemment, elle se jetait à genoux et priait en s'accusant avec une grande ardeur. Souvent, elle devait cesser de coudre, parce que ces mêmes pensées , remplissant ses yeux de larmes, l'empêchaient de voir son travail. Que devint-elle quand elle se dit : « Julien est mort en état de péché mortel ! » Dès ce moment, elle vécut dans des tortures intérieures qui n'épuisèrent pourtant pas son énergie.

Elle se demanda aussi : « Que fera Jeanne de l'enfant, puisqu'elle veut que ma faute soit ignorée ? » Elle dut croire qu'une séparation serait nécessaire, qu'il faudrait confier* l'innocent » à des mains étrangères. Quelle douleur pour cette pauvre fille ! Elle gémissait d'avoir trop aimé Julien Crèvecœur; mais elle ne pouvait s'empêcher de ressentir une joie profonde, inexprimable, lorsque la certitude d'être mère pénétrait jusqu'à son cœur.

54 LES DEUX ARML'RIÈUES.

Jamais elle ne se plaignait. Bien qu'elle fût abattue, vaincue, et qu'elle se crût , sous les regards inflexibles de Jeanne, la plus méprisable des créatures, il y avait dans sa résignation une assez bonne dose de fierté qui lui fermait la bouche quand parfois, à bout de souffrir seule, elle était prête à laisser échapper une parole de supplication.

Le souvenir de sa mère vint aussi, surtout pendant les premiers jours, troubler sa conscience et ramollir. Mme Hendricks était morte depuis environ huit ans. Elle avait « gâté » quelque peu Colette, qui, venue la dernière, était du reste choyée par toute la famille. Les caresses qu'on lui avait prodiguées dans son enfance, les bonnes paroles qu'elle avait entendues alors, faisaient avec sa situation présente un tel contraste que Colette en était navrée. « Si ma mère vivait! » se disait-elle dans sa faiblesse. Tous ces sentiments, ces rêves, ces aspirations étroites, ces remords, ne la laissaient pas un seul moment tranquille, creusaient ses joues autrefois rondes et fraîches et rougissaient ses paupières. Mais elle ne se plaignait pas. Sa plus grande consolation était : « J'irai voir l'enfant à la campagne. » Et dans son imagination un tableau riant remplaçait les sombres images. « L'enfant sera envoyé à la Iiulpe , au village de Barbe, chez une paysanne rouge de santé. Quand nous irons le voir, — elle associait Jeanne et Barbe à ses rêves, — nous trouverons la nourrice sur le seuil de sa porte, au soleil, allaitant le nourrisson; elle se lèvera et me le présentera en disant : « Petit, voici la maman. » Colette le prenait, le serrait sur son cœur, l'étouffait, le mangeait. Jeanne l'embrassait... Ces naïvetés lui venaient par périodes, à certains jours où le soleil, glissant le long des murs, rue de la Madeleine, jetait des reflets sur les cristaux et les porcelaines, dans la chambre voisine, dont la porte de communication était entr'ouverte.

LE l'ISTOLET DE PAILLE. D>

Un matin, elle dit à Jeanne, qui posait le déjeuner sur la table : « Pourquoi ne laissez-vous pas Barbe monter ce plateau? Je voudrais la voir, Jeanne.

— Je ne me fie qu'à moi, répondit Jeanne.

— Pauvre Barbe! pensa Colette; je suis certaine qu'elle meurt d'envie de me voir. Et moi aussi, je voudrais lui parler; il me semble que j'ai bien des choses à lui dire. »

Le même jour, par une de ces coïncidences sympathiques qu'on nomme ordinairement hasards, Barbe fit la même réflexion que Colette : « Mademoiselle, dit-elle à Jeanne à l'heure du dîner, laissez-moi monter le manger de Colette; vous vous fatiguez.

— C'est inutile, répondit sèchement Jeanne : ne suisje pas plus jeune que vous? »

Barbe ne répliqua point, pas plus que Colette n'avait manifesté le moindre sentiment d'hostilité. Mais toutes deux songèrent à trouver un moyen de se communiquer leurs idées, d'entendre au moins des voix affectueuses dans ce profond et triste silence. La première fois que Barbe dut monter à sa chambre, elle s'arrêta sur le palier du premier étage, et colla sa bouche à la serrure de la porte de la chambre où Colette était enfermée. « Colette ! » dit-elle d'une voix basse, « Colette ! Colette ! » ajouta-t-elle en donnant à son appel un accent plein d'anxiété. Colette était déjà près de la porte; et le son de cette voix qu'elle n'avait plus entendue depuis près de huit jours, lui causa une si grande émotion, qu'elle s'écria sans précaution : « Est-ce vous, Barbe?

— Oui, répondit la vieille servante; mais parlez plus bas : si mademoiselle Jeanne nous entendait, Jésus !

— Vous ne pourriez pas entrer?

— Non, non! Ah! mon Dieu! les clefs ne sont plus jamais sur les portes, Colette... Que je voudrais vous voir, ma pauvre fille ! Vous avez maigri, j'en suis sûre. Vous ne mangez pas assez ; votre dîner n'est qu'entamé quand

31) LES DKLX AIIMIRIÈHES.

on le descend. Si vous étiez malade, il faudrait le dire... J'irais, — j'irais à la police...

— Taisez-vous, Barbe ! Quel esclandre ! Je me porte très-bien... Mais c'est triste d'être toujours seule!...

— Ah! Jésus! ma pauvre Colette !...

— Ne pleurez pas : allez-vous-en. Non, restez! Si elle vous surprenait, vous ne pourriez plus venir. Descendez, Barbe, descendez... Quelle punition, mon Dieu!

— Ma pauvre Colette ! »

Elles ne parlèrent plus ; toutes deux pleurèrent, chacune de son côté la face appuyée contre la porte. De temps à autre , quelques syllabes rompaient le bruit léger que faisaient leurs sanglots convulsifs. Tout à coup, la voix impérative de Jeanne cria, du bas de l'escalier : « Barbe ! » Colette se rejeta au fond de sa chambre, et Barbe, épouvantée, monta au second étage, où elle prit le temps de se calmer et de redonner à ses traits leur expression habituelle. Quand elle descendit, Jeanne lui dit : « Vous ferez votre lit le matin, afin de ne plus devoir « monter là-haut, pendant le jour. » Elle ne répondit pas et se rendit, en baissant la tête, à la cuisine. Là seulement elle fit tout haut cette réflexion : » Jésus! Colette va mourir de chagrin ! »

Mais Colette était de ces natures fortes par la résistance passive qu'elles peuvent opposer aux douleurs les' plus aiguës. Elle finit, peu à peu, par prendre en patience sa solitude ; une tranquillité morne remplaça dans son cœur les agitations qui d'abord l'avaient si fortement ébranlée. Son appétit lui revint. Et la pauvre Barbe, voyant qu'enfin elle mangeait ce que Jeanne continuait à lui monter, en redevint aussi plus calme.

D'ailleurs, à quoi ne peut-on pas s'habituer? Certains prisonniers chantent dans leur cellule. L'idée de la liberté à venir suffit pour emplir l'àme d'une grande joie. Colette ne chanta point, mais elle n'eut bientôt plus besoin de résignation. Un mois ne s'était pas écoulé qu'il

lui vint une fort singulière compassion pour sa sœur. Elle souffrit de lui voir jouer le rôle d'une servante ; elle l'admira occupée des détails les plus répugnants, que Jeanne était forcée de ne point négliger. Elle en arriva, par une rapide progression de cette pitié pour une sœur toujours inflexible, à la trouver trop bonne, et enfin à manifester ce sentiment. Jeanne l'écouta sans répondre, sans la regarder ; quand Colette se tut, elle haussa les épaules.

UnjourColetteluidit : « Il faudra avertir un médecin...

— Je sais ce que j'ai à faire, répondit Jeanne. Croyezvous qu'il vous soit possible de connaître mieux que moi quel est mon devoir? Est-ce à vous à me donner des conseils? J'ai mes raisons pour ne me fier qu'à moi-même. Vous m'avez vilainement trompée — une fois : ce sera la dernière... »

Colette soupira et se tut. Quelques jours plus tard, elle se hasarda encore à demander : t Ne trouve-t-on pas que je suis bien longtemps absente?

— Qui, on? dit Jeanne. Personne ne s'occupe de vous, pas plus que si vous étiez morte.

— Voilà un mot bien dur, Jeanne, « dit Colette. Jeanne sortit, toujours aussi froide en apparence ; on

eût pu croire que rien ne l'impressionnait; son visage avait une expression terne , où rien ne venait plus se réfléchir; sa peau qui jaunissait, ses lèvres déjà minces qui se pinçaient encore, ses mouvements réguliers, sa voix dont la tonalité ne changeait jamais, tout en elle était la manifestation évidente d'une volonté bien arrêtée, d'un plan de conduite qu'un miracle même n'aurait pas modifié.

Colette lui donnait raison ; nulles rigueurs ne paraissaient injustes à la recluse. « Sans Jeanne, pensait-elle, les voisins sauraient tout et auraient le droit de me mépriser. »

Quoiqu'elle n'en eût rien dit à Colette, il ne se passait

guère de jours où l'on ne demandât à Jeanne des nouvelles de sa jeune sœur. Jeanne répondait quelques mots vagues, qui pouvaient tout aussi bien s'appliquer à la détention de Colette qu'à son absence. A Barbe aussi, quand elle sortait, les « connaissances » qu'elle rencontrait faisaient des questions concernant Colette. Barbe mentait très-naïvement, disant que Colette écrivait à Mllc Jeanne, qu'elle était bien contente, qu'elle ne tarderait pas à revenir. Mais la pauvre vieille avait une peine infinie à ne pas pleurer ; elle parlait vite et s'esquivait aussitôt qu'elle sentait monter l'émotion. Toutes les deux s'accoutumèrent à jouer cette comédie ; Barbe même finit par trouver une douceur véritable à pouvoir s'entretenir de Colette sans qu'une observation de Jeanne, ou un regard menaçant, arrêtât sur ses lèvres l'expression de ses regrets.

Ainsi bien lentement s'écoulèrent deux mois, qui aux deux sœurs et à leur servante parurent aussi longs que des années. Colette attendait impatiemment et sentait s'approcher le moment de sa délivrance. Comme les convalescents, elle aspirait à poser sur le sol ses pieds fatigués de ne rien faire, à revoir dans un grand espace la lumière, à coudoyer dans les rues les passants affairés * ou nonchalants. Seul, on vit avec incertitude, on doute même de soi. Qui ne s'est pas tâté, dans les heures d'inquiétude, en se demandant : « Ce moi existe- t-il? » Colette, dans sa chambre, toujours en face d'elle-même, ne communiant qu'avec ses propres sensations, entendait cependant les agitations du monde extérieur : les bruits de la rue, les cris, les chansons ne la laissaient pas complètement isolée. Et cependant, lorsqu'en imagination elle se revoyait marcher sur les trottoirs, une grande chaleur l'envahissait tout entière, elle rougissait, elle *e levait, comme si déjà le moment était venu pour elle de s'échapper de prison ; et elle retombait sur sa chaise, en se disant : « Pas encore ; mais bientôt ! »

Pendant les derniers huit jours, un grand besoin de locomotion lui vint; son temps passa en des promenades de plusieurs heures qu'elle faisait dans sa chambre et dans celle de Jeanne, pareille à un être abandonné qui va et vient machinalement. Un soir, enfin, elle se sentit brisée, incapable de continuer à marcher. Et quand sa sœur monta se coucher, elle lui dit : « Mon Dieu ! Jeanne, je crois que ce sera pour cette nuit.

— Tant mieux ! répondit Jeanne en se détournant parce qu'elle se sentait pâlir, tout est prêt. »

Elle se remua beaucoup, préparant ce qui était nécessaire. Quand elle eût fini, elle alla s'asseoir dans la chambre de Colette, se croisa les bras,, et attendit. Colette gémissait, tout bas, et de temps à autre, en se tordant, pleurait silencieusement. Comme les douleurs devenaient insupportables, elle s'écria : h Jeanne, le docteur ne viendra donc pas ?

— Non, dit Jeanne fermement, quoiqu'on pût la voir trembler.

— Miséricorde! dit Colette en se dressant effarée; et qui donc va m'aidcr?qui donc va me... m'assister?

— Moi, » répondit Jeanne.

Colette poussa un cri en levant vers le plafond ses mains jointes. Jeanne se trouva aussitôt débout et fit deux pas vers elle. « Tais-toi! tais-toi! malheureuse!

— Ah! Seigneur Dieu! ayez pitié...

— Si tu cries, je t'étouffe, » dit Jeanne en se précipitant vers le lit et en s'emparant d'un oreiller.

Colette s'affaissa sur le plancher, comme quelqu'un qui vient de recevoir un coup mortel. Ses regards égarés s'attachèrent sur les yeux de Jeanne; tous ses traits manifestèrent une atroce épouvante. « Il ne faut pas, reprit Jeanne en se penchant vers elle, que Ton vous entende. Barbe et moi suffirons à tout, ajouta-t-elle en entendant la vieille servante entrer dans la chambre, sur la pointe du pied. J'espère que vous aurez autant de

40 LES DEUX ARMl'IUÉUKS.

courage pour supporter sans crier une douleur — momentanée, — que vous en avez eu pour me tromper...

— Aidez-moi, mademoiselle, interrompit Barbe, presque avec un air de commandement.

— Soyez tranquille, dit alors Colette devenue toute blême, je me tairai. »

Deux heures plus tard, tout était fini; jamais aussi terrible silence n'avait accompagné un événement de cette nature. Colette, à demi morte, resta pendant longtemps sans mouvement; à peine si elle respirait. Ses yeux étaient fermés avec une rigidité effrayante; sa bouche convulsionnée, son nez pincé, ses joues creuses eussent pu faire croire en effet, au premier regard, qu'elle ne remuerait jamais plus. Cependant, de rares larmes coulaient entre ses cils et roulaient sur l'oreiller. Au pied du lit, assise, Barbe veillait. Déjà la chambre était en ordre. Une heure sonna solennellement à l'église de Sainte-Gudule, Dans la rue régnait le même silence que dans la chambre , éclairée par une veilleuse dont la faible lumière colorait d'une teinte d'or pâle les murailles et les rideaux du lit. En ce moment, la porte de la rue s'ouvrit et se referma. Ce bruit fit tressaillir Colette, qui tourna la tête, en disant : « Barbe, où est-il? Montrez-le moi; donnez-le moi... »

Barbe se leva, approcha son visage de celui de Colette et lui dit tout bas : « Taisez-vous ; il ne faut pas parler : ce n'est pas bon. Dormez, dormez. Ne vous inquiétez de rien.

— Ah ! Barbe, il vit, n'est-ce pas?

— Oui; c'est un garçon, Colette; — soyez tranquille... Dormez!

— Je ne puis donc pas l'embrasser? Jeanne n'est pourtant pas là. D'ailleurs, pense-t-elle que je n'aurai pas de volonté? Qu'est-ce que cela vous fait, que je l'embrasse?

— Jésus! dormez, vous dis- je. Vous vous rendrez malade.

— Le voir une minute, une seconde, de loin ! Je m'endormirai tout de suite; sinon, je vais pleurer, je le sens. J'ai bien gagné de le voir, n'est-ce pas?

— Oui, oui, je vous crois... » Et Barbe alla se rasseoir, suffoquée.

Colette se souleva sur un coude. Aussitôt Barbe revint vers elle, et avec une douce violence, la recoucha, pendant qu'elle suppliait : « Dites-moi au moins où il est.

— Seigneur, mon Dieu ! où il est?

— Oui, Barbe.

— M11** Jeanne l'a emporté , — votre sœur est partie avec lui. Ah! Jésus! »

Colette resta quelques secondes à regarder Barbe, qui pleurait. Et tout à coup, en poussant un cri aigu, elle s'évanouit. Barbe se pencha et la tint embrassée, pleurant sur son visage, sans avoir conscience de ce qu'elle faisait, l'inondant de larmes qui eussent réchauffé un mort. Colette ne reprit connaissance que vers le matin. Jeanne alors était debout près du lit ; Barbe dormait , affaissée sur le petit tapis de pied, adossée à une chaise.

Le soleil n'était point encore sur l'horizon; l'aube blanche, lente à éclairer le vaste ciel, pénétrait dans les maisons plutôt comme une lueur mourante que comme l'avant-courrière du soleil. Les contours et la couleur des objets se perdaient dans cette pénombre que la lumière semblait ne pouvoir envahir, et que le silence rendait solennelle. Jeanne, toute droite, les bras croisés à sa ceinture, immobile, vêtue de noir, tranchait comme une silhouette imposante sur la blancheur effacée et sourde des rideaux. La pauvre Barbe, accroupie, paraissais être un énorme chien assis, dont le sommeil aurait appesanti la tête. Sur la table de nuit, une veilleuse expirante brûlait encore, pareille à un œil dont les paupières s'ouvrent et se referment accablées par la fatigue.

Colette regarda longtemps sa sœur, sans parler; on eût dit qu'elle ne la reconnaissait pas. Sous ce regard de

42 LES DEUX ARMUIUÉRES.

moribonde, Jeanne reçut une commotion qui la fit tressaillir des pieds à la tête. Les lèvres de Colette s'entrouvrirent; et, d'une voix douce, flûtée, presque imperceptible, elle demanda : « L'avez-vous tué ?

— Non, » répondit Jeanne.

Colette soupira faiblement, pâlit encore un peu, et s'évanouit de nouveau. Jeanne lui fit respirer du vinaigre, tout en secouant Barbe, qui s'éveilla. Lorsque Colette ouvrit les yeux, Jeanne sortit de la chambre de la pauvre mère, et, entrant dans la sienne, alla s'agenouiller sur une chaise placée dans un coin, où elle pria pendant plus d'une heure.

Il fallut deux mois à Colette pour se rétablir. Si elle n'avait pas été jeune et saine, sans doute ces secousses terribles l'auraient tuée. Mais la nature a dans les grandes circonstances des ressources extrêmes. L'aide du médecin ne fut pas nécessaire, fort heureusement, car Jeanne aurait certes refusé d'en faire venir un. Elle se disait : « Ce n'est pas une maladie, c'est un accident naturel, et qui se guérira naturellement. »

Lorsqu'un mois fut écoulé, elle annonça à ceux qui de loin en loin s'inquiétaient encore de l'absence de Colette, que sa sœur était revenue indisposée, et devait garder la chambre. Barbe eut ordre de répandre le même bruit; elle le fit, mais non sans observations. La vieille servante avait tout à coup changé dans ses rapports avec Jeanne; la dureté de sa maîtresse à l'égard

de Colette avait enfin soulevé son indignation, et elle marqua ce sentiment, qui l'étonnait elle-même, par des phrases laconiques et un ton d'aigreur sèche que Jeanne supporta sans même murmurer. Elle s'oublia un jour jusqu'à dire : « Vous n'avez pas de cœur plus que sur ma main. » Jeanne répondit avec tranquillité, sans la regarder : « Ce n'est pas toujours le cœur qu'il faut écouter.

— Vous n'aimez pas Colette, » ajouta Barbe. Jeanne se tut, mais le regard qui exprima sa pensée

fit comprendre à Barbe que toutes les observations, amères ou douces, ne changeraient rien aux résolutions prises. Cependant elle ajouta : « Quand Colette sera sur pied, mademoiselle, soyez sûre qu'elle ne se taira pas.

— Et à qui parlera-t-elle? demanda alors Jeanne.

— A vous, » rép'iqua Barbe, espérant sans doute faire trembler sa maîtresse.

Mais Jeanne ne sourcilla pas et continua de boire à petits coups le café qu'elle venait de se verser.

Pendant deux mois, elle n'entra pas une seule fois dans la chambre de Colette. C'était Barbe maintenant qui s'occupait de tout, qui donnait à la convalescente tout ce qu'elle désirait. Et probablement Jeanne eût trouvé une résistance sérieuse si elle avait tenté de la démettre de ces fonctions quasi maternelles.

Barbe avait résolu de tenir Mlle Hendricks au courant, malgré elle , de la situation où se trouvait Colette. Et pour cela, elle s'y prenait d'une manière à la fois hardie et railleuse qui eût bien étonné les frères Hendricks, s'ils avaient encore été de ce monde. Jusqu'alors, son respect pour sa maîtresse avait été sans bornes ; jamais un geste ou un mot n'avait révélé à Jeanne un sentiment autre que ce respect, pareil à celui du chien pour l'homme. Barbe disait, le matin, en servant le déjeuner : « Mademoiselle, vous ne me demandez pas comment va Colette. Vous avez peut-être peur que le mal n'empire ; soyez tran-

44 LES DEUX ARMUR1ÈHES.

quille, elle guérira. » Ou bien : « Vous avez les yeux rouges ; est-ce l'état de Colette qui vous a fait pleurer? Mais elle reprend à vue d'œil. » Ou bien encore : « Vous avez raison de ne pas aller la voir; sa mine vous fendrait le cœur ; mais dans un mois, elle sera assise, là, à côté de vous. »

Un jour, Jeanne répondit : « Vous êtes une bavarde ; vous feriez mieux de vous taire. » Et Barbe répliqua : « Vous mourez d'envie d'avoir des nouvelles de Colette ; il faut donc vous en donner, mademoiselle : je vous connais si bien !

— Vous êtes capable , reprit Jeanne , de raconter au public des choses qui ne le regardent pas. Eh bien, faites, nous verrons.

— Colette agira comme elle le voudra, dit Barbe. Mais elle est si bonne que peut-être elle ne se plaindra pas. Vous avez raison , mademoiselle , de la laisser là-haut pleurer son enfant , toute seule ; si vous la voyiez , si vous l'entendiez, vous en auriez pitié. Je ne sais pas comment vous pouvez résister à votre bon cœur. Quand elle se lèvera, quand elle descendra, il faudra pourtant bien lui dire bonjour, lui parler. Jésus! Ça vous fera du mal!.... »

Barbe, en causant ainsi , tournait dans le salon , servant Jeanne, ou rangeant. Elle mettait un temps entre chaque phrase, qu'elle prononçait avec une sorte d'effort guttural. On eût dit un épagneul grondant autour d'un Terre-neuve. Jeanne, quelquefois fatiguée de l'écouter, se levait et entrait dans le magasin. Alors Barbe accomplissait sa tâche aussi régulièrement que si rien ne se fût passé, mais en continuant de murmurer les reproches qu'elle faisait à sa maîtresse.

Enfin , Jeanne s'emporta. « Ecoutez , dit-elle , vous vous tairez; je n'ai plus de patience, — entendez-vous?

— Oui , mademoiselle , répondit Barbe ; aussi bien , Colette va se lever.... C'est son affaire! i

Pendant six semaines, Barbe coucha dans la chambre de Colette, sur un matelas étendu par terre. Au commencement, elles avaient eu de longues conversations au sujet de l'enfant. Colette n'avait qu'une préoccupation : « Où Jeanne l'avait- elle porté? Et le soignait-on? S'il devenait malade !... » Elle tourmentait Barbe pour savoir le secret de Jeanne; et Barbe avait beau affirmer son ignorance, elle continuait de la questionner, espérant que par l'assitude elle la forcerait à trahir ce terrible secret.

La façon dont elle procédait à cette torture faisait pleurer la pauvre vieille, qui déchargeait son chagrin sur Jeanne. Quand Colette parlait, c'était d'un ton lent et doux; elle gardait sa physionomie placide; et les expressions les plus navrantes passaient par ses lèvres sans plus les agiter que si elle s'était occupée de choses banales. Elle ne criait pas ses angoisses ; elle ne maudissait personne; et cette façon d'agir s'accordait admirablement avec son visage, qui peu à peu avait repris son embonpoint et s'était coloré partout d'un rose pâle, teint maladif qu'on aurait pu décorer de l'adjectif idéal. Tout ce qui en elle était sentiment et intelligence s'était concentré dans ces deux mots si doux à prononcer : « Mon enfant, h Souvent Barbe, au moment de s'endormir, écoutait malgré elle les réflexions que Colette faisait tout haut : «. Comment le nourril-on? Est-il à la campagne, chez des paysans, ou à Bruxelles, dans une pauvre famille, où il boit de mauvais lait ? X la campagne, les médecins sont rares ; mais l'air est meilleur qu'à la ville. 11 devrait être à la Hulpe, Barbe ; votre sœur et votre nièce le soigneraient. Un pauvre petit enfant, à peine né, ainsi perdu chez des étrangers ! 11 a une mère, pourtant! Quand il souffre, quand il crie, croyez-vous que ce ne soit pas sa mère qu'il appelle? La nuit, quelquefois je m'éveille; je l'ai entendu; je connais sa voix, Barbe, on ne saurait pas

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me tromper. Il me semble que je le découvrirais au milieu de cent enfants du même âge »

Elle parlait ainsi au point de se fatiguer. Barbe la suppliait de dormir ; alors elle se taisait , mais continuait mentalement ses réflexions, tandis que ses yeux, tout grands ouverts dans l'obscurité, cherchaient à saisir et à fixer l'image vague et flottante évoquée par son imagination.

Lorsque tout danger fut passé, et que Colette, commençant à manger et à boire avec appétit, recouvrait visiblement la santé, Barbe remonta au second étage.

Un soir , Colette entendit Jeanne remuer dans la chambre à côté de la sienne ; se sentant très-forte, tout à fait bien, elle crut pouvoir se lever et se trouva debout à côté du lit presqu'au même moment où l'idée lui était venue d'essayer sa vigueur. Mais elle faillit tomber; tout semblait tourner autour d'elle ; ses yeux se remplirent d'éblouissements ; son cœur devint si petit qu'il lui parut s'être tout à coup fondu, en laissant un grand vide dans sa poitrine. Elle resta ainsi, dans un demiévanouissement, pendant quelques minutes ; alors le sang reprit sa circulation un instant interrompue; son cœur gonfla; des bouffées de chaleur montèrent à son visage; elle respira longuement, avec satisfaction, comme quelqu'un qui vient d'échapper à un grand danger.

Elle marcha , en se tenant aux meubles et à la muraille , vers la chambre de Jeanne , et parvint à en ouvrir la porte. Au bruit, Jeanne se retourna, et, l'apercevant, se dressa de toute sa hauteur dans une attitude défensive, sinon hostile. Colette, harassée, s'assit sur la première chaise qu'elle atteignit, et reprit haleine. « Vous auriez mieux fait, lui dit Jeanne, de rester couchée; qu'est-ce que vous voulez? Pourquoi avez-vous laissé remonter Barbe? »

Colette ne se trouva pas capable de répondre ; elle attendit, sans détacher ses regards du visage do M sœur,

que les pulsations de ses artères se fussent calmées. « Rentrez chez vous , reprit Jeanne ; vous êtes une imprudente !

— Qu'avez-vous fait de mon enfant? demanda Colette.

- 11 est en bonnes mains ; on le soigne bien ; on l'a baptisé et on l'élèvera dans de bons principes.

— Vous me le rendrez, n'est-ce pas, Jeanne, quand je serai tout à fait guérie ?

— Non, répondit-elle.

— J'irai vivre à l'étranger ; je changerai de nom...

— Recouchez-vous ; je vois bien que vous tremblez : les nuits sont froides.

— Dites-moi où est mon enfant.

— Non, vous 'dis-je. Je connais mon devoir, et je le remplirai jusqu'au bout.

— Et je ne le verrai jamais, Jeanne? Et je ne saurai jamais quelle personne prend soin de lui, pour la remercier dans mes prières? Qu'est-ce que je vous ai donc fait?

— Rentrez dans votre chambre ; vous êtes une sotte : on veut votre bien et vous vous plaignez.

— Je ne saurai pas vivre sans le voir.... »

Elle s'évanouit. Jeanne la rappela difficilement à la vie. Quand elle eût rouvert les yeux et repris un peu de force, elle se leva, et, soutenue par Jeanne, rentra chez elle en s'arrêtant à chaque pas. Jeanne la recoucha en la gourmandant : « Guérissez-vous , vous ferez mieux que de venir m'ennuyer avec de pareilles scènes. Ne me tourmentez pas davantage, vous n'y gagnerez rien : vous ne savez pas ce qui est bien. Vous iriez, si on vous laissait faire, vous jeter tout droit dans la Senne.... »

Il fallut à Colette trois semaines pour se remettre de cette imprudence, qu'elle ne renouvela plus. Ces trois semaines de calme la rétablirent parfaitement. Elle sortit de sa chambre et elle descendit avec joie au rez-

48 LES DEUX ARMUIUERES.

de-chaussée. Jamais elle n'avait senti aussi vivement le plaisir de vivre.

Malgré son inquiétude, qui la remplissait tout entière, elle revit les menues choses du ménage, les meubles, et le magasin garni d'armes , et la cuisine sombre d'où Barbe sortait si peu, elle revit tout cela avec une satisfaction enfantine. Dans le réduit où se trouvaient les deux escaliers, elle défaillit un moment. Un petit rosier, que Julien Crèvecœur lui avait donné en cachette, et qui jaunissait lentement sur la tablette de Pœil-de-bœuf, la fit beaucoup pleurer, ce qui lui attira un mot dur de Jeanne. Mais ces premières impressions mêlées d'amertume, de remords et de tendresse, s'effacèrent bientôt : la vue de sa sœur suffit pour refouler en elle tous les sentiments qui ne tenaient dans son cœur qu'une place secondaire. L'idée de l'enfant primait tout ; elle en était imprégnée : elle le sentait par tout elle, comme une impression de chaleur. La première chose qu'elle eut le désir de dire à Jeanne fut : « Qu'avez-vous fait de l'enfant? » phrase stéréotypée dans son cœur et qui flottait toujours sur ses lèvres. Mais elle se tut en étouffant un gémissement.

Toute autre femme que Jeanne eût été touchée par l'expression navrante des yeux de Colette : les questions qu'elle n'osait pas faire, les plaintes qu'elle n'articulait pas, venaient se condenser et se traduisaient éloquemment dans ces regards, insupportables pour Jeanne, et qui la suivaient partout.

Quelques jours s'écoulèrent dans une tranquillité qui eût trompé les plus clairvoyants. La maison avait repris son aspect habituel. Plusieurs personnes, qui connaissaient Colette, l'avaient félicitée sur son entier rétablissement. Elle répondait avec effusion, deux ou trois mots, d'une voix douce un peu troublée, et tout était fini. L'intérêt banal que lui portaient des étrangers l'attendrissait intérieurement, et elle avait beaucoup de peine à tenir pour elle seule cette émotion. Sous les menaçants

regards de Jeanne, elle sentait couler ses larmes audedans de sa poitrine.

Mais qu'était-ce que cette torture, comparée à l'idée qu'elle ne connaîtrait pas son enfant? Elle eût enduré de bien autres douleurs pour le voir un instant, pour le tenir pendant une minute dans ses bras. Aussi, le troisième jour après qu'elle eût quitté sa chambre, vers le soir, lorsque Barbe eût débarrassé la table des restes du souper et fut descendue à sa cuisine, elle dit tout à coup à Jeanne : « Je n'embrasserai donc jamais la pauvre petite créature!

— Je vous répondrai encore cette fois-ci, pour la dernière, dit Jeanne en pesant ses paroles. L'enfant est bien où il est; tout est sauf; personne ne sait rien : vous devriez me remercier de vous avoir tirée de ... de ce mauvais pas.

— Je ne comprends rien à ce que vous dites, Jeanne, reprit Colette; mais je voudrais avoir mon enfant. Si j'ai péché, Dieu me pardonnera, parce qu'il est miséricordieux.

— Je suis votre aînée, et je sais ce qui est bon et ce qui est mauvais.

— Oui, Jeanne, c'est vrai; mais je suis pourtant sa mère, au petit.

— Je ne veux pas que les Hendricks soient déshonorés. J'aurai soin de l'enfant parce que je suis chrétienne, mais vous ne le verrez pas.

— Faites de moi tout ce que vous voulez, ma sœur ; prenez ma part de notre fortune ; chassez-moi d'ici comme une mendiante, sans autres vêtements que ceux que je porte ; mais rendez-moi mon enfant.

— Je vous dis : non! Ne me connaissez-vous pas?

— Jeanne, je vous bénirai toute ma vie.

— Non! cria Jeanne en se levant. Non ! non ! répéta-telle avec violence. En voilà assez.

— Vous savez bien, continua avec douceur Colette,

50 LRS DEDX ARMCRfÊRES.

que vous avez toujours été obéie en tout, que je vou.< ai toujours regardée comme ma mère. Si j'ai aimé Julien, c'est sans m'en douter, comme vous l'avez vous-même aimé. Maintenant que le pauvre homme est mort, il de- \ rait nous rapprocher, — au lieu de nous éloigner — comme deux ennemies. Qu'est-ce que cela fait, que l'enfant soit à moi, puisque Julien est son père? Si vous le vouliez, il serait bien heureux, - il aurait deux mères. Laissez-le venir ici , c'est à vous qu'il appartiendra : je ne serai que sa bonne. Il n'est pas possible, Jeanne, que vous continuiez à me haïr comme vous faites, parce que j'ai été aimée par un homme qui est mort.... Vendons tout, — réalisons, — allons avec Barbe vivre à l'étranger : une de nous sera une veuve; nous vivrons pour le petit. Je serai votre femme de chambre, tout ce que

vous voudrez; — mais rendez — rendez l'enfant »

Elle pleurait abondamment en parlant ainsi, tandis que Jeanne, debout, tournée de côté, regardait vaguement dans l'espace, dardant sur quelque objet invisible ses prunelles enflammées. Jeanne ne répondit pas, mais elle mima une négation énergique , qui fit sur sa sœur l'effet d'un coup de poing en pleine poitrine : Colette en resta suffoquée pendant quelques instants.

— Oh! dit-elle, c'est pourtant bien dur, — bien dur !

— Elle se plaint! cria Jeanne. Cette coquine se damne; elle pèche contre un des commandements de l'Église, elle traîne dans la boue un nom sans tache, et elle se plaint! On lui donne le temps de faire pénitence; elle peut prier Dieu toute la sainte journée, et elle ose se plaindre! »

Colette cacha son visage dans ses deux mains en gémissant, et il se fit un long silence. Soudain Jeanne aperçut près de la porte du réduit la pauvre Barbe, debout. « Que faites-vous là? demanda-rt-elle en serrant les poings.

— J'ai eu peur pour Colette, et je suis venue l'assister, » dit en tremblant la pauvre femme.

Colette se leva et alla à elle. « Je n'ai pas besoin de votre aide, Barbe, dit-elle. Jeanne n'est-elle pas ma sœur? Elle ne me fera pas de mal.

— Ah ! Seigneur Dieu ! » dit Barbe.

Colette sortit et monta à sa chambre où elle s'enferma, laissant sa sœur et Barbe en face l'une de l'autre, Barbe agitée, à la fois décidée et inquiète, Jeanne dans une de ces dispositions de nerfs où l'on commet un crime avant de l'avoir pensé. A peine Colette eût-elle disparu, que Jeanne s'avança sur Barbe, et, lui prenant un bras, dit d'une voix sourde, en le lui meurtrissant : « Si vous continuez à la soutenir, — à vous plaoer entre nous deux, l'enfant mourra, — mourra, — entendez-vous? » Elle la secoua rudement et ajouta d'une voix éclatante : « Il mourra! oui, il mourra si vous n'approuvez pas tout — tout ce que je ferai. Ne l'oubliez pas, — c'est vous qui le tuerez, vous seule, — vous!... »

Barbe se laissa torturer l'âme et le corps, en silence, tant la froide fureur de sa maîtresse était au-dessus de son entendement. Jeanne , l'ayant lâchée, continua : « Vous tairez-vous? Vous mêlerez-vous encore de ce qui ne vous regarde pas?

— Mademoiselle, dit Barbe, — l'enfant, — qu'a-t-il fait? Voulez-vous vous damner?

-— Je ferai pénitence, idiote.

— Jésus Dieu! Mais Colette, que deviendra-t-elle?

— Elle finira par l'oublier. Ainsi, c'est entendu : ne vous mettez plus entre nous, ou vous tuez l'enfant.

— Jamais, non, jamais! » dit Barbe terrifiée, en s'en allant.

Lorsque Jeanne fut seule, elle s'assit; la colère l'étouffait. 11 lui fallut plus d'une demi-heure pour que le tremblement de tout son corps, secoué par des convulsions nerveuses, reprît quelque calme. Enfin, elle tomba à genoux sur le parquet, posa son "front jaune sur ses mains jointes , et ses mains sur le bord de la table. Jusqu'à

52 LES DEl'X ARMURIÉRES.

minuit, elle resta abîmée dans la prière, au milieu des ténèbres de sa conscience, essayant de mettre d'accord ses passions et ses devoirs, le passé, le présent et l'avenir.

Ainsi dominée, et comme écrasée par sa sœur, Colette s'affaissa davantage, elle s^annihila, vivant en apparence machinalement, sans colère et sans désespoir, sans désirs et sans illusions. Il ne fallut pas longtemps pour qu'elle arrivât à cet état végétatif qui étonne les hommes d'action, qui leur fait presque peur. La domination véritablement implacable de Jeanne fascinait Colette en la forçant à une sorte d'immobilité de la pensée, en l'enveloppant de torpeur. Jeanne devint tous les jours plus sévère dans ses pratiques religieuses, et elle entraîna sa sœur avec elle à la messe, dès l'aube, sept fois par semaine, après lui avoir dit une seule fois : « Si vous viviez cent ans, vous ne prieriez pas assez. »

Nulle idée de révolte ne s'éveillait dans le cœur de la jeune femme; elle croyait avoir manqué à tous ses devoirs de chrétienne. Les remords commençaient à la torturer; elle avait des insomnies pendant lesquelles son imagination malade lui montrait les supplices éternels. Quelquefois, seule dans sa chambre, il lui venait des crises nerveuses; elle se tordait sur le plancher, en gémissant. Souvent Jeanne entrait chez elle, et, la voyant dans cet état horrible, lui jetait au visage un verre d'eau froide. Quand Colette se calmait et pleurait, Jeanne lui disait : « Dieu vous punit; vous faites votre purgatoire. »

Un jour Colette lui répondit : « Si je pouvais voir une fois le petit, je n'en serais pas plus coupable, Jeanne.

— Vous y trouveriez du plaisir, dit tranquillement Jeanne ; votre crime, au lieu de diminuer, augmenterait. Si vous m'aviez tuée, vous embrasseriez donc le couteau qui vous aurait servi? »

Colette pleura en pensant : « Mon Dieu ! elle a toujours raison. »

Elle faisait tout ce qu'elle pouvait pour que son repentir fût complet. Elle aurait voulu oublier qu'elle était mère. Elle demandait au ciel de lui ôter la mémoire, ou de sécher son cœur. Elle lisait et relisait les Psaumes de la pénitence. Mais ces remèdes qu'elle s'administrait contre nature la tenaient au contraire dans une situation toujours plus passionnée au dedans, bien qu'à l'extérieur elle parût entièrement dégagée des choses de la terre, et si bien au-dessus de ces choses que Barbe même y était trompée. L'image de ce petit qu'elle n'avait pas vu ne cessait de planer dans ses visions ; plus elle priait pour que Dieu la laissât en repos, plus cette image trouble, dont les formes ne savaient pas se préciser, devenait plus apparente pour son âme. Assise devant son pupitre, sur lequel un grand livre était ouvert, elle chiffrait, elle inscrivait, elle faisait des factures, elle essayait de s'absorber dans les calculs et la correspondance; mais le petit ne la quittait point. Elle le voyait partout ; non-seulement elle le voyait, mais elle le sentait — dans sa poitrine, dans sa tête; au bout de ses doigts, elle palpait la peau fine et fraîche de l'enfant ; des cheveux blonds bouclés passaient comme des rayonnements dans ses prunelles, dont l'expression était morne pour tout le monde. Lorsque la porte du magasin était ouverte, la voix, le rire d'un enfant la ravissait et la désolait. Elle avait des tentations de se lever, de courir dans la rue, de prendre dans ses bras quelque petit être blond « pareil au sien, » et de l'embrasser à l'étouffer. Toujours, toujours son

Vtf LES DEUX ARMURIÈUKS.

pauvre cœur sautait à l'idée de tenir sur son sein eet innocent qui était à elle et qu'elle ne pouvait posséder. Dans ces moments où l'amour était plus fort que sa volonté, souvent elle regardait obstinément Jeanne, et ce regard expressif gênait la sœur aînée, qui disait : « Sans doute, vous êtes encore dans vos lubies; vous ne méritez pas qu'on vous veuille du bien. » Colette baissait les yeux, retenait une plainte, et murmurait avec une ardeur profonde : « Sainte mère de Dieu, ayez pitié de moi ! »

Une ou deux fois par mois, Jeanne était obligée de faire des visites ou des démarches concernant son commerce. Jamais cependant elle ne restait absente pendant longtemps ; une heure suffisait à ces courses, car Jeanne ne s'amusait point à causer du temps ou de la politique.

Ces jours-là, Colette priait Barbe de monter dans le petit salon, et elle lui faisait douloureusement ses confidences intimes. Elles avaient tant de choses à se dire qu'elles parlaient toutes deux à la fois; la vieille servante mêlait à ses phrases ses exclamations ordinaires, en pleurant un peu de temps à autre; Colette désespérée s'accusait de ne savoir point supporter son malheur, tandis que Barbe, d'une voix basse et convaincue, assurait que tout le mal venait de l'entêtement et de la cruauté de Jeanne. En échangeant ces tristes" idées, elles regardaient continuellement le cadran de la pendule, dont les aiguilles marchaient avec une singulière rapidité. Et jamais Colette ne quittait la servante sans lui avoir demandé : « Jeanne ne vous a pas fait connaître l'endroit où elle a caché l'enfant ?

— J'irais le voler, si je savais où il est, Colette.

— Bien sûr? Vous ne me trompez pas?

— Ah ! Jésus Dieu î Je vous dis que je le volerais, et que je vous l'apporterais : nous pourrions alors partir ensemble.

Non, Barbe, non; Dieu ne le veut pas : c'est ma

punition !..... Mais je ne puis pas oublier l'enfant, — je ne le puis pas. Pensez donc, je ne l'ai pas vu, je ne l'ai pas embrassé. Je suis pourtant sa mère

— Seigneur ! Si vous l'êtes ! i

Au moindre bruit, Barbe descendait à la cuisine. Jeanne était parvenue à faire peser sa volonté sur ces deux pauvres créatures, au point qu'elles avaient une véritable terreur d'être surprises en conciliabule intime. Barbe n'oubliait pas les menaces faites par sa terrible maîtresse, à propos de l'enfant; et malgré l'envie qu'elle en avait, elle ne tentait même plus d'adoucir l'inflexibilité de Jeanne, craignant que des plaintes ne la portassent à user de rigueurs nouvelles, qui eussent sans besoin fait souffrir davantage l'inconsolable mère.

Ainsi les jours et les mois s'écoulèrent sans rien changer à la situation de ces trois femmes liées par un secret , et qui paraissaient à tout le monde unies d'une affection inexpansive, mais très-profonde. Ni les jours ni les mois ne pouvaient donner à cet extérieur désolé une nouvelle et meilleure physionomie ; le temps passait sur cette maison et sur ces femmes sans améliorer en rien les rapports qui existaient entre les vivants et les choses inertes. A voir la régularité des habitudes, l'ordre monastique, la rigidité qui présidait aux moindres détails de telles existences, on se disait que rien au monde, excepté la mort, ne devait amener de transformation dans cette famille déclassée, stérilisée, ruinée avant d'avoir eu sa période de splendeur.

Peu à peu, les plaintes de Colette à Barbe devinrent plus rares, une sorte de sommeil engourdit les angoisses de la pauvre mère, et un véritable calme, mais un calme glacial, tomba comme une neige invisible sur les armurières et leur servante. Elles eurent alors un aspect automatique ; elles semblèrent ne plus vivre que parce qu'elles y étaient accoutumées. Chaque jour les mêmes incidents se représentèrent avec une monotonie désespé-

î)() LES DEUX AUMlItlÈHES.

rante; chaque jour, les deux sœurs et Barbe purent prophétiser d'une manière précise ce qui devait inévitablement arriver le lendemain. Ce fut l'idéal de la vie végétative. Aussi, Colette redevint tout à fait grasse et rose; Jeanne elle-même acquit une espèce d'embonpoint qui ôta à sa physionomie quelque peu de sa rudesse. Ces changements, venus imperceptiblement, ne furent point remarqués par les sœurs elles-mêmes; une ancienne amie, qui habitait le faubourg de Flandre, et qui se permettait à de longs intervalles de faire une visite au « Pistolet de paille, » étonna surtout Jeanne quand un soir elle lui dit : « Ce n'est pas pour rire, Dieu me pardonne, vous rajeunissez.

— On ne rajeunit pas, répondit Jeanne; mais quand on a la conscience tranquille on se porte bien, et la santé vaut bien la jeunesse.

— Je vous dis, reprit l'amie, que vous rajeunissez; et Colette aussi : je ne l'ai jamais vue ainsi rose et blanche.

— Colette, répliqua Jeanne, n'a pas de raison pour vieillir vite : elle est très-contente ici.

— Elle ne se marie toujours pas, continua l'amie : pourquoi donc? Vous aVez l'âge, Colette, et les maris ne sont pas rares quand on a du sonnant pour les attirer. Mais il ne faudrait pas vous renfermer... il faudrait au contraire... recevoir du monde, — vous montrer ailleurs qu'à l'église... Des enfants égayeraient votre maison... qui est bien... un peu — triste... »

A ces trop claires insinuations, répondit le silence le plus décourageant; l'amie, gênée par l'attitude raide de Jeanne et la physionomie calme de Colette, coupa d'abord ses phrases en petits morceaux, puis se tut, fâchée qu'on reçût aussi froidement les preuves de son intérêt pour les sœurs Ilendricks. Lorsqu'elle fut partie, Jeanne dit à Colette :« 11 paraît vraiment que vous rajeunissez.

— Ah ! Jeanne, répondit Colette, ce n'est pas nia faute. »

Un peu plus tard, Barbe étant montée pour desservir la table, Jeanne dit encore : « Vous ne savez pas, Barbe, Colette rajeunit. »

A cette singulière interpellation, la vieille servante ne sut rien répondre; sans doute elle ne comprit ni le sens ni la portée de ces paroles ; elle examina les visages des deux sœurs pendant quelques secondes, puis elle se permit cette réflexion : « Je ne vois point que vous soyez changées, — ni l'une ni l'autre. » Un moment après, elle ajouta : « Mais moi, je vieillis. » Et elle soupira.

— Vous, — dit Jeanne, vous nous enterrerez. »

La servante hocha la tête, tout en posant des assiettes l'une sur l'autre. Et alors seulement Colette dit à son tour : « Ce serait bien triste pour elle de nous voir mourir toutes les deux. »

— Ah ! Dieu! s'écria Barbe, je le crois bien : mais ça ne sera pas. »

Quelques jours plus tard, Colette remarqua que sa vieille bonne marchait lourdement; et que souvent, en arrivant dans le petit salon pour y mettre le couvert, elle trébuchait, se tenait aux meubles , et puis faisait : « heu! heu! » d'une voix creuse qui eût épouvanté un enfant. Ces observations s'étant renouvelées plusieurs jours de suite, Colette s'alarma. « Barbe, dit-elle, vous êtes malade.

— Non ; je ne sens rien, — qu'un peu de fatigue.

— Eh bien , nous louerons une femme pour quinze jours; il faut vous reposer. Allez à la Hulpe, voir votre sœur et votre nièce ; vous avez besoin d'air.

— Non , dit-elle encore ; je suis mieux ici • ça passera. »

Colette insista; elle en parla à Jeanne et la pria de donner un congé à Barbe. Jeanne l'accorda immédiatement. De plus, elle exigea que le départ eût lieu dès le lendemain, en voiture. Alors ce pauvre être, qui avait vieilli à la tache dans cette maison du temps passé, cette

58 LES DEUX AHMUMÈRES.

bonne femme dont tous les souvenirs étaient là, autour d'elle, pleura, en tombant assise sur une chaise; et, comme elle portait son tablier à ses yeux, les sœurs virent qu'elle tremblait fortement. Elle dit par saccades : « Vous me renvoyez... Vous voulez vous défaire de moi... Si je m'en vais, je ne vous verrai plus... »

— Quelles idées! dit Jeanne; vous n'avez pas soixante ans.

— Quinze jours de repos vous remettront tout à fait, ajouta doucement Colette.

— Ah! — vous aussi !... » dit Barbe.

Elle se leva sans plus rien ajouter et descendit à la cuisine. Lorsque les sœurs Jurent seules, Colette dit : « Ne parlons plus de tout cela; la pauvre femme est toute désolée.

— C'est vous, dit Jeanne, qui avez eu cette bonne idée. » Le lendemain, à huit heures, Jeanne s'étonna que le

déjeuner ne fût pas prêt, et Colette se rendit à la cuisine, où Barbe ne se trouvait point. 11 n'y avait personne. Le poêle n'était pas encore allumé Colette remonta, tout effrayée : « Barbe n'est pas là !

— Elle sera sortie, dit Jeanne.

— Il n'y a pas de feu dans la cuisine et le café n'est pas fait. »

Les deux sœurs se regardèrent, et sans doute le même soupçon leur vint, car elles dirent ensemble : « Seraitelle malade? » Colette sortit du salon, entra dans le réduit et courut au second étage ; la porte de la chambre était ouverte. Elle y entra. La pauvre vieille s'était levée et avait commencé de s'habiller; mais sans doute ses forces n'étaient pas en rapport avec sa volonté, car elle se trouvait assise près de son lit, gémissant, respirant avec effort. Colette lui prit les mains : elles étaient toutes froides. « Vous voyez bien , Barbe, vous êtes malade ; allons, recouchez-vous ; nous ferons venir un médecin.

LE PISTOLET DE PAILLE. Sg

Ah ! dit Barbe en regardant Colette, - mon Dieu ! — c'est fini ! »

Ce mot fit tressaillir Colette; comme elle prenait dans ses bras sa vieille amie , sa seule confidente , elle sentit des lèvres froides s'attacher à sa joue et l'humidité d'une larme, dont la sensation pénétra jusqu'à son cœur. « Ma pauvre Barbe, dit-elle, en sanglotant, nous vous sauverons. » Elle la recoucha et la couvrit avec soin. Mais bientôt Barbe se mit à trembler violemment; et, comme elle essaya de parler, ses dents claquèrent d'une manière terrible ; en môme temps, ses yeux , attachés sur ceux de Colette, tout à coup prirent un éclat extraordinaire. Jamais Colette, ni personne, n'avait vu la couleur de ces yeux cachés au fond de deux profondes orbites; aussi, l'intensité du noir des prunelles, au milieu d'un globe laiteux et sec largement dilaté, lui fit une telle impression qu'elle recula de deux pas. Elle entendit alors Barbe qui articulait des fragments de phrase, et elle se rapprocha vivement, malgré sa terreur, quand elle eût compris : « Le petit Colette Votre enfant

— Que savez-vous? » cria Colette égarée, et s' apercevant peut-être que Barbe parlait pour la dernière fois.

Elle se précipita sur le lit, en répétant : « Parlez ! que savez-vous? Le petit?... »

Barbe fit des efforts pour répondre ; ses dents rendirent un son mat en frappant les unes contre les autres ; ses yeux roulèrent d'une manière effrayante ; un peu d'écume blanche, mêlée de filets rougeâtres, vint floconner sur ses lèvres. « Parlez, Barbe, — au nom de Dieu! » cria encore Colette. Mais des sons gutturaux, qui n'exprimaient plus aucune idée, parvinrent seuls aux oreilles avides de Colette, couchée sur la moribonde. Cependant, continuant ses exhortations, elle la pressait de questions rapides, la tourmentait sans plus de pitié, voulait savoir si elle connaissait le lieu et la maison où l'on

()0 LliS DEUK AKMURIÈRES.

cachait l'enfant. Un véritable râle répondit bientôt à ses supplications passionnées. Sa tête alors s'égara; elle menaça , elle parla' de l'enfer , elle appela sur Barbe la vengeance et la justice de Dieu... « Où est-il? Vous me l'avez volé : rendez, rendez l'enfant ; vous brûlerez éternellement, malheureuse!... » Barbe râlait; l'air sifflait dans sa poitrine comme le vent dans une fissure ; ses yeux s'agrandissaient encore. Colette lui secoua l'épaule en disant : « Parlez donc, parlez... parlez!.., » Un gémissement prolongé et saccadé se fit entendre, accompagné d'un soubresaut. Cependant Colette continua : « Je vous ordonne de répondre : où est mon enfant? »

En ce moment, elle sentit que quelque chose la touchait à l'épaule et elle se retourna ; Jeanne était debout derrière elle. Ce visage placide la frappa sans lui rendre la raison ; elle se leva à demi, gardant son air égaré. Jeanne alors se pencha sur le lit et posa sa main sur la poitrine de Barbe ; elle pâlit un peu en se redressant. Il y eut un moment de silence solennel, pendant lequel les sœurs se regardèrent. Ce fut Jeanne qui parla. — « Ne tourmentez plus Barbe : elle est morte!... » Colette resta d'abord comme paralysée ; elle semblait ne rien voir, ne rien comprendre, ne rien savoir de la réalité. Mais le sentiment et la raison lui eurent bientôt rappelé la scène qui venait de se passer ; ces trois mots : « Elle est morte, » retentirent dans sa tête; une grande secousse parcourut tous ses nerfs; ses bras se tordirent comme d'eux-mêmes, elle se prit à pleurer, doucement, puis à sanglots, puis avec un effrayant désespoir. Jeanne, blême, mais qui gardait une tranquillité terrible, la poussa hors de la chambre, et la laissa au premier étage, où elle put se livrer, pendant toute la journée, à sa douleur. Lorsqu'elle se calmait, fatiguée, brisée, une pensée la replongeait dans cette douleur qui devenait toujours plus insupportable : « Barbe Bavait où il est... elle savait!... »

Deux jours après, on enterra Barbe, étouffée, assura le médecin légiste, par la rupture d'un anévrisme. Sa sœur et sa nièce, averties par Jeanne Hendricks, vinrent lui rendre « les derniers devoirs. » Après le service, les deux paysannes de la Hulpe, assez tristes, mais sans excès pourtant, dînèrent au Pistolet de paille. Pendant le dîner, Jeanne proposa à la nièce de Barbe de rester à Bruxelles et de la servir jusqu'au moment où une nouvelle servante aurait été louée. D'abord, la mère ne voulut pas : mais de bons gages la tentèrent. Tandis qu'elle emportait à la Hulpe les effets et le linge dont elle héritait, sa fille s'installait dans la chambre où Barbe venait de mourir. Quelques jours après, la nièce trouva dans le coin d'un meuble une petite boîte assez lourde, qui contenait environ quinze cents francs en argent : c'étaient les économies de ' la pauvre tante, qui prirent aussi la route de la Hulpe, où on les convertit en un lopin de terre et en deux vaches laitières.

La nièce de Barbe resta un mois , deux mois chez les sœurs Hendricks, sans entendre dire qu'on songeât à engager une autre servante. Un jour, elle se hasarda à demander quand elle pourrait partir. «Vous ne vous plaisez donc pas chez nous? dit Jeanne.

— Si, répondit-elle; mais, puisqu'il était convenu que je ne vous servirais qu'en attendant...

— Si vous vous plaisez ici, vous pouvez y rester, reprit Jeanne ; vous vous nommez Barbe ; vous êtes la nièce d'une femme que nous estimions beaucoup. Il ne tient qu'à vous de la remplacer ; nous vous donnerons douze francs par mois.

— Eh bien, mademoiselle, je ne dis pas non; mais je dois parler à ma mère... »

L'avis de la mère fut favorable ; pouvait-elle refuser à sa fille l'autorisation de servir dans une maison où l'on faisait de magnifiques économies ? Barbe était vigoureuse, active et honnête ; elle pouvait succéder dignement à sa

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tante. Lorsqu'elle vint rendre la réponse affirmative de sa mère, Jeanne eut un accès de gaîté : « Allons, ma fille, c'est bien ! Et puisque vous portez le même nom que votre tante, nous vous nommerons Barbe-Deux. »

Et Barbe-Deux trouva sa maîtresse bien gaie et bien aimable.

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