‹ Histoire de deux armurièresChapitre 2 sur 6 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Dans certaines existences, il y a de longs moments de repos, de somnolence, pendant lesquels l'âme et le corps coexistent sans vivre, attendant un réveil quelconque, joie ou douleur. Ces moments, qui comprennent des mois, des années, finissent par étendre sur les visages comme un vernis d'indifférence que le temps même ne sait pas attaquer. Aussi, combien de gens ne retrouve-t-on pas, après une absence de dix années, qui n'ont point changé, qui ont gardé la même placidité, la même tristesse, ou le même air morose ? Ils ont sommeillé ; ils ont laissé les heures s'écouler sans s'intéresser à rien, dans une sorte d'engourdissante béatitude ; ils n'ont point vécu, car ils auraient vieilli , ils n'ont ni souri ni pleuré, car toute sensation se grave sur la physionomie. Ils ont mangé, bu et dormi sans conscience. Ce n'est ni la vie, ni la mort ; mais au fond de ces calmes trompeurs existe par-

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fois une cause d'agitation, de révolution lointaine, que de bonnes ou de mauvaises circonstances peuvent ou déterminer ou faire avorter à jamais.

Les sœurs Hendricks étaient de ces végétants abâtardis par une tranquillité de plusieurs années. Depuis la mort de Barbe, rien n'était venu les secouer et rendre à leurs nerfs une vivacité même passagère. Sept années avaient passé sur elles sans les effleurer ; il eût fallu les analyser de tout près pour trouver dans leurs traits ces marques irrécusables d'un lent dépérissement, les rides nouvelles, les chairs fanées par plaques livides, où l'on croirait que le sang n'arrive plus avec la même énergie, le caractère plus accusé des muscles du cou, un certain air plus posé et plus respectable , qui se révèle autant par le son de la voix et par le regard que par la tournure. Jeanne et Colette étaient toujours les mêmes en apparence; de plus, elles semblaient ne devoir changer jamais : à l'aînée on aurait donné trente-six ans, bien qu'elle en eût quarante-quatre, à la cadette vingt, quoiqu'elle fût entrée dans sa vingt-neuvième année. Mœurs, costume , esprit , discours , tout chez elles était devenu habitude , mais habitude invétérée , que rien ne pouvait transformer, à moins d'une révolution complète. Si Barbe première avait pu se recomposer dans son linceul et qu'elle fût venue, comme par le passé, mettre le couvert dans la petite pièce à l'œil-de-bœuf , elle se serait crue morte depuis la veille. Aussi sa nièce , Barbe-Deux, qui cependant était plus jeune que Colette, s'était-elle bientôt étiolée dans cette atmosphère accablante au milieu de laquelle elle croyait vivre. Ses fraîches couleurs de campagnarde, fondues en quelques mois, avaient été remplacées par cette teinte que prennent les fleurs privées d'air pur et de lumière : elle n'était ni rouge, ni jaune, ni rose; un ton neutre , maladif, s'étendait sur ses joues quelque peu avachies. Sa poitrine s'était aplatie. Sa voix, d'abord éclatante, maintenant voilée par la contrainte,

s'harmonisait avec le silence observé par ses maîtresses, qu'elle respectait autant que le faisait feu sa tante. Il n'y avait donc, en 1839, rien de plus, rien de moins, au Pistolet de paille, qu'en 1831. Et si Barbe-Deux avait paru vieillir et s'amoindrir dans cette retraite volontaire, c'était à seule fin sans doute de ne pas faire entendre une fausse note dans cette musique du temps passé, de ne pas montrer un ton cru dans cet ensemble de vieux tableau privé de lumière.

La mort de Barbe avait eu pour effet de forcer Colette à renfermer en elle-même toutes ces courtes confidences, toutes ces plaintes timides, qui déchargeaient son pauvre cœur toujours gonflé, et laissaient subsister une sorte de lien entre elle et l'enfant qu'elle n'avait jamais vu. Le mutisme absolu; douloureux d'abord, se changea peu à peu en rêverie amollissante, et Colette finit par vivre comme si elle eût été seule au monde, en conversant avec elle-même sur ce sujet à la fois si fécond et si borné.

Déjà depuis longtemps elle avait renoncé à l'espoir d'obtenir de Jeanne le moindre renseignement concernant l'enfant. Réduite à l'impuissance absolue par la volonté de sa sœur, elle ne pouvait plus même avoir l'idée de chercher ailleurs un secours assez puissant pour fléchir une semblable ténacité. Et puis le temps, une existence claustrale, les prières quotidiennes, la régularité des actions semblaient avoir étouffé à peu près complètement en elle tout sentiment humain. Vaguement, dans une sorte de brouillard, de lointain nuage, elle apercevait encore de temps à autre l'image effacée de l'enfant qu'elle avait tant pleuré; mais cette apparition ne la troublait plus ; elle ne la désirait ni ne la craignait : les années, en apparence, l'avaient affranchie à la fois de remords et d'amour. On eût pu croire que ses facultés étaient, comme ses nerfs , enveloppées d'une lymphe dans laquelle elles sommeillaient mollement.

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Jeanne semblait être plus tranquille encore que Colette. A tout regard curieux, son froid et sévère visage montrait un calme impénétrable. Elle paraissait faite de ce cuir épais qui garnit les fauteuils de nos ancêtres; ses yeux noirs s'étaient éteints; ses sourcils, qui donnaient tant de mouvement à sa physionomie, fixes maintenant, la faisaient originale sans étrangeté. Enfin, son activité muette, calmée aussi, changée en mouvements automatiques d'une lenteur quelque peu solennelle, ne la rendait plus remarquable aux voisins : Jeanne Hendricks devenait banale.

Cependant, une observation attentive trouvait cette grande femme encore intéressante; en l'étudiant avec persistance, on voyait qu'elle n'était nullement morte aux sensations. Ses yeux noirs voilés exprimaient, à de certains moments, une sorte d'inquiétude fugitive, de curiosité fébrile. Parfois, un profond soupir soulevait sa large poitrine ; elle avait des moments d'affaissement, de fatigue, qui se terminaient par quelques minutes de torpeur ressemblant singulièrement à de la rêverie. Sans raison, elle était brusque; elle avait des accès de misanthropie qui duraient toute une semaine, et pendant lesquels elle ne parlait point, même aux clients. Quelquefois, Colette surprenait un de ses regards attachés sur elle avec un acharnement sombre, plein de souvenirs et de menaces. Enfin, Jeanne Hendricks ne savait point s'absorber entièrement dans l'idée du bonheur futur; elle tenait encore à la terre par quelque fil imperceptible ; et, quoi qu'elle fît, Dieu pour elle n'était pas tout.

Entre ces deux femmes, Barbe ne pouvait que s'effacer et se recroqueviller. Mais avant de devenir ce qu'avait été sa tante pendant près de quarante ans, elle s'était éprise du seul homme avec qui eMe fût en rapport, l'ouvrier armurier qui travaillait pour le Pistolet df paille. De sorte que, par un sentiment très-doux, et qui ne tourmentait guère cette fille pleine d'abnégation,

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elle vivait en nourrissant une espérance extrêmement modeste, celle de devenir Mme Borgnet, quand ses maîtresses le lui permettraient.

Ce Borgnet, homme assez borné, qui possédait un certain talent de raccommodeur, était bien le mari qu'il fallait à Barbe-Deux. 11 n'avait ni grands vices, ni qualités supérieures; son courage était machinal; aussi rien ne le rebutait, et il eût martelé, limé et forgé jour et nuit jusqu'à épuisement, si Mlle Jeanne l'avait ordonné.

11 fallait cette placidité impossible pour attendre le bon vouloir de Barbe-Deux, et ne point déclarer trop plaisante la crainte qu'avait cette fille de ne pas obtenir le consentement de ses maîtresses, le jour où elle voudrait être mariée. Borgnet trouvait sa soumission naturelle ; il se contentait d'une heure de causerie, tous les dimanches, vers huit heures du soir, avec Barbe, sur le pas de la porte qui donnait rue des Éperonniers. Il avait trente ans, Barbe vingt-six : « Nous avons le temps; amusons-nous d'abord, » disait-il avec conviction.

Bien que Barbe n'eût jamais parlé de mariage avec ses maîtresses, elle comprenait que ce mot devait leur déplaire plus que tout autre au monde. Pourquoi? Elle n'aurait pu le dire. Etait-ce leur tournure, leur dévotion sévère, leur honnêteté parfaite, — qui lui inspiraient cette espèce de crainte ou de respect? Elle ne s'était jamais questionnée à ce sujet. Lorsqu'il avait fallu obtenir la permission de voir Borgnet autrement que comme l'ouvrier de la maison , elle avait rejeté bien loin l'idée de la demander à Milc Jeanne. Borgnet, moins soumis à l'influence des deux sœurs, s'était décidé à faire cette grave démarche, et Mlle Jeanne, en octroyant l'autorisation sollicitée, stipula d'une manière expresse que les amoureux ne pourraient se parler que sur le seuil de la porte de dégagement, rue des Éperonniers. « Et surtout, qu'on ne me parle plus de rela, » ajouta-t-elle en tournant le dos à Borgnet.

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Des voisins, indiscrets ou malicieux, avaient parfois attiré chez eux la jeune servante pour l'entretenir de ses maîtresses, et lui demander pourquoi Mllcs Hendricks, riches comme elles étaient, ne se mariaient pas. Barbe prenait un air à la fois sec et mystérieux, et répondait : « De quoi me parlez-vous là? » Si l'on insistait, elle ajoutait : « Ce ne sont pas mes affaires; » puis s'en allait, d'un air raide.

Ce fut un dimanche matin du mois de mai 1839 que la maison des Hendricks s'éveilla de sa longue somnolence. Ce jour-là, c'avait été le tour de Jeanne d'aller à la grand'messe à Saint- Jacques ; elle venait de rentrer, et avait à peine déposé son chàle et son chapeau dans le petit salon ; Colette montait s'habiller; Barbe-Deux allait demander à son austère maîtresse ce qu'il fallait acheter pour le dessert, lorsque la sonnette du magasin retentit.

Depuis longtemps, les sœurs Hendricks fermaient le dimanche, ne voulant pas trafiquer en ce grand jour consacré au repos et à la prière. Cependant, des clients sans tact ou qui ne pouvaient attendre, se présentaient encore parfois ce jour-là pour faire leurs emplettes ; Jeanne, d'ordinaire, les renvoyait sans pitié. Aussi, fronça- 1elle le sourcil, sans doute déterminée à agir comme de coutume.

Elle ouvrit elle-même la porte du magasin, et, dans le flot de lumière qui soudain y pénétra, se montra un « monsieur » de taille moyenne. Sans doute il s'était

découvert en sonnant, car il avait son chapeau à la main. « Que désirez-vous, monsieur? » dit Jeanne aussitôt, d'un ton brusque, presque bourru.

Le monsieur, au lieu de répondre, s'avança vers Jeanne; il se trouva bientôt si près d'elle qu'elle dut faire un mouvement en arrière. Il entra alors dans le magasin en s'inclinant très-bas, et en souriant avec grâce.

« Je suis bien ici chez les demoiselles Hendricks, dit-il enfin pendant que Jeanne le regardait avec hauteur, — et c'est peut-être à une de ces dames que j'ai l'honneur de...?

— C'est moi, Jeanne Hendricks, dit-elle sèchement.

— Ah!... mademoiselle! Je suis charmé d'avoir l'honneur...»

11 s'inclina de nouveau et fit deux pas à l'intérieur ; Jeanne, sans fermer la porte, attendit tranquillement que ce monsieur lui apprît la cause de sa visite. 11 ne paraissait pas très-satisfait d'une pareille réception, bien qu'il sourît toujours. Evidemment, la raison qui l'amenait au Pistolet de paille n'était pas de celles qui s'énoncent sans difficulté. D'un coup d'œil, Jeanne avait vu tout cela, et sans doute rien ne dut lui plaire dans ce premier moment, car son air froid ne sembla point s'humaniser pendant tout le temps qu'elle consacra à écouter l'étranger.

C'était un homme de quarante ans environ, déjà chauve, et qui prenait du ventre. Son visage, plein et vermeil, bien rasé, annonçait une belle santé que ses yeux bleus vifs, ou plutôt inquiets, ne démentaient nullement. En parlant, il se dandinait sur ses courtes jambes, mouvement qui faisait cliqueter les breloques de son gousset. De la main gauche, il tenait son chapeau; de la droite, un mouchoir de soie rouge avec lequel il essuyait son front vaste et luisant. Il était vêtu tout de noir, ganté de noir , et chaussé de petits souliers vernis

d'où ses pieds larges et courts sortaient en renflements, comme des boules de graisse. Tout à coup, il prit son parti, se planta sur la jambe droite en jetant le pied gauche en avant, releva la tête et dit : « Mademoiselle, je suis l'avocat Joseph Dietrick, de Malines, et je voudrais parler à votre sœur cadette, Mllc Colette. »

— Faites-moi la commission , monsieur , c'est tout comme ; si c'est pour affaire, c'est surtout moi que cela regarde; si c'est une visite personnelle, je vous « ferai raison » aussi bien que Colette.

— Si vous le permettez, mademoiselle, c'est à ellemême que je désirerais...

— Alors, monsieur, il faudra revenir, car ma sœur s'habille...

— Ah ! très-bien ! très-bien ! C'est on ne peut mieux. Pour rien que ce soit, je ne voudrais déranger quelqu'un. Je reviendrai bien certainement , mademoiselle, dans une heure, si vous le permettez...

— C'est comme il vous plaira, monsieur.

— On n'est pas plus aimable, dit M. Dietrick en saluant et en souriant. Au plaisir, mademoiselle; j'aurai l'honneur, tout à l'heure, de vous déranger une seconde fois. Mais croyez bien que... Je vous laisse, mademoiselle, — au plaisir!... »

11 sortit. Sans répondre, Jeanne ferma la porte et rentra dans le petit salon , où Barbe l'attendait. « Parler à Colette, — un avocat! » murmurait-elle rêveuse. Elle se tint debout près de la table, en s'y appuyant des deux mains; ses regards étaient fixés dans le vide; ses lèvres remuaient. Barbe crut que le moment n'était pas bon pour s'occuper du dessert, et elle sortit de la pièce où sa maîtresse continua de ruminer. « Un avocat! un avocat de Malines ! » disait-elle encore.

Lorsque Colette descendit, Jeanne était assise près de l'œil-de-bœuf, et observait les passants de la rue des Éperonniers. Elle ne se détourna pas au bruit que fit sa sœur

en entrant. Colette s'assit, prit son livre de prières, et le posant sur la table, s'y absorba. Au bout de dix minutes, Jeanne demanda, sans remuer d'une ligne : « Connaissez-vous donc un avocat Dietrick, de Malines?

— Est-ce à moi que vous demandez ça, Jeanne?

— Apparemment que ce n'est pas à moi.

— Dietrick ! Non, je ne connais pas. Il y a des Dietrick à Hal,-mais je ne pense pas qu'aucun soit avocat...

— Puisque je vous parle de Malines !...

— Oui, oui, c'est vrai : eh bien, je ne connais personne à Malines, pas plus de ce nom-là que d'un autre. »

Un instant après, on sonna à la porte du magasin, et Jeanne s'empressa d'aller ouvrir. C'était M. Dietrick, qui se confondit en politesse, et s'excusa de1 déranger ces dames deux fois en un jour. Mais le sujet qui l'amenait était grave...

« Entrez au fond, monsieur ; ma sœur est là. »

Colette se leva en voyant M. Dietrick qui la saluait avec une grâce et un respect auxquels elle n'était pas habituée. Elle rougit même un peu, tandis que Jeanne disait : « Colette, c'est à vous que monsieur veut parler. »

Colette parut comme interdite en regardant l'étranger, qui répétait : « A vous, oui, mademoiselle, si vous le permettez... » Il y avait une chaise tout près de la porte du magasin ; M. Dietrick s'y assit et posa son chapeau sur ses genoux; puis il s'essuya le front, en souriant toujours et en regardant Colette de côté. 11 y eut un silence. Jeanne s'était remise à la fenêtre et continuait à s'intéresser au mouvement de la rue. Colette, obligée de parler, dit : « Monsieur, je vous écoute. » M. Dietrick prit un ton mielleux.

« Mademoiselle, j'ai peut-être tort de me présenter ainsi tout simplement, sans être connu de vous, sans recommandation. Mais , dans les affaires graves, mon avis a été toujours et est encore qu'il faut agir sans prendre conseil et sans aide. Je suis avocat, je sais le

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pour et le contre des choses : c'est mon métier, et je ne dis pas cela pour me flatter. De plus, je suis avocat de petite ville, et il y a dix ans que je m'escrime à lutter de malices avec des hommes qui n'ont qu'un sentiment dans le cœur, l'intérêt. J'ai donc cru avoir assez d'expérience pour ne me fier qu'à moi dans une circonstance solennelle, et j'ai pensé que la franchise serait estimée chez des personnes connues par leur honorabilité et la sincérité de leur religion. Peut-être, après ces préliminaires, voudrez-vous bien me pardonner ma présence ici et m'écouter au moins avec impartialité. »

Jeanne continuait de regarder dans la rue pendant le discours de M. Dietriek ; Colette ne parut pas avoir compris le sens de ces phrases si correctement débitées, et elle avait la mine d'une paysanne à qui on eût parlé latin. Elle sentit qu'elle devait répondre, et elle dit d'une voix calme et douce : « Monsieur , nous n'avons pas d'affaires à Malines, et si c'est pour un procès...

— Pardonnez-moi de vous interrompre, mademoiselle, reprit en, souriant M. Dietriek. Vraiment non, il ne s'agit pas de procès. D'ailleurs, un pareil mot, qui pour beaucoup de commerçants est un épouvantail, ne devrait en aucune façon mettre le plus léger désarroi — le moindre désordre, — dans une maison comme la vôtre...

— Alors, monsieur, je ne comprends pas...

— Je m'expliquerai , mademoiselle ; mais certains sujets sont des plus délicats et exigent des précautions, lors même qu'on est habitué à « porter la parole » devant de nombreuses assemblées. »

Il y eut un silence assez long pendant lequel M. Dietriek, les yeux baissés, parut se recueillir, tandis que Colette implorait du regard sa sœur, qui tenait obstinément son visage tourné vers la rue des Eperonniers. Colette éprouvait un malaise qui ressemblait fort à de l'inquiéfcude; que lui voulait cet étranger? pourquoi ne s'expli-

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quait-il pas tout Je suite? Un moment, elle eut l'idée de se lever doucement, d'ouvrir la porte du réduit et de se sauver à sa chambre, laissant à sa sœur tout l'ennui de cet entretien. Elle fit un mouvement; mais M. Dietrick releva soudain la tête d'un air décidé.

« Mademoiselle, je suis lié avec la famille Mindeler, de la rue de Namur. Mme Mindeler est de vos amies. Les Mindeler sont originaires de Malines, où ils ont conservé quelques propriétés, et où ils font deux ou trois fois l'an de courtes apparitions. C'est Mme Mindeler qui m'a parlé de vous, en termes honorables et chaleureux; elle m'a vanté si haut les qualités des sœurs Hendricks que — que je vous — je vous estime vivement depuis le premier jour où j'ai entendu prononcer votre nom... De sorte que — si ce n'est pas me montrer indiscret et trop empressé, je serais heureux — de pouvoir quelquefois vous présenter — mes hommages les plus respectueux

— Nous vivons chez nous, tranquillement, répondit Colette après un moment d'attente. Nous ne sommes pas habituées à voir du monde, n'est-ce pas Jeanne?...

— Du monde! reprit M. Dietrick. Je le crois bien ; je ne saurais assez vous donner raison. Le monde n'est déjà pas si beau. Il est plein d'hypocrites : j'en sais quelque chose, moi qui par état suis obligé de vivre dans la société. Rester chez soi, c'est montrer qu'on est sage. Je savais que vous viviez isolées, saintement, comme deux religieuses; je connaissais la pureté de vos mœurs, et je n'ignorais pas que depuis la mort de vos pauvres frères vous aviez renoncé à tout plaisir, à toute satisfaction personnelle

— Mon Dieu! nous n'y avons pas grand mérite, n'estce pas, Jeanne? Nous sommes bien chez nous...

— C'est une vertu! interrompit M. Dietrick. D'aussi rigides antécédents ne pouvaient que me plaire, à moi qui vois depuis si longtemps, avec répugnance, l'espèce de vie qui est à la mode, en province autant qu'ici.

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— Malines, est-ce une grande ville, monsieur?...

— Non, mademoiselle; mais on y peut exister d'une manière intelligente , quand on a du caractère. Dans toutes les petites villes, voyez-vous, — vous ne savez pas cela, vous qui êtes née et qui avez vécu à Bruxelles, — il y a un certain cercle de personnes — très-bien , — auxquelles il faut borner son - son mouvement quotidien.

— Maintenant, Jeanne, je me rappelle que Mmc Mindeler est de Malines. C'est une demoiselle Van Cuyck. Je crois, monsieur, que sa mère vit encore.

— Oui, mademoiselle : Mme Van Cuyck est bien droite et bien verte , et elle a pourtant quatre-vingt et des années. Mais l'air du pays est pur : les centenaires ne sont pas rares chez nous. »

Colette , ne sachant plus que dire , se remua sur sa chaise, et il y eut un nouveau silence.

« Tenez, dit enfin M. Dietrick, je ne veux pas abuser davantage de votre — de votre patience. Vous ne me connaissez pas, et je pourrais vous paraître un intrigant, malgré le nom de Mmc Mindeler, — un trait d'union entre nous. Nous ne sommes plus des enfants, et je crois devoir vous donner une preuve de mon — de mon estime, en ne vous déguisant pas plus longtemps la cause de ma visite... hem! »

Jeanne tourna à demi sa tête vers l'endroit où l'avocat était assis et l'écouta autant des yeux que des oreilles. Colette était assez intriguée , mais ne perdait pas patience ; seulement, elle se sentait mal à l'aise.

« Eh bien, reprit M. Dietrick, ce que m'a dit de vous Mmc Mindeler m'a fait prendre en grippe la vie de garçon. Je me trouve seul et souvent je m'ennuie. Je suis un homme établi — très-honorablement, j'ose le prétendre; je suis libre de mes actions; — enfin, je songe à me marier, mesdemoiselles , — et je désirerais — si vous le permettiez, vous voir quelquefois, — afin que — par la

suite, et si je convenais à mademoiselle, nous pussions, par un lien... »

Jeanne s'était peu à peu levée, en écoutant M. Dietrick, et avait fait deux ou trois pas vers lui. Elle interrompit, sans doute à son grand soulagement, la phrase qu'il ne savait pas finir, et dit : « C'est une proposition de mariage que vous faites à ma sœur, monsieur ? ^

— A moi ! cria Colette en se levant, tandis que l'avocat répondait : « En effet, mademoiselle. »

— Colette, reprit Jeanne, allez donc voir à la cuisine ce que fait Barbe...

— Mais, mademoiselle, » dit M. Dietrick.

Colette avait déjà la main sur le bouton de la porte; elle ouvrit, et, tout en gardant sur son visage les marques d'un véritable étonnement, elle disparut. M. Dietrick se leva en répétant : « Mais, mademoiselle!...

— Vous savez, monsieur, dit Jeanne, que je suis l'aînée des sœurs Hendricks. J'ai la responsabilité de toutes choses ici...

— Mais, mademoiselle , c'est à Mlle Hendricks cadette que je m'adressais...

— Je répondrai pour elle, monsieur.

— Permettez, permettez, mademoiselle : ce n'est pas la même chose. Mlic votre sœur est majeure, et par conséquent apte à agir par elle-même...

— Dans toutes les familles, interrompit de nouveau Jeanne, dont les sourcils commençaient à se contracter, il y a des raisons qui, — qui conduisent les uns et les autres, et qui sont au-dessus de tout. Ici, monsieur, c'est moi qui suis quelqu'un et tout le monde. Ce que je dirai, Colette l'approuvera...

— Je n'en suis pas convaincu, dit vivement M. Dietrick.

— Je vous le prouverai, reprit Jeanne, et d'une manière, — de la manière la meilleure du monde. En attendant, je vais répondre à votre proposition de mariage : ma sœur n'est pas à marier.

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— Au moins, dit M. Dietrick, qui essaya de ricaner, voudrez -vous bien, mademoiselle, me donner des raisons plus concluantes.

— Rien ne m'oblige à cela...

— Mais avec un galant homme, d'ordinaire, on agit moins durement, on est au moins sociable...

— Monsieur, je ne vous connais pas...

— Comment, mademoiselle, — quand je viens ici de la part de Mme Mindeler, la femme la plus honorable ! une de vos amies ! quand je viens plein de confiance — vous dire combien j'estime...

— Rien ! dit Jeanne sèchement. J'agis selon ma conscience. Je ne rends compte de ma conduite à personne.

— Eh bien, mademoiselle... »

En ce moment Colette ouvrit craintivement la porte par laquelle elle était sortie tout à l'heure et se montra; M. Dietrick s'avança vers elle; Jeanne, sans faire un geste, dit : « Colette, entrez au magasin; je n'ai pas fini avec monsieur. Colette obéit prestement.

— C'est de la tyrannie ! dit alors M. Dietrick d'une voix contenue, mais pleine de colère.

— Pour un étranger, dit aussitôt Jeanne, vous vous permettez des réflexions qui sont blessantes, et que je ne souffrirai pas, — entendez-vous, monsieur?

— Je vous répète, mademoiselle, que je ne m'adressais point à vous, et que je trouve étrange votre intervention. Mademoiselle votre sœur est d'âge à se conduire elle-même, et elle a la raison qu'il faut pour oser s'émanciper. Vous la tenez dans une dépendance absolue et que la loi...

— Mme Mindeler , interrompit Jeanne en regardant M. Dietrick de manière à l'effrayer, vous a donc dit que Colette était une martyre !...

— Non, elle ne m'a pas dit cela : mais il faudrait être aveugle peur ne pas voir dans votre obstination...

— Monsieur, je fais ce qu'il me plaît...

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— On ne peut faire que des choses légales, mademoiselle.

— Ma réputation...

— Est excellente , interrompit vivement l'avocat en tapant sur son chapeau; et c'est pourquoi j'espérais que votre sagesse serait à sa hauteur. Jamais, mademoiselle, on n'a reçu ainsi un homme connu pour ses principes, éprouvé par toutes sortes de tentations.

— C'est possible, monsieur, c'est possible ; néanmoins je crois être dans mon droit en vous priant de sortir de chez moi. »

De son doigt sec et jaune, elle indiqua à M. Dietrick la porte du magasin. On voyait qu'elle contenait difficilement les violences qui s'agitaient en elle et qui donnaient à ses yeux sombres un éclat auquel ils n'étaient plus accoutumés. Au geste qu'elle fit, M. Dietrick se dressa, comme un cheval pur sang qui reçoit le premier coup de cravache. Il pâlit et passa son foulard de soie sur son front chauve. Soudain, il s'élança vers la porte, en s'écriant : « Je saurai bien parler à mademoiselle votre sœur; et nous verrons!... » Mais il s'arrêta, et bientôt se retourna avec une tranquillité qui parut à Jeanne d'autant plus étrange après une telle irritation. « Encore un mot, » dit-il. Et il se rassit lourdement sur la chaise qu'il venait de quitter.

Ce sang-froid, cette impudence, exaspérèrent Jeanne. « Croyez-vous, dit-elle d'une voix sourde en se penchant vers M. Dietrick, que j'aie peur d'un homme, et qu'on puisse m'empêcher de faire ma volonté ? »

Ses yeux étaient effrayants. M. Dietrick ne sut rien répondre.- Instinctivement , il leva le bras droit , comme pour parer un coup. » N'oubliez pas, ajouta-t-elle en faisant encore un pas en avant, mouvement qui l'amena tout près de l'avocat, n'oubliez pas que je suis armurière.

— Oh! dit enfin le gros homme, je connais votre audace, — de longue date.

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— Vous connaissez?...

— Je sais — mademoiselle — de quoi vous êtes capable.

— Vous savez — quoi?.,.

■ — Il n'y a pas bien loin de Malines à Muysen.

— A Muysen?...

— Oui, à Muysen, village où demeure ce maraîcher dont la femme a nourri plusieurs petits bourgeois...

— Taisez-vous! » dit d'une voix étouffée Jeanne. Et elle se précipita sur l'avocat, dont elle ferma la bouche avec une telle brutalité, en y appliquant sa main droite, que la chaise sur laquelle il était assis bascula et se fût renversée si la muraille n'avait été derrière.

Jeanne se releva tout de suite, tandis que M. Dietrick, craignant une nouvelle agression, se tenait debout. Le visage de Jeanne était affreux. Ses sourcils se tordaient; ses lèvres semblaient avoir disparu et sa bouche ne formait plus qu'un filet mince, une fissure par où s'échappait un souffle précipité. Le va et vient de la respiration donnait à sa poitrine des mouvements désordonnés. Ses poings crispés paraissaient obéir à l'idée de déchirer, de broyer quelque chose. Jamais, certainement, M. Dietrick n'avait vu pareille femme. Il était devenu muet. Machinalement, il s'essuyait le front.

« C'est bien, dit Jeanne avec une apparente indifférence, après une minute d'attente, parlez maintenant, je vous écoute.

— Si — si vous n'étiez une femme, dit M. Dietrick, je saurais...

— Parlez donc ! » reprit-elle en frappant du pied. Elle vint à lui et, le prenant aux épaules, le força de

se rasseoir; puis elle resta debout , les bras allongés le long de ses hanches , regarda bien en face l'avocat et ajouta : « Parlez bas, mais parlez vite.

— Que voulez-vous savoir ? Je suis trop complaisant pour...

— De quel enfant, tout à l'heure... de quel maraîcher, de quelle nourrice me menaciez-vous?

— Je ne vous menaçais point , mademoiselle : vous m'avez poussé à bout.

— Mais enfin — mais encore!...

— Je veux avant tout, dit l'avocat en prenant un air digne et offensé, vous prier de croire que je n'obéis pas, — que je n'obtempère pas à un ordre quelconque. Seulement, mademoiselle, mes projets ne me défendent pas de vous apprendre que je sais qu'entre vous et le maraîcher Straetman, de Muysen, il y a un secret.

— Et — d'où tenez-vous cela ?

— Ah! ceci est mon affaire, mademoiselle. Si vous le permettez, je ne répondrai pas à cette question. »

M. Dietrick se leva , se raidit , regarda froidement Jeanne interdite, muette, et fut sur le point de mettre son chapeau en signe de mépris. Mais un geste réclama son attention : « Dites-moi tout, dit-elle en le touchant au bras, dans votre intérêt comme dans le mien.

— Non, répliqua-t-il. Qu'il vous suffise de savoir que je suis de moitié dans votre secret, et que votre neveu, mademoiselle, se porte comme un moine.

— Vous l'avez vu?... dit Jeanne sans réfléchir.

— Non; mais j'ai vu souvent son père nourricier, qui l'aime beaucoup. »

A ce moment, la porte du magasin s'ouvrit, et Colette se montra à demi; elle était pâle et bouleversée : « Qu'y a-t-il? dit-elle. Vous parlez si haut!

— Vous, dit Jeanne, montez à votre chambre : ne vous mêlez pas d'affaires qui ne vous concernent pas...

— Mais au contraire, dit M. Dietrick en s'avançant; il me semble...

— Allez, Colette, reprit Jeanne en prenant sa sœur par le bras, — allez! » Elle la poussa dehors, lui fit monter l'escalier, tout en disant d'une voix basse et ferme : « Restez là-haut, ou il vous arrivera malheur. » Puis elle

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revint à M. Dietrick, qui attendait, dans une perplexité mêlée de colère, la fin de cette scène devenue si soudainement violente. « Maintenant, dit Jeanne en rentrant et fermant la porte derrière elle, racontez-moi votre petite histoire; nous n'avons plus à craindre les indiscrets. » Et elle s'assit, d'un air tranquille. Ce sang-froid démonta tout à fait M. Dietrick ; il crut sérieusement, pendant une minute, se trouver seul avec une folle, et il joua la dignité, espérant par sa contenance imposer à son interlocutrice.

« Je n'ai, dit-il, rien à vous raconter. Dès l'instant où vous oubliez les égards qu'on doit à un étranger, je n'ai plus qu'à me retirer.

— Je n'ai pas de neveu, dit-elle; vous avez voulu vous moquer de moi.

— Légalement, reprit M. Dietrick, c'est vrai, vous n'avez pas de neveu. Mllc Colette n'est pas mariée, et il n'y a nulle part d'acte authentique qui vous crée des devoirs quelconques. Mais selon la pure équité et le droit naturel, vous êtes la tante du petit garçon de sept ans et quelques mois que la femme Straetman a élevé. Vous ne pouvez nier cela.

— Vous parlez hébreu, monsieur l'avocat.

— Vous me comprenez bien, mademoiselle; mais je sais quelle mystérieuse pensée vous conseille de dissimuler...

— Ma sœur, selon vous, aurait donc eu un enfant, et je serais la tante d'un bâtard.

— Voilà la vérité !

— Et, sachant cela, vous venez ici — vous vous présentez — vous voulez épouser une fille déshonorée... Qu'est-ce que cela veut dire ? Voulez-vous savoir l'effet que me fait votre visite, monsieur l'avocat de Malines? Vous spéculez sur cette prétendue faute, sur ce crime : ce n'est pas ma sœur qu'il vous faut, mais sa fortune. Ah! ah!

— Vous me prêtez, mademoiselle, des sentiments... C'est une insulte!...

— Expliquez- vous donc : prouvez-moi que j'ai tort, et je vous ferai de très-humbles excuses. Je suis religieuse, monsieur : je crains Dieu et je rapporte tout à lui.

— Je le savais , mademoiselle ; et c'est pourquoi votre exaspération m'a étrangement surpris, tout en m'ôtant les doutes vagues qui pouvaient me rester sur la vérité de ce que j'avançais. Causons donc comme des gens raisonnables. »

Cela dit, M. Dietrick, très-satisfait de lui, se rassit en pensant qu'il fallait maintenant entortiller cette vieille fille rageuse dans un filet d'où elle sortirait domptée et meurtrie. Mais à peine eut-il le temps de faire cette réflexion, car Jeanne reprit immédiatement la parole. Emporté par la vivacité de l'entretien, M. Dietrick ne calcula plus. Seulement, aux premiers mots que prononça Jeanne , il se raffermit l'esprit en se disant : « Jouons serré! »

« Colette, dit Jeanne, ne se mariera que si je lui donne ma permission.

— Mademoiselle votre sœur est majeure.

— Ce n'est pas une raison : elle m'a trop d'obligations pour songer à me quitter sans y être autorisée.

— Si j'en crois mon expérience, dit l'avocat en pesant ses syllabes, Mlle Colette doit avoir pour vous moins d'affection que de respect. Vous lui avez enlevé son enfant : elle a dû en souffrir....

— C'est une fable ! dit Jeanne. Maintenant, vous me donnez envie de rire. Questionnez donc mes voisins, la police.

- Oh ! reprit l'avocat en souriant, vous êtes femme à prendre les précautions nécessaires en toutes circonstances ; le secret si bien tenu sur la naissance et l'existence du petit neveu le prouve surabondamment. Mais j'ai des preuves de ce que j'avance.

82 LES DEUX ARMUIUÈRES.

— Quelles drôles de preuves! Dites-les donc!....

— Mon intérêt et le vôtre, mademoiselle, m'imposent silence, au moins pour le moment.

— C'est un moyen d'avocat; mais j'ai de bons yeux.

— Croyez-vous, mademoiselle, demanda M. Dietrick, que si je n'avais à cœur de maintenir sans tache la réputation d'une famille à laquelle je désire m'allier, je ne trouverais pas moyen de renseigner Mllc Colette sur les choses qu'elle aspire à connaître? Aujourd'hui, vous m'empêchez de lui parler, et je ne veux pas essayer de vous contrarier. Mais il n'est pas possible que vous puissiez

— pendant longtemps — la soustraire à sa destinée. J'ai tout calculé : elle sera ma femme, même malgré vous.

— Vous parlez bien, dit Jeanne, avec un sourire bilieux. Mâtin!....

— Je suis certain, continua M. Dietrick, que vous me comprendriez tout de suite, même si je m'expliquais plus mal.

— Non, dit-elle, je ne suis pas convaincue que vous ne soyez point un chevalier d'industrie ; je n'ai pas du tout confiance dans un homme qui vient calomnier une honnête fille, et la menacer de scandale, pour attraper ses économies. Voyez-vous, monsieur l'avocat, vous ne me ferez pas peur....

— Je le crois, dit M. Dietrick d'un air fin : ce serait plutôt le contraire. Mais je voudrais bien savoir ce que vous me reprochez. Prenez des renseignements sur moi et sur ma. famille. J'ai quarante-trois ans, je me porte bien, nia position sociale est honorable, et je désire m'établir définitivement. L'histoire de Mlle Colette m'a touché; j'ai pensé qu'il ne répugnerait pas à une jeune fille de son âge de se réhabiliter dans sa propre estime en

— en s'unissant à un homme probe et respecté. Je ne suis pas un galant, un séducteur; l'idée de faire la cour à une femme m'ennuie. J'ai cru que vous accueilleriez plus

— plus convenablement — une demande qui me pnrais-

LKS INTRIGUES. 85

sait convenable. Telles sont, mademoiselle, les raisons qui ont amené chez vous l'homme que vous injuriez du nom de chevalier d'industrie.

— Et qui veut épouser une jeune fille séduite...

— Chacun a sur toutes choses ses idées ; j'ai les miennes.

— Nos économies ne sont pas bien grandes; on nous fait plus riches que nous ne sommes.

— Vous avez chacune au moins cent mille francs.

— Ah ! Jésus Dieu ! quelle exagération !

— Tant mieux si je me trompe dans ce sens : cela vous prouvera d'autant plus clairement que mes intentions ne sont pas — celles que vous pensez.

Mais , — c'est vous qui le dites, — ma sœur a un enfant. Vous auriez pu — vous pourriez trouver une femme qui — une femme tout à fait honnête, — il me semble, puisque vous avez une position.

— Je veux une femme encore jeune, — et — et qui me soit soumise. Mlle Colette doit, d'après ce que je sais d'elle, posséder toutes les qualités que je souhaite à Mme Dietrick.

— Eh bien, dit sèchement Jeanne en se levant, je lui parlerai...

— Vous me renvoyez ainsi ? dit l'avocat.

— Et comment donc? je n'ai pas l'habitude de baiser les mains aux gens. Je ne suis même pas votre servante, monsieur. C'est votre faute si je me suis mise en colère; il y avait bien des années que ça ne m'était arrivé.

— Je ne veux pas partir, dit .M. Dietrick, avant d'avoir obtenu voire consentement et celui de votre sœur. »

Cette phrase, assez fermement accentuée, d'un ton incisif, fit faire un soubresaut à Jeanne. Une pareille résistance la stupéfiait. Ses yeux sombres disparurent un moment sous ses sourcils. « Vous resteriez ici , malgré moi! dit-elle.

— Entendons-nous, reprit plus doucement M. Die-

84 LES DEUX ARMURIÈRES.

trick. Trop de précipitât! on ne vaut rien, en quoi que ce soit. Rasseyez-vous, mademoiselle, et prêtez-moi dix minutes d'attention. »

Invitée ainsi familièrement, et sans plus de malaise, à entrer en conférence pacifique avec un homme que tout à l'heure elle trouvait tant au-dessous d'elle, Jeanne Hendricks, pour la première fois de sa vie, perdit confiance en elle-même. Le sentiment de cette décadence, alors aussi faible qu'une lueur se réfléchissant dans une eau agitée, la traversa soudain, sans laisser d'autres traces qu'une contrainte indéfinissable. Alors elle examina d'un regard vif, inquiet, la contenance de son adversaire, et lui trouva la physionomie aussi mielleuse qu'à l'heure où il s'était présenté à elle le matin, le chapeau à la main, et s'essuyant le front. Une grâce froide aussi persistante, après la scène qui venait de se passer, donna fort à réfléchir à Jeanne. Et, tout en écoutant l'avocat avec une grande attention, elle prit le temps de se trouver vieillie.

Du reste, elle se sentait battue; M. Dietrick l'avail attaquée rudement, en touchant juste aux endroits sensibles, et elle comprenait qu'il y avait dans cette facilité à découvrir les défauts de la conscience autre chose que de la perspicacité, de la divination. C'était le fait, ou plutôt l'allusion au fait qui servait d'argument à l'avocat. S'il avait établi une accusation plus formelle, en lui donnant pour base le récit dans toute sa simplicité, il eût montré à Jeanne un homme ordinaire

avec lequel elle aurait à coup sûr lutté avantageusement. Mais M. Dietrick s'était amusé dans des circonlocutions ejt avait montré des sentiments personnels qui avaient paru éloigner la discussion de son principal objet; et cependant, Jeanne se sentait à la merci de cet étranger; elle était presque vaincue ; elle ne savait plus comment se défendre. Aussi, dès cet instant, ce qui s'éveilla en elle touchant M. Dietrick eut le caractère bien accusé de la haine.

« En me présentant chez vous ce matin, dit l'avocat, il faut vous l'avouer tout de suite, mademoiselle, j'avais la certitude que nous nous entendrions. Cela paraît vous surprendre, parce que, jusqu'à ce moment, nous nous sommes trouvés dans le désaccord le plus parfait. Mais j'arrivais armé non-seulement de moyens irrésistibles, mais de raisons irréfutables...

— Vous parlez comme un avocat, dit Jeanne en l'interrompant avec un geste de colère ; mettez-y moins de malice et faites-vous comprendre.

— Je croyais être simple, dit M. Dietrick en souriant et en jouant l'étonnement.

Vous n'êtes pas ici au tribunal.

— En tous cas, je n'y figurerais pas en accusé, répliqua-t-il. Eh bien, mademoiselle, je tâcherai d'être bref, afin que cet entretien, qui paraît vous être à charge, se termine tout de suite. Que gagnerez-vous à empêcher que je voie Mllc Colette et que je tâche de me faire aimer d'elle? Je n'en sais rien. Où est votre intérêt dans une pareille conduite? Je ne le vois pas. Refusezmoi l'entrée de votre maison, et je m'empresse d'apprendre, d'une ou d'autre manière, à votre sœur, que son fils est vivant et qu'il habite la ferme de Straetman. Croyez -vous que vous puissiez empêcher une mère, même après un laps de sept ans, de courir à ce fils qu'elle n'espérait plus embrasser? Vous voyez que je suis muni d'armes auxquelles on ne résiste pas...

— Mais, dit lentement Jeanne, si je dis à Colette que son enfant est mort, et que vous êtes un imposteur, elle me croira.

— Peut-être, répondit M. Dietrick; je vous reconnais cet ascendant sur elle : vous m'avez donné des preuves de l'autorité qui vous fait ici maîtresse absolue. Mais, à mon tour , croyez-vous donc que je ne saurais pas me servir du hasard pour amener la justice à s'occuper de vous? Sans doute vous ignorez que les lois punissent les crimes et délits envers les enfants. 11 ne me serait pas difficile d'atteindre à la vérité éclatante en forçant Straetman à dire tout ce qu'il sait. Il y a, entre cet homme, qui vous connaît depuis longtemps de nom , et vous, une chaîne non interrompue de faits qui vous accableraient. La personne qui depuis sept ans sert d'intermédiaire entre vous et les Straetman n'est plus à chercher pour moi. Enfin , à part les scènes qui se sont passées ici, je pourrais rétablir — je pourrais démontrer les ramifications de ce drame et en faire remonter à vous la responsabilité.

— Vous ne m'intimiderez pas avec des menaces, dit Jeanne ; je suis d'une famille où l'on meurt pour — pour défendre les causes justes, les causes saintes. Ma conscience est aussi claire que ce miroir, monsieur. Ce que j'ai exécuté, — c'a été dans un intérêt que — vous — ne comprendrez jamais. Accusez-moi : je me défendrai.

— J'aimerais mieux , mademoiselle , vous convaincre par des moyens plus doux. En tous cas, je tâcherai de mettre Mlle Colette dans mes intérêts.

— Et vous adopteriez le bâtard ! dit Jeanne avec un mépris superbe.

— Non, permettez : si vous me forcez à agir contre mes désirs, à détruire toutes mes espérances, je me contenterai de me venger, — soit en rendant un fils à sa mère, une bonne action! soit en appelant l'attention de la justice sur l'impunité d'une coupable, autre bonne

action ! Remarquez enfin , mademoiselle , qu'en donnant mon nom à votre sœur, je fais encore une bonne action, puisque en la prenant sous ma protection, j'empêche que l'idée même d'une calomnie ou d'une médisance puisse l'atteindre jamais.

— Oh ! je ne doute pas, dit Jeanne avec une rage qu'elle souffrait de devoir dissimuler, que vous ne soyez un homme — parfait. »

Elle se leva, hors d'elle. M. Dietrick, quoique souriant toujours, l'imita, craignant peut-être une agression pareille à celle dont il avait failli être déjà la victime. Ils se regardèrent sans parler, pendant bien une minute. Jeanne bouillonnait au dedans ; ses passions la torturaient comme si une famille de reptiles lui avaient rongé le cœur, comme si un essaim de guêpes piquaient l'intérieur de son cerveau. Jamais révolution plus violente ne s'était produite dans le système nerveux d'une femme. Jeanne avait autant envie de crier et de frapper que de parler. Et cependant sa prudence habituelle et la résolution qu'elle avait montrée dans toutes les circonstances de sa vie, triomphaient de cette révolte et en empêchaient la terrible explosion. v

Grisée par ce long entretien, elle qui d'habitude parlait à peine, le sang lui troublait les yeux et lui rougissait les pommettes; elle chancelait sur ses jambes, d'ordinaire fermes comme des arbres profondément enracinés ; elle sentait ses cheveux remuer sur sa tête ; son palais était sec comme si elle avait été en proie à une fièvre ardente. Dans cet état de surexcitation, elle était à la fois belle et laide; de nouveau , elle fit peur à l'avocat de Malines ; mais comme la certitude de vaincre le soutenait, il continua de sourire.

« Vous m'avez amené forcément, dit-il, à vous démontrer que je suis le plus fort. Si vous le permettez, je vous prouverai maintenant qu'une alliance avec moi ne peut que vous.. être utile — en toutes choses.

88 LES DEUX ARMURIÈRES.

— Parlez, dit Jeanne de sa voix la plus rauque, — parlez; vous pouvez tout dire : nous verrons après.

— Si vous m'aidez, dans trois mois votre sœur sera Mme Dietrick et habitera Malines. Alors, mon intérêt comme le vôtre sera de faire disparaître tout de suite l'enfant qui pourrait déshonorer votre nom, votre si respectable nom, votre famille si estimée. Vous vivrez tranquille pour toujours, car vous ne craindrez plus une indiscrétion, — de moi qui aurai tant de raisons pour me taire, — de Straetman , que nous empêcherons bien de parler.

— Il est certain, dit Jeanne en se calmant à demi, que du jour où Colette serait votre — femme, l'enfant deviendrait plus gênant pour vous que pour moi.

— Évidemment, reprit l'avocat ravi. Où voyez-vous donc là des obstacles ? De quelle nature sont-ils ? Vous libre, vous pourrez à votre tour vous marier. Ou bien, si vous voulez vous retirer à la campagne, dans les environs de Malines, après le départ du petit neveu, je vous trouverai un gentil château pour quelques milliers de francs. Avouez, mademoiselle, que vous vous êtes trop empressée de me recevoir comme si j'étais un — créancier. »

Et il se mit à rire ; Jeanne le regarda, et, voyant sa bedaine faire de petits bonds sous cet accès de gaieté, trouva ce beau parleur presque ignoble, répugnant. Puis, elle pensa : « Je me vengerai si je veux. »

— Tout ceci, reprit l'avocat devenant peu à peu guilleret, finit comme certains procès, par une bonne transaction, qui eût pu se faire mieux encore avant qu'après notre discussion. Arrêtons , si vous le permettez , les bases de notre alliance : Vous m'ouvrez votre maison comme à un futur beau-frère....

— Je pourrai au moins prendre quelques renseignements , dit Jeanne , qui avait des envies terribles de ricaner.

— Cela va de soi, parce que je n'ai rien à craindre de ce côté.

— Mais, interrompit- elle encore, si ma sœur allait vous trouver — désagréable - elle-même ! Elle est bien capable de refuser de vous voir; je ne la crois pas fort désireuse de changer d'état....

— N'est-il pas entendu que vous m'aiderez, mademoiselle ?

— Comment! moi, vous aider!.... cria Jeanne stupéfaite. Et pourquoi donc ?

— Je me figurais, dit M. Dietrick avec bonhomie, que le secret qui nous est commun devait faire de nous des alliés. En vérité, je comptais sur vous comme sur — sur un ami — éprouvé. Ce n'est pas l'intelligence qui vous manque, mademoiselle ; et cependant, à en croire votre exclamation, vous n'auriez pas compris que vous devez forcément me soutenir. (Ici, encore une fois, Jeanne se leva ; sa face ressemblait plutôt à celle d'une bête fauve qu'à un visage humain.) Je vous en prie, continua l'avocat, qui ajouta à ces mots un geste suppliant de la main, contenez-vous. On ne fait rien de bon quand on est en colère. Tenez, je vais en deux temps bien caractériser votre situation actuelle : Vous répondrez à la justice du délit que vous avez commis, ou vous serez ma bellesœur. Est-il si difficile de choisir ?

— Je nierai tout ! dit Jeanne énergiquement.

— On ne nie pas l'évidence, dit M. Dietrick, et songez que votre sœur sera un témoin à charge.

— Je prouverai qu'elle a été folle....

— Mais , mademoiselle , vous ne pourrez prouver que l'enfant n'existe pas. A qui l'attribuerez-vous ? Au lieu de votre neveu, sera-ce votre fils? L'héroïsme ne va pas jusque-là »

Jeanne ferma les yeux, pâlit et retomba sur sa chaise. M. Dietrick la regarda silencieusement ; sa figure ronde, pleine de santé , exprima la satisfaction que les obser-

90 LES DEUX ARMURIÈRES.

vateurs ont pu remarquer sur la physionomie des paysans qui ont fait un bon marché. Il faillit se frotter les mains. Mais s'apercevant que les yeux de Jeanne n'étaient qu'à demi fermés, il se tint coi , tout en pensant : « Elle est domptée. » Quant à elle , on eût pu la croire pétrifiée, si ses mains étroitement croisées n'avaient tremblé, si son sourcil récalcitrant avait été en place. Aussitôt qu'elle ouvrit les yeux, M. Dietrick reprit la parole : « Il me semble, dit-il , que Mlle Colette ne serait pas de trop ici en ce moment, puisque nous sommes d'accord. Ne pensez-vous pas, mademoiselle, qu'il serait au moins convenable de lui apprendre le résultat de notre — conférence? »

Jeanne se leva et resta debout pendant quelques instants près de la table , à laquelle elle s'appuyait de la main droite. Elle ne dit rien ; elle semblait chercher à acquérir la certitude qu'elle ne vacillerait pas en marchant. Enfin elle fit un pas, puis deux dans la direction du réduit où se trouvait la cage de l'escalier ; et alors, rassurée sur ses forces, elle passa raide près de l'avocat, en regardant devant elle, et quitta le petit salon.

Aussitôt qu'elle eût disparu, M. Dietrick se leva à son tour, agita en l'air son chapeau et fit une brève exclamation de victoire. Mais bientôt il posa son chapeau sur la table, donna à sa physionomie un calme aussi naturel qu'il le put, et attendit, debout, l'arrivée des deux sœurs.

Pendant cette attente de cinq minutes , il réfléchit à peine, parce que son ardente curiosité suivit Jeanne en imagination , et parce qu'il voulait que les deux sœurs vissent sa fermeté et sa désinvolture à leur entrée dans le salon. Malgré l'épanouissement dont ses traits étaient comme illuminés et qu'il ne réussissait point à éteindre, on distinguait cependant une ombre d'inquiétude dans de petits mouvements, pareils à des tics, qui se produisaient partout sur son visage et qu'il n'était pas le maître

de contenir. Ses jambes aussi changeaient à chaque instant de position, et l'on eût pu croire qu'il avait les pieds posés sur des plaques de fer chaud. Enfin, ce singulier supplice cessa : Jeanne reparut, suivie de Colette.

« Monsieur, dit aussitôt Jeanne d'une voix sourde et grave, — m'a donné les preuves de — l'honnêteté, — de l'honorabilité de ses propositions. Colette, il désire vous épouser; je donne mon consentement à votre mariage : vous êtes libre d'accepter ou de refuser. »

Après ces paroles, et d'un mouvement automatique, elle se dirigea vers la chaise placée près de l'œil-debœuf, et s'y assit, laissant en présence les futurs époux.

M. Dietrick s'inclina. « C'est , dit-il, plus à Mme Mindeler qu'à moi-même que je dois tant de bonté. Puis-je espérer, mademoiselle, que vous me répondrez affirmativement, — que vous permettrez à votre serviteur de venir quelquefois vous rendre ses devoirs?»

Colette tenait les yeux baissés ; elle était un peu pâle et agitée ; cependant, sa voix ne trembla pas lorsqu'elle répondit : t Monsieur, ce que ma sœur fait est bien fait.

— Une pareille réponse, reprit M. Dietrick, donne la mesure de votre tact et de la douceur de votre caractère. Croyez-bien, mademoiselle, que c'est avec bonheur que je tenterai d'obtenir plus d'expansion à l'avenir; il ne dépendra pas de moi que vous n'admettiez mes prétentions comme les plus raisonnables , les mieux fondées.... Vous pourrez me connaître par moi-même et par les autres. Mme Mindeler vous donnera , j'en suis certain, tous les apaisements désirables. Je ne veux pas revenir chez vous avant huit jours, afin de vous laisser le temps de tout peser. Le mariage est un acte grave. Quoi qu'il arrive, — je ne me repentirai jamais d'être venu personnellement — sonder — vos dispositions... »

92 LES DEUX ARMURIÈRES.

M. Dietrick causa ainsi à peu près seul pendant quelques minutes, et prit congé en témoignant par son langage et ses manières toute sa gratitude. Colette le reconduisit jusque sur le pas de la porte, assez ahurie, ne sachant qu'à peine ce qu'on lui voulait. Aussi, en rentrant, ses premières paroles marquèrent de l'inquiétude, presque de l'incrédulité.

« C'est donc vrai, dit-elle à sa sœur, que ce monsieur veut m'épouser? Mais, Jeanne, il ne me connaît pas; il ne sait pas...

— Il ne sait pas, — interrompit Jeanne en posant ses deux poings fermés sur ses genoux, — il ne sait rien, rien... entendez- vous? Ne voudriez-vous pas me faire accroire que vous ne seriez pas contente de vous marier, de me quitter? ..

— Je ne me suis jamais plainte, dit Colette; je me trouve bien comme je suis... Je serais volontiers morte fille...

— Non, reprit Jeanne, vous vous marierez... entendezvous?

— C'est donc alors vous qui ne voulez plus de moi ?

— C'est moi qui vous dis : vous vous marierez. N'estce pas assez?

— Mon Dieu! dit Colette, que vous ai-je fait pour que vous me parliez ainsi? Avant l'arrivée de ce monsieur, tout était si bien, si tranquille ici !

— Vous serez Mme Dietrick, continua Jeanne en sifflant chacune de ses syllabes. Que voulez-vous de plus? »

Elle se leva, vint à Colette et lui prit le bras, qu'elle secoua.

« Pourquoi donc avoir l'air fâché? demanda la pauvre fille, puisque je ferai tout ce que vous voudrez. Si c'est l'idée de me voir mariée qui vous met en colère, je resterai fille : vous savez bien que je ne me soucie de rien que de vivre dans la prière.

— Je vous dis moi, que vous vous marierez, répondit

Jeanne, dont le visage verdissait. Mais, entendez-moi, écoutez-moi bien ; vous ne serez pas Mme Dietrick avant que je sois mariée moi-même. Je ne veux pas mourir vieille fille, moi qui suis honnête, quand vous, vous — aurez trouvé un — établissement, — entendez-vous? (Elle lui serrait toujours le bras; Colette se mit à pleurer.) Vous lui direz ça, à ce monsieur, quand il reviendra, mais comme si c'était vous qui vouliez — qui exigiez que je sois mariée la première. Comprenez-moi bien, idiote !

— Mais, Jeanne, Jeanne, je ne me marierai pas du tout : ce sera mieux.

— Non ! vous vous marierez ! 11 le faut. Mais pas avant moi, ajouta Jeanne en grinçant des dents et secouant de nouveau sa sœur, — pas avant moi. »

Elle quitta le salon ; et Colette , l'entendant monter l'escalier, se laissa choir sur une chaise en se demandant : « Qu'est-ce que tout ça veut dire, mon bon Dieu? Qu'estil arrivé? Qu'ai-je encore fait — sans le savoir? Pourquoi n'ai-je pas osé écouter — là, à la porte? »

Pendant la semaine qui suivit ce dimanche orageux, Jeanne sortit beaucoup et montra une agitation qui dut paraître très-étrange non-seulement à Colette , mais à Barbe, mais aux voisins, mais aux personnes à qui elle alla faire des visites. Tout à coup, cette femme au maintien calme, et dont la vue faisait naître dans l'esprit des images aux formes immuables , se donnait un mou-

94 LES DEUX AflMURIÈRES.

vement extraordinaire. On la voyait sortir plusieurs t'ois par jour; dans la rue, elle marchait vite, la tête baissée, le visage caché par un voile épais. Chez elle, ses paroles étaient toujours aussi rares, mais plus brèves; ses gestes, autrefois lents et solennels , étaient devenus vifs et brusques. A la voir ainsi transformée, Colette dut se figurer que la maison Hendricks allait se trouver sous le coup d'une catastrophe épouvantable. Et, comme elle attribua tout à M. Joseph Dietrick et au mariage projeté entre elle et qet étranger, la pauvre fille se trouva perdue dans un dédale de pensées dont le désordre augmenta à mesure qu'elle essaya d'en sortir. L'idée de questionner Jeanne, de la supplier, de se mettre à sa disposition, ne lui vint pas; c'eût été là une marque qu'elle se fût crue bonne à quelque chose, et il y avait trop longtemps qu'elle était nulle pour qu'elle pût acquérir aussi rapidement à ses yeux propres une valeur quelconque, même illusoire.

Chaque fois que Jeanne sortait, Colette l'observait avec angoisses, espérant découvrir dans son maintien et dans sa physionomie le reflet du sentiment qui la préoccupait. « C'est depuis dimanche qu'elle est ainsi, se disaitelle ; tout vient donc de ce M. Dietrick ; alors, c'est mon mariage qui la tourmente. Mon Dieu! mais je ne désire pas me marier. » Et puis, elle se rappelait cette courte scène, pendant laquelle Jeanne lui avait dit plusieurs fois, après le départ de l'avocat : « Vous vous marierez! Je le veux! » d'un ton que la colère, une sorte de rage et de folie rendait véritablement effrayant.

Colette essayait de raisonner; mais que pouvait-elle comprendre à. cette affaire dont le nœud lui échappait ? Même plus jeune et plus éveillée, son intelligence n'eût point été assez perspicace pour découvrir, à travers mille petits faits quotidiens, dans la voix, dans les gestes do Jeanne et dans les idées qu'elle exprimait, un aperçu de l'idée qui la poussait à agir. « Elle veut que je m*1

marie, et mon mariage paraît lui déplaire, » se disait Colette. Comment concilier les deux moitiés de cette contradiction? « Si elle sort pour prendre des renseignements sur M. Dietrick, pourquoi ne me dit-elle rien de ce qu'elle apprend? » se demandait-elle encore. Enfin, « pourquoi me force-t-elle à déclarer à ce monsieur que je veux qu'elle soit mariée avant moi, quand cela m'est égal, — et pourquoi ne fait-elle pas elle-même cette réserve? »

Barbe-Deux, qui depuis sept ans avait vu toujours ses maîtresses de la même humeur, dut remarquer et le mouvement que se donnait Jeanne et la tristesse anxieuse qui se réfléchissait dans les traits doux et placides de Colette. Elle ne questionna ni l'une ni l'autre, mais naïvement elle fit un jour l'observation que Mlle Jeanne se fatiguait beaucoup. Et puis, à son ami Borgnet, qu'elle vit le jeudi soir sur le seuil de la porte, rue des Eperonniers, elle dit en confidence qu'il se passait quelque chose dans la maison ; et elle montra , par les craintes véritablement absurdes que son imagination enfantait au sujet de ses maîtresses, combien elle leur était dévouée. « Bah ! bah ! dit Borgnet, s'il y a quelque chose, nous le saurons. Ne croyez-vous pas, Barbe, qu'elles désirent céder leur commerce?

— Jésus Dieu! répondit Barbe, et qu'est-ce qu'elles feraient donc, n'ayant plus rien à faire?

— Mais, reprit Borgnet, elles ne feraient rien : on se contenterait de ça, si on avait leur fortune, et on se marierait, Barbe, le plus tôt possible. C'est que voilà bien longtemps que ça dure.

— Allons, Borgnet, encore votre refrain ! un peu de patience.

— On en a, Barbe, — mais tout s'use... »

La première visite de Jeanne avait été pour une femme habitant, rue d'Or, le second étage d'une maison occupée par un passementier. Cette femme, âgée d'environ qua-

% LES DEUX ARMURIÈRES.

rante-cinq ans, se nommait la veuve Chamard et était accoucheuse. Sans doute son état avait été lucratif, car son appartement, tenu avec beaucoup d'ordre, ne montrait nulle part de traces de malaise; les meubles, les rideaux, les tapis étaient dans le meilleur état ; aussitôt qu'on était entré, on se sentait dans un milieu de bien-être que Mme veuve Chamard complétait très-harmonieusement.

C'était une grosse petite femme, alerte malgré son embonpoint, fraîche, dont la mine rieuse et avenante valait des réceptions même affectueuses. Lorsque Jeanne entra chez elle, elle était en conférence avec un tout jeune homme; Jeanne attendit dans une espèce d'antichambre pendant cinq minutes, et vit alors passer ce jeune homme, qui paraissait très-ému et dont la vive rougeur annonçait en outre un embarras extrême. Mme Chamard le reconduisait en ayant l'air de le rassurer sur un point qui le tourmentait beaucoup. « Soyez tranquille, cher monsieur, tout ira à merveille; fiez-vous à moi : ma réputation n'est, plus à faire comme discrétion à toute épreuve; et j'ose ajouter que je ne suis point maladroite , puisque je prospère. « Le jeune homme sortit et Mme Chamard vint à Jeanne. « Mademoiselle, dit-elle, la race humaine dégénère, j'ose l'affirmer; personne mieux que moi ne peut être à même de constater l'affaiblissement des facultés physiques et morales, à notre époque. A vingt-deux ans, aujourd'hui, malgré leurs belles apparences, nos jeunes gens sont des enfants...

— Je veux vous parler sérieusement , madame , dit Jeanne en se levant.

Je suis toute à vous, chère mademoiselle Hendricks ; entrez dans mon salon, et dites-moi en quoi je puis vous être utile. »

Jeanne entra, mais ne voulut pas s'asseoir.

« Vous vantez votre discrétion, dit-elle; pomment

donc se fait-il qu'on me sache la tante d'un enfant qui n'a jamais été inscrit sur les registres de l'état-civil?

— Et qui sait cela , mademoiselle ?

— Un étranger , un habitant de Malines , un avocat qui est venu chez moi , hier, me menacer de dénonciation. Est-ce ainsi que vous gagnez votre argent ? »

Cette virulente accusation, faite sans préparation aucune, sembla toucher Mme Chamard, dont le frais visage se rembrunit. Cependant elle ne garda pas le silence pendant plus de cinq secondes. « Mais, dit-elle, s'il y a eu indiscrétion, mademoiselle , quelle preuve avez-vous que je sois la coupable? Mon intérêt, autant que ma réputation....

— Madame, interrompit Jeanne, c'est vous qui avez parlé, parce que vous êtes seule en possession du secret — qui me — déshonore. Vous et moi sommes les deux seules personnes au monde qui connaissions l'existence de ce petit — malheureux ; — moi, je me suis tue, pour des raisons que vous savez ; vous, vous n'avez pas su tenir les promesses que vous aviez faites. J'aurais dû me défier de vous : vous êtes Française. Quand on parle si bien, il est trop difficile de se taire.

— Mon Dieu! chère mademoiselle....

— Eh! laissez donc cette façon doucereuse.... avec moi, — cela ne prendra pas. Souvenez-vous pourtant que vous avez exigé que je vous disse toute la vérité, afin d'avoir contre moi un recours — moral, — ce sont vos propres paroles, — pour le cas où je ne tiendrais pas mes engagements. Ah! j'aurais dû mentir alors; mais on ne pense pas à tout. Voyons, qu'avez-vous de sensé à répondre ?

— Vraiment, mademoiselle, vous m'étonnez, vous me prenez au dépourvu. Mais, je vous en prie, asseyezvous.... Je ne me souviens pas en quelle occasion j'aurais pu m'oublier à ce point.... Avouez que mon intérêt et le soin de ma réputation....

98 LES DEUX ARMURIÈBES.

— Si vous ne savez vous défendre qu'avec des phrases, reprit Jeanne d'un ton bref et sévère, il vaudrait mieux confesser tout de suite que vous avez abusé de nia confiance.

— Mais, mademoiselle !

— Est-ce vrai, oui ou non? Et pourquoi parler? Vous saviez parfaitement que je devrais vous soupçonner, dès que les premiers bruits d'une indiscrétion arriveraient jusqu'à moi...

— Mademoiselle, je suis fort étonnée que sans preuve aucune vous veniez ainsi tout d'abord m'accuser.... Ma réputation....

— Vous n'êtes, interrompit encore Jeanne, ni discrète ni adroite, madame. Devant l'évidence, vous niez une faute — grave — grave à cause des conséquences qu'elle peut avoir pour moi.... Le mal est fait, — il est trop tard pour l'empêcher. J'aurais dû depuis longtemps éloigner ce petit malheureux. Eh bien, vous ne cherchez pas, — vous ne trouvez pas un moyen de réparer votre — faiblesse? Votre devoir, maintenant, n'est-il pas de me venir en aide ?

— Mais je suis entièrement à votre disposition, chère mademoiselle. Je suis désolée que vous ayez des ennuis. Par état, je suis au service de tout le inonde, et particulièrement des personnes respectables qui, depuis si longtemps, ont confiance en moi...

— Confiance ! — oui — enfin ! dit brusquement Jeanne. Voyons, il faut retirer de chez cette brute de Straetman, l'enfant — le malheureux. Voulez-vous vous charger de ce soin ?...

— • Oui, mademoiselle. Et où faudra-t-il le conduire?

— Vous l'amènerez ici, — après avoir conclu avec ce Straetman un — comment veux-je dire? — un — aidezmoi donc — ah! un compromis.... Vous lui ferez jurer de se taire sur la disparition de l'enfant. On ne lui demande qu'une chose, c'est de rester muet à toutes les questions,

— et pour prix de cette facile ^obéissance, — le brave homme, qui a dû parler, lui aussi ! touchera une pension de cent quatre-vingts francs par an, — quinze francs par mois. Mais vous tâcherez, madame, de donner à cet arrangement toute la solennité désirable; faites jurer Straetman sur l'Evangile, sur sa part de paradis, qu'il prenne Dieu à témoin.... M'avez-vous comprise ?

— Oh ! mademoiselle, vous me faites affront!...

— Voici l'argent du premier trimestre de la pension

de Straetman et vos frais de voyage Partez tout de

suite et revenez immédiatement.... Arrangez- vous de manière que tout reste secret. Je suis forcée de vous parler ainsi, madame; je ne sais plus jusqu'à quel point je peux me fier à vous. Si vous savez bien mentir, affirmez à Straetman que je pars, que je quitte la Bel- , gique, et que le capital de sa rente est versé chez un

notaire. Arrangez cela le mieux — que vous pourrez

Mais surtout que Straetman jure.

— Je partirai demain matin , mademoiselle, et tout sera fait selon vos désirs. Je tiens trop à vous être agréable pour....

— Demain matin ! dit Jeanne. Et pourquoi pas aujourd'hui, à l'instant, parle premier convoi?

— J'ai ce soir, en ville, une cliente qui réclame mes soins.

— Il y a des chirurgiens : faites-vous remplacer.

— Il s'agit, dit Mme Chamard, d'un accouchement mystérieux. Le petit jeune homme qui sortait tantôt de chez moi, et que j'ai eu bien de la peine à confesser, venait...

— Vous lui avez promis d'être discrète, dit Jeanne en se levant. Enfin, partez donc demain s'il le faut; mais si vous étiez libre la nuit, n'attendez pas, louez une voiture : vous pourriez être ici demain matin. Je viendrai voir, — m'informer — m'assurer, — et si l'enfant est là, vous en débarrasser.

400 LES DEUX' ARMURIÈRES.

— Croyez , mademoiselle , que je ferai tout ce qu'il faudra : je connais trop votre générosité pour ne pas me conformer à...

— Eh! madame, laissez-là ces compliments; vous savez bien que je ne les aime pas.

— Vous allez donc prendre le petit chez vous, chère mademoiselle ?

— Madame Chamard, répondit Jeanne, vous êtes une sotte, malgré votre qualité de Française, et vous êtes plus curieuse qu'il ne faudrait. Pour l'amour de Dieu, ayez donc un moment le bon sens qui semble vous manquer. Qu'est-ce qu'on vous demande ? De l'activité et de la discrétion, etje vous paye recta. N'est-ce pas là une besogne bien facile? Aussi, je vous conseille de faire pénitence dans vos moments perdus... Ici, cachez bien l'enfant; il ne faut pas qu'il me voie. »

Lorsque Jeanne fut partie , Mme veuve Chamard se dit : « Dieu du ciel ! quelle langue ! Qu'a-t-elle donc mangé, cette amoureuse d'hosties, pour dévider de pareils chapelets. Ah ! mais, elle payera ses impertinences, — et puis, nous verrons!... »

Dans l'après-midi, Jeanne sortit de nouveau. Elle alla faire une visite à Mme Mindeler qui avait, rue de Namur, un magasin de tapis très-bien achalandé.

Quoiqu'il y eût un M. Mindeler, ce n'était pas lui qui était connu des clients et ce n'était pas lui qu'on demandait en entrant dans la maison; il était surtout le mari

de Mme Mindeler et le* chef de la famille. M. Mindeler n'avait aucune ambition, et il se trouvait satisfait d'avoir aidé dans la mesure de ses moyens Mine Mindeler à faire lentement une fortune des plus honorables et à mettre au monde deux filles et un garçon.

Mme Mindeler et ses deux filles étaient dans le magasin lorsque Jeanne y entra. Elles se levèrent avec un empressement affectueux : c'étaient de bonnes gens trèssimples et très-sympathiques. Mme Mindeler paraissait avoir environ soixante ans , et portait allègrement les premières années de sa vieillesse ; elle était sèche ; mais son visage à angles n'avait pas une ligne qui ne marquât l'arTabilité la plus sincère. Elle prit entre ses mains les mains de Jeanne Hendricks, en disant : « Est-ce bien vous, mademoiselle? Qu'il y a longtemps qu'on ne vous a vue ici ! Je nous croyais brouillées !

— Je sors peu, répondit Jeanne. Et puis, je pourrais vous faire le même reproche. Moi, je pensais que vous aviez peur de mes armes... »

Les demoiselles se mêlèrent à la causerie, qui fut gaie. Lorsqu'on entrait chez Mme Mindeler, une sorte de bienêtre vous échauffait le cœur et l'esprit, et il fallait se mettre en harmonie avec le sentiment d'expansion fraternelle qui régnait entre les membres de cette heureuse famille. Jeanne elle-même n'échappait pas à cette influence délicieuse; cependant ses visites aux Mindeler étaient rares. Peut-être se sentait-elle dépaysée en pénétrant dans ce milieu où chacun semblait pratiquer sans fatigue, et naturellement, les lois de responsabilité réciproque et de solidarité. D'ailleurs, bien que les Mindeler remplissent ponctuellement leurs devoirs de chrétiens, Jeanne trouvait assez tièdes leurs idées religieuses, et elle craignait de fréquenter ces gens, voulant conserver intacte sa foi en les promesses de l'Église de Rome. Enfin, pour tout dire, Jeanne avait un soir rencontré chez M me Mindeler, il y avait de cela environ huit années, une

1<>2 LES DEUX ARMURIÈRES.

malheureuse créature à qui l'on donnait certains travaux grossiers qu'elle pouvait exécuter chez elle et qui l'aidaient à vivre. Cette pauvre femme , une sorte de naine à demi idiote, âgée d'une quarantaine d'années, racontait à qui voulait l'écouter l'histoire de ses adversités. Elle avait été jeune, et jolie, et aimée; les jésuites lui avaient enlevé son amant et, depuis lors, ne cessaient de la persécuter. Les jésuites mettaient du poison dans son pain, éteignaient le feu en hiver dans son poêle, lui volaient un soulier, ou le trouaient, la calomniaient chez ses clients, — la tourmentaient de mille façons diverses, à la fois tristes et plaisantes. Mme Mindeler et ses enfants soutenaient, en lui donnant des travaux faciles, ou à l'aide d'aumônes délicates, cette victime de l'amour; et Jeanne, indignée de voir user ainsi du droit et du devoir que chacun a de faire le bien , même aux ennemis des jésuites, n'était plus venue que de loin en loin chez Mme Mindeler, où elle pouvait se rencontrer avec la pauvre Agathe et l'entendre blasphémer.

C'est là ce qu'eût peut-être dit Jeanne, si on l'avait questionnée à ce sujet; mais la vérité accentuait mieux encore certains sentiments qui faisaient le fond de son caractère. L'idiote Agathe, au milieu de ses lamentations, paraissait surtout vouloir convaincre ses bienfaiteurs qu'elle avait été aimée ; et l'idée de l'amour, attachée à cette créature disgraciée, révoltait Jeanne; c'était pour elle comme une insulte. Pourquoi donc Julien Crèvecœur aurait-il refusé de l'épouser, puisqu'un homme quelconque avait aimé Agathe, une sorte de monstre? N'était-ce pas faire injure au bon sens que de recevoir un être aussi difforme de corps et d'esprit, et dont les discours et les récits absurdes mettaient hors d'elles les personnes raisonnables ? Ces sortes de froissements intérieurs, qu'on n'avoue pas, et qu'on s'entête à entretenir comme on fait d'une plaie qui doit suppurer, persistent d'ordinaire chez les caractères inquiets

qui rapportent à eux tout ce qui se dit ou se fait dans la sphère de leur action, et même en dehors de cette sphère. D'ailleurs, dans le monde des sensations , il n'y a point d'unités; chaque petit centre a des ramifications infinies, qui lient entre eux les hommes comme sont liées entre elles toutes les molécules du monde physique. Seulement, selon le plus ou le moins de sensibilité, ou si l'on veut, d'égoïsme des centres, les froissements sont plus ou moins persistants. La rancune est un de ces foyers énergiques qui absorbent toutes les sensations mauvaises et n'en rejettent aucune. Pour Jeanne , Agathe l'idiote était presque une ennemie; et, comme elle ne voulait point souffrir de la présence de cette infortunée, elle renonçait à voir des gens, qu'au fond elle estimait parce qu'ils étaient simples et inoffensifs, mais à qui elle reprochait une impardonnable faiblesse.

Elle revit cependant Mmc Mindeler avec un véritable plaisir, et fut expansive autant que le lui permirent ses préoccupations. Pendant une heure, elle causa de choses et d'autres, de façon à stupéfier Colette s'il lui avait été donné d'assister à cette entrevue. Elle s'intéressa aux enfants de Miue Mindeler; elle complimenta brièvement, mais sincèrement, les deux jeunes filles sur leur belle humeur et leur santé. Enfin, se trouvant seule avec Mme Mindeler, elle aborda sans circonlocutions le sujet de sa visite : de quelle réputation jouissait à Malines M. Joseph Dietrick?

— Mais, répondit M"lu Mindeler; M. Dietrick est trèscstinié à Malines, si j'en crois mes souvenirs. Je le vois deux ou trois fois par an dans les bonnes maisons bourgeoises, quand je vais embrasser ma mère. Il est gai, il parle bien; - vous savez, — mademoiselle, — il est avocat, ajouta-t-elle en souriant.

— Il est venu chez nous, dit Jeanne, et il s'est recommandé de vous.

— Eh bien, je n'ai rien de mal à en dire; la vérité, —

104 LES DEUX ARMURIÈRES.

entre nous — est que je n'aime pas beaucoup ses manières. Mais je le crois fort honnête homme. 11 nous fait visite quand ses affaires l'amènent à Bruxelles.

— Vous lui aviez donc parlé de nous, madame Mindeler?

— C'est possible. En causant, et sans doute sans intentions particulières, car je ne me rappelle pas, — j'ai pu, chez ma mère, parler de vous comme d'anciennes amies.

— Je sais bien, dit Jeanne pensive, que vous ne nous avez pas maltraitées. Je vous connais : vous aurez encore exagéré nos petits mérites, notre petit avoir.

— Mais non, je ne pense pas, mademoiselle Jeanne.

— Allons, allons, je vous connais, vous dis-je. D'ailleurs, ce qui arrive en est bien la preuve.

— Et qu'est-ce qui arrive ? demanda Mme Mindeler avec une teinte d'inquiétude. Rien de mal, je suppose, mademoiselle ?

— Oh! non, reprit Jeanne. Il veut épouser ma sœur Colette.

— M. Dietrick !

— M. Dietrick, M. Joseph Dietrick lui-même. Voyons, madame, qu'en pensez-vous? Devons-nous le recevoir? Est-ce un homme — un homme de notre genre — vous savez? A-t-il de la religion ?

— Mais, répondit Mmc Mindeler, je suis tout étonnée. Je ne m'attendais pas à une pareille nouvelle. Et il est venu ainsi sans préparation?...

— Il avait une bonne passe, avec votre nom, madame Mindeler.

— Avec mon nom — sans doute. Cependant, c'est une affaire bien sérieuse, un mariage. Mlle Colette ne sera peut-être pas très-contente d'épouser un veuf... A son âge...

— Il est donc veuf?

— Oui, mademoiselle; ne vous l'a-t-il pas dit? 11 a

deux filles, dont l'aînée est âgée d'environ — voyons — huit ou neuf ans.

— Ah ! ah ! dit Jeanne.

— Mais oui ; ne vous pressez pas trop ; il faut prendre des renseignements ailleurs, parce que moi, mademoiselle, je n'ai rien que de bon à vous dire de M. Dietrick. Il est lié avec ce qu'il y a de mieux à Malines. Il avait épousé Mlle Van Houbracken, dont le père était alors premier échevin. Il n'est pas riche, mais il n'est pas tout à fait sans fortune; ses enfants sont en pension; il plaide... Enfin, ce n'est pas un homme de rien et qui puisse... vous attirer des désagréments.

— Hem ! oui, — dit Jeanne, je vous crois.

— Ne vous fiez pas à moi, reprit vivement Mme Mindeler; je serais inconsolable si, par ma faute, il arrivait malheur à l'une de vous. C'est une affaire bien délicate.

— Vous avez raison — certainement, dit Jeanne.

— Je vous répète, mademoiselle, que les manières de H. Dietrick ne me vont pas; mais il peut me déplaire et plaire à Mlle Colette et à bien d'autres. 11 parle beaucoup et il est trop familier ; mais son état est peut être la cause de ce défaut. Je sais qu'il était journaliste à Gand avant d'habiter Malines, qu'il écrivait dans une gazette libérale : j'ai entendu dire cela chez ma mère, où quelqu'un faisait observer qu'aujourd'hui il est dans les rangs des catholiques, et j'en ai été frappée. Je ne connais rien à la politique, mademoiselle, mais je vous dis tout. Un mariage ! Vraiment, vous me surprenez î

— Lui donneriez-vous une de vos filles? demanda soudainement Jeanne.

— Non ! répondit sans hésiter Mmc Mindeler. Cela ne doit pourtant pas vous influencer, il faut tout savoir.

— Ah ! oui, il faut tout savoir, dit Jeanne en appuyant ces mots d'un geste de la tête, qu'elle remua de haut en bas.

— Vous êtes prudente, reprit Malc Mindeler, qui se méprit au sens de eette phrase, et je suis certaine que mes recommandations, à ce sujet, sont inutiles pour vous. Mais je ne saurais assez vous dire, mademoiselle, de bien vous informer. Je ferai écrire à Malines, si vous le désirez. Ou bien, ce qui vaudrait mieux, j'enverrai mon fils chez sa grand'mère, où peut-être il pourra apprendre des choses que tout le monde ne sait pas, car mon fils est prudent et sérieux

— Vous êtes trop bonne, dit Jeanne, sans accepter ni refuser, — je vous reconnais bien là. Colette a l'âge de raison; je lui dirai tout ça; elle se consultera »

Peu après, Jeanne Jlendricks quitta la maison de la brave Mmc Mindeler et rentra chez elle. Elle continua de garder un silence presque absolu, ne parlant que lorsqu'elle y était obligée et se montrant envers Colette d'une rudesse à laquelle la pauvre fille n'était plus accoutumée. Colette n'osait pas l'interroger; elle aimait mieux rester anxieuse, oppressée, que de provoquer une rebuffade, un mot dur et injuste qui l'eût fait souffrir d'une manière plus réelle ; cet état de vague appréhension allait mieux à sa faiblesse que l'idée d'une lutte avec sa sœur aînée ; elle était trop accoutumée à courber un front dénué d'initiative, et qui n'osait plus abriter une pensée vivante et féconde, pour oser concevoir l'espérance d'un triomphe dans un combat avec un aussi terrible ennemi. Que voulait-elle? Son enfant, — ou cette paix profonde, cette paix silencieuse et stérile qu'on ne trouve que dans les cloîtres.

LKS INTRIGUES. 1<>7

Le lendemain matin, vers dix heures, Jeanne marchait d'un pas vif vers la rue d'Or. Elle monta chez l'accoucheuse, dont la porte était fermée. Elle redescendit lentement, ruminant toujours. Ses lèvres s'agitaient; ses sourcils en mouvement disaient assez combien le travail du cerveau était sérieux et profond. Elle rentra au Pistolet de paille, où elle trouva Colette très-embarrassée, ayant trois ou quatre clients qui attendaient. Jeanne lui aida, puis alla s'asseoir dans le petit salon, près de l'œil-de-bœuf, où elle continua de ruminer, sans faire attention ni au mouvement de la rue ni à Colette. Bientôt Barbe servit à déjeuner, et les deux sœurs se mirent silencieusement à table. Mais la contrainte qu'éprouvait Colette était intolérable; elle voulut parler; l'attitude de Jeanne, son air sec et son mutisme avaient fini par la préoccuper vivement. « Jeanne, dit-elle d'une voix douce, vous ne dites rien ; est-il arrivé — quelque chose — un malheur ? » Et comme Jeanne ne répondait pas tout de suite, elle ajouta : « Vous sortez plus que d'habitude, et vous ne me parlez plus. Qu'est-ce qu'il y a?

— 11 y a, répondit Jeanne, que votre mariage me force à courir partout.

— Mon mariage ! Il faut donc que je me marie ?

— Oui, — oui, — il le faut.

— Ah ! Jeanne, ce n'est pas moi qui désire vous quitter, quitter votre maison, et partir avec un étranger. Pour-

108 LES DEUX ARMl'RIÈRES.

quoi dois-je être Mme Dietrick. Dites-le moi, dites-le moi ; peut-être que nous pourrons renvoyer ce monsieur.

— Ce n'est pas possible, répondit Jeanne d'un ton sec.

— Mais, reprit Colette toute tremblante, si je le refusais !....

— Vous ne le pouvez pas ! cria Jeanne en frappant sur la table avec le manche de son couteau : je vous le défends, entendez- vous.

— Mon Dieu ! Je ne comprends rien à tout cela. Je devrai donc me marier malgré moi? »

Elle se mit à pleurer, sans essuyer ses larmes, et à travers ce voile numide elle regardait sa sœur d'un air suppliant.

« Croyez-vous , demanda Jeanne , que vous ayez bien le droit de choisir une position? Est-ce à vous à me questionner sur ce que je veux faire? Songez-y bien, pensez à ce qui est arrivé ici. Le mieux, pour vous, est de vous taire et de tout admettre comme une punition de Dieu.

— Ah ! dit Colette, et moi qui me croyais pardonnée ! » Jeanne laissa échapper, en haussant les épaules, une

note ironique qui avait l'air d'un commencement de gaieté. Mais son visage reprit aussitôt son expression habituelle.

« Pardonnée ! dit-elle. Ce serait facile! Un péché mortel, pardonné en quelques années de tranquillité!... Voilà votre religion !

— J'ai tant pleuré, - je me suis tant repentie, reprit Colette, que le bon Dieu a peut-être eu pitié de moi.

— Mais vous, — vous! ne sentez-vous pas que vous n'avez pas assez fait pénitence ?

— J'étais tranquille, — je priais toujours.

— Vous êtes paresseuse dans l'âme, continua Jeanne avec énergie; vous n'avez pas de courage, même pour le repentir. Pour vous, je me suis mise dans le cas d'aller

en prison, en cachant votre — votre crime, en éloignant cet enfant! Mais vous ne me savez gré de rien....

— Si ce mariage vous est aussi désagréable qu'à moi, dit tout à coup Colette en interrompant sa sœur, il ne se fera pas.

— Et comment cela? Voyons votre idée....

— Je dirai à ce monsieur — ce que personne ne sait — que j'ai eu — que j'ai été mère, et il nous laissera tranquilles.

— Oui, répondit Jeanne, c'est bien trouvé! Et ce monsieur n'aura rien de plus pressé que d'aller raconter partout cette belle histoire, et la famille Hendricks aura un nom bien honorable!... Imbécile!... Voilà ce que vous inventez.

— Mais, Jeanne!...

— Taisez-vous : vous ne direz pas de sottises. Quand je fais tout ce que je peux pour empêcher les commérages de nous atteindre, vous iriez ainsi, — comme une idiote,

vous mettre sur la langue des gens. Non, non, vous deviendrez Mme Dietrick, sans rien dire, quand je vous donnerai mon consentement. Mais n'oubliez pas ce que je vous ai recommandé ; vous ferez des conditions à M. Dietrick, vous-même, entendez-vous? C'est vous qui ne voudrez pas vous marier avant moi, — pour gagner du temps. Ainsi, je pourrai m'occuper de ce petit malheureux.... »

A ce mot, Colette se leva; son visage devint tout blanc; elle dit d'une voix fébrile et avec difficulté : « Le petit ! il — il vit donc ? »

— Oui, * répondit Jeanne.

Colette retomba sur sa chaise, comme anéantie; elle ferma les yeux : pendant une minute, on eût pu la croire morte. Tout à coup le sang envahit ses joues, ses lèvres frémirent sans qu'aucun son en sortît. Ses yeux, rouverts, s'attachèrent sur ceux de Jeanne avec angoisse.

c Voilà comme vous êtes guérie, vaincue, et comme

110 LES DEUX ARMl'RIÈRES.

vous vous repentez, dit Jeanne avec mépris. Au inoindre mot, vous vous pâmez.

— Il vit! il vit! dit enfin Colette.

— Oui, pour ma honte et la vôtre, — Dieu l'a voulu.

— Eh bien, reprit Colette avec rapidité, donnez-lemoi, — dites-moi où il est, — laissez- moi aller le retrouver, je l'emporterai bien loin, — je changerai de nom. — Je vous laisserai toute notre fortune, - jamais plus je ne prononcerai le nom d'IIendrieks; je vous le jurerai sur l'Evangile, sur la croix, — sur Dieu. Jeanne!...

— Non, dit Jeanne, comme si elle appliquait un coup de marteau.

— Pourquoi? pourquoi? demanda avec désespoir Colette.

— Tu veux le savoir ! dit alors Jeanne en se levant. Eh bien, je te le dirai, afin que plus jamais tu ne me tourmentes à ce sujet.

— Dites donc, mon Dieu !

— Parce que tu m'as volé mon mari, continua Jeanne en prenant un des bras de Colette dans sa main nerveuse et en le serrant à le casser. Tu as agi comme une prostituée, pour m'enlever Julien Crèvecœur. En cachant ton misérable enfant, je me venge, et je sers Dieu, — entends-tu? et je fais — mon devoir — d'honnête femme... »

Jeanne était emportée par une si aveugle colère qu'elle ne put continuer. Elle se retrouvait pendant cet entretien dans le même violent état où elle était huit années auparavant. Ces deux femmes avaient dormi; toutes deux avaient conservé en elles les sentiments qui les avaient bouleversées, aussi intacts, aussi vivants que si une seule nuit se fût écoulée depuis leurs premières luttes. Pendant que Jeanne parlait, Colette écoutait, épouvantée. Lorsque Jeanne se tut , elle se mit à pleurer abondamment. « C'est ça, dit alors Jeanne , ne vous

IFS INTRIGIF.S. 111

gênez pas; et si Barbe monte, ce seront des questions : Qui est-ce qui répondra? »

Colette, que cette cruauté parut mettre hors d'elle, se leva en s'écriant : « Eh bien, je dirai tout à M. Dietrick, — tout — et nous verrons ! »

Jamais une parole de révolte n'était sortie de ses lèvres ; ces mots firent sur Jeanne l'effet d'un coup de foudre éclatant dans un ciel bleu. Elle se leva, effarée; — puis, ne voulant sans doute pas s'en croire elle-même , elle dit avec un grand sang-froid : « Vous parlez comme si vous aviez la fièvre chaude.

— Je veux mon enfant ! dit Colette.

— Eh bien, cherchez-le !« répondit Jeanne en haussant de nouveau les épaules.

Et elle se rassit, tandis que Colette, dans un grand transport de douleur, se précipitait vers l'escalier et montait à sa chambre; elle se jeta sur son lit, où elle resta toute la journée, de sorte que Jeanne ne put sortir que vers neuf heures du soir, lorsque le magasin eût été fermé.

La porte de la maison que Mme Chamard habitait , et dont un passementier était le principal locataire, restait ouverte assez tard dans la soirée. Jeanne , le visage bien masqué par un voile noir, put arriver jusqu'au palier de l'appartement de l'accoucheuse sans être remarquée. Elle sonna, et Mme Chamard vint ouvrir elle-même. « Entrez, dit-elle lorsqu'elle eut reconnu Jeanne ; le petit est là qui dort. » Jeanne entra sans répondre.

Elles s'assirent toutes deux, la veuve avec empressement et vivacité , M1,e Hendricks en gardant son calme. Elles se regardèrent; les yeux de Jeanne étaient tout interrogation. « Cela a bien marché, mais non sans peine, dit à voix basse Mme Chamard. » Elle respira bruyamment, avec satisfaction. Jeanne ne dit rien, t Heureusement, ajouta l'autre en faisant un clin d'oeil,

112 LES DEUX ARML'RIÈRES.

j'avais emporté de l'argent , comprenant que cette brute de paysan ne lâcherait pas le petit sans être bien payé. Ah ! mademoiselle, que ce Straetman m'a donné chaud ! Il usait et abusait du droit de ne pas comprendre le français; tout ce que j'ai dit, dans votre seul intérêt, je l'ai dit trois ou quatre fois ; le moindre terme, il fallait le retourner, l'expliquer comme aurait pu faire un avocat. Enfin, j'ai vaincu!

— Je vous suis très-reconnaissante, dit froidement Jeanne.

— J'ai pensé , chère mademoiselle Hendricks , que j'étais là votre représentant, qu'il fallait agir comme vous l'eussiez fait vous-même et ne pas regarder à quelques billets de cent francs.

— De combien vous suis-je redevable, madame? » Mme Chamard entra dans les détails les plus minutieux

sur son voyage et sur son entrevue avec Straetman, sans que Jeanne fît le plus petit geste d'impatience ; et elle finit par déclarer que le paysan n'avait point voulu d'abord se séparer de l'enfant, — à aucun prix. 11 l'aimait comme s'il avait été à lui ; il l'avait toujours regardé comme tel ; il pleurait en affirmant cela. « Ces rustres, ajouta Mmc Chamard, sont aussi malins que grossiers. Toute cette comédie aboutit à une demande de mille francs en sus de la pension que vous aviez offerte spontanément.

— Vous avez donné la somme? demanda Jeanne.

— Oui, mademoiselle.

— Si à ce prix nous pouvons être enfin tranquilles, reprit Jeanne, je ferai volontiers le sacrifice de ces mille francs.

Elle expliqua alors à Mme Chamard ses intentions à l'égard de l'enfant, parla de Borgnet, donna l'adresse de l'ouvrier et fixa une somme approximative pour la pension à payer. « Avec un peu de malice, dit-elle, vous obtiendrez ce que je désire. Borgnet vit seul; c'est un

brave homme; l'enfant sera là très-bien. » Elle recommanda surtout de bien se garder de laisser deviner la parenté du « petit malheureux. » Mme Chamard se récria. « Songez, ajouta lentement Jeanne, qu'en tout ceci vous êtes ma complice, et que la loi qui me punirait, en cas d'intervention de la justice, vous atteindrait également.

— Ah ! se dit à part l'accoucheuse , nous connaissons le Code pénal. Mais, mademoiselle, répondit-elle à voix haute, je ne suis, moi, que votre intermédiaire, et censément je ne sais j*ien de toute cette histoire de famille. Dans tous les cas , je saurais prouver mon innocence et me mettre à l'abri.

— Croyez-vous que Straetman, séduit une fois pour mille francs, refuserait de témoigner, ne dirait pas la vérité — au tribunal ? demanda Jeanne.

— Du reste, mademoiselle, dit Mme Chamard avec empressement, je vous réponds de ma discrétion. Mon intérêt...

— Àvez-vous le reçu de Straetman, madame?

— Le voici, mademoiselle. »

Jeanne prit le papier, où était écrit d'une grosse écriture irrégulière, en flamand, un reçu concernant le premier trimestre de la pension de cent quatre-vingt francs, faite par Jeanne au père nourricier de son neveu.

« Il n'est pas question des mille francs, dit Jeanne.

— Des mille francs! dit Mme Chamard ahurie... Comment ! il aurait oublié le principal ! C'est un abus de confiance, cria-t-elle en se levant.

— N'éveillez pas l'enfant, reprit Jeanne en lui touchant le bras. Avouez que vous avez voulu me jouer un tour spirituel.

— Comment, mademoiselle!... Vous croiriez... Mais je suis une honnête femme... »

Jeanne l'interrompit tranquillement : « Si vous arrangez bien les choses avec Borgnet, dit-elle, vous aurez les

114 LES DEUX ARMUIUÈRES.

mille francs. Ne me remerciez pas : je paye l'habileté, mais je ne veux pas être — dupe. Jusqu'aujourd'hui, — entre nous, — il n'y a jamais eu de malentendu. J'ai eu besoin de vous ; c'est votre état de rendre certains services, et je ne crois pas que jamais je me sois montrée — t tracassière. Je ne suis pas avare par nature, Madame Chamard, mais je veux rémunérer avec sagesse... Allez chez Borgnet demain matin , venez me raconter comment tout s'est passé, et vous verrez que je tiens ma parole religieusement. »

Pendant ce discours, débité* d'un ton tranquille, le visage de Mmc Chamard exprima le mécontentement. Elle ne répondit par aucune observation aux réflexions de Jeanne et laissa passer un moment de silence sur des conclusions qui, en définitive, ne lui étaient pas défavorables. Enfin, elle dit légèrement, pendant que Jeanne l'observait : « Le petit, — ne voulez-vous pas le voir? Il dort dans un cabinet, à côté de ma chambre.

— Non , » répondit Jeanne en se levant tout d'une pièce.

Une expression farouche s'était subitement étendue sur son visage.

Elle se tourna à demi vers la porte du salon, mais sans s'avancer. Ses regards fixés dans l'ombre donnaient à sa physionomie un caractère sauvage. Comprenant bien que l'immobilité et le silence de Mlle Hendricks étaient un effet causé par quelque sentiment profond, Mme Chamard ne tenta point de l'arracher à ses préoccupations; elle était de ces courtisans femelles qui d'intuition savent, dans certaines circonstances, agir avec une finesse rare; elle n'eût point fait un pas, elle n'eût point prononcé une syllabe dans ce moment où une « cliente «semblait être en proie à une grande perplexité. Et lorsque Jeanne dit, d'un ton bref, en indiquant d'un geste rapide la porte qui ne conduisait pas hors de l'appartement : « Allons, venez ! » elle sut bien que le

LES INTRIGUES. il')

« petit malheureux » qui dormait dans le cabinet de toilette avait vaincu les irrésolutions de sa tante. Elle prit la lampe qui brûlait sur la cheminée du salon, et passa devant Jeanne en marchant sur le tout des pieds.

l\[mc Chamard ouvrit doucement la porte du cabinet , y entra et alla poser sur un meuble la lampe, qui éclaira vivement toutes les parties de cette pièce longue et étroite. Un petit lit de camp avait été dressé contre la muraille , et sur le lit un enfant , fortement coloré , dormait avec abandon; une masse de cheveux noirs étalaient leurs mèches sur l'oreiller ; deux bras maigres et solides, étendus en croix, tranchaient par leur couleur bronzée sur les draps blancs. Au pied du lit, sur un tabouret, il y avait un pantalon et une blouse, et près du tabouret des bas et des souliers. Dans un coin du cabinet un paquet avait été défait, et les vêtements qu'il contenait étaient éparpillés sur le parquet.

Jeanne vit tout cela d'un regard, à l'instant où elle pénétra dans le cabinet. Elle s'appuya au chambranle de la porte, en ayant soin de tenir son visage dans l'ombre, pendant que Mme Chamard, , indifférente en apparence, restait debout près de la lampe. Quelques minutes s'écoulèrent durant lesquelles on n'entendit que le bruit léger et presque imperceptible de la respiration de l'enfant, accompagné du vif tictac de la montre que Mme Chamard portait • à sa ceinture. L'accoucheuse s'approcha alors doucement de Jeanne et lui dit à l'oreille : « 11 dort ainsi depuis sept heures ; mais il a pleuré d'abord, et beaucoup : j'ai eu bien de la peine à le calmer. Il voulait dire bonsoir à son papa, d'après le peu que j'ai compris, car il ne parle que flamand.

— Il est beau, dit Jeanne. Et, s'approchant du lit, elle contempla l'enfant de plus près.

— Oh ! répondit Mme Chamard en la suivant, ce n'est pas un paysan : personne ne s'y trompera. »

Il y eut encore un assez long silence, qui finit par un

soupir de Jeanne. Elle paraissait vivement agitée, se posait sur un pied , puis sur l'autre, remuait ses mains sous son châle. Tout à coup elle se pencha sur le lit et embrassa l'enfant vivement et avec effusion ; puis , d'un pas alerte, elle quitta le cabinet , le salon et enfin l'appartement, avant que Mme Chamard eût eu le temps de prendre la lampe et d'éclairer cette sortie bizarre.

Dans la rue, Jeanne courut plutôt qu'elle ne marcha. Avant d'arriver chez elle, elle ralentit brusquement le pas et se mit à longer les murailles. Elle allait la tête baissée, comptant ses pas, distraite au point de passer devant le Pistolet de Paille et de descendre le Marché-aux-Herbes jusqu'à la rue de la Montagne. Alors seulement elle s'aperçut qu'elle avait dépassé sa maison et revint sur ses pas. Elle rentra précipitamment, ferma sa porte avec précaution, s'assit dans le magasin, au milieu d'une ombre profonde où sa pensée parut plus à l'aise. Là, courbée , affaissée, le menton dans la main, elle resta pendant deux heures à s'entretenir avec elle-même. Dans le cours de cette rêverie , deux ou trois longs soupirs, pareils à des plaintes lointaines, s'échappèrent de ses lèvres. 11 était à peu près une heure lorsqu'elle monta à sa chambre ; elle ne pria pas avant de se coucher ; de toute la nuit, elle ne put dormir; les pâles rayons de l'aube la trouvèrent étendue sur le dos , le visage tout défait. Cette lumière fatigua ses paupières , qui se fermèrent enfin , et elle s'assoupit au moment où Barbe- Deux descendait avec précaution l'escalier, pour ne point éveiller ses maîtresses.

Colette trouva à Jeanne, ce matin-là, un air singulier qu'elle ne lui connaissait point, dont elle n'avait pas le plus vague souvenir dans sa mémoire , et qu'elle n'aurait pas imaginé de voir jamais à ces traits rigides , presque immuables. Jeanne paraissait fatiguée et triste ; les muscles de son visage s'étaient détendus et amollis ; ses regards avaient perdu un peu de leur fixité ; et son âge, auquel elle réussissait à mentir depuis dix ans, révélait soudain des chiffres impitoyables dans les petites rides du front et des tempes, et dans l'aplatissement de la peau sur les arêtes du nez et sur les pommettes.

Il fallait que ce changement, sitôt venu, fût bien apparent pour que Colette pût l'apercevoir, car elle-même était brisée par l'effort qu'elle avait fait la veille et par la secousse qui avait réveillé ses instincts maternels. Elle pouvait les croire morts ces instincts sublimes, et ils n'étaient qu'engourdis. Elle se figurait, malgré l'attitude sévère de Jeanne, que non-seulement Dieu lui avait pardonné, mais que tant d'années, passées dans le plus rigoureux ascétisme, avaient tué ses rébellions intimes et changé ses angoisses en résignation. La scène de la veille, suivie de la longue absence de Jeanne, fut pour Colette un horrible tourment, un tourment aussi insupportable dans ses effets que celui qu'elle avait éprouvé au moment où la pauvre Barbe lui avait dit : « Jeanne a emporté le petit ! » Pour la seconde fois, après s'être pendant si longtemps laissée aller à se résigner ,

H 8 m LES DEUX ARMURIÈRES.

et lorsqu'elle se croyait cuirassée contre toute tentative faite sur son cœur par le passé , elle perdait son enfant à l'heure où il lui apparaissait à l'horizon comme une espérance ou comme une amnistie. Ce qu'elle souffrit pendant la nuit , seule dans sa chambre , couchée tout habillée , le visage enfoui dans la couverture , ne peut pas se décrire. Certains sentiments profonds ne se traduisent point par des mots : on les comprend , on ne sait les formuler. Mais les ravages qu'ils font sur les physionomies sont visibles à l'œil même du vulgaire. Aussi, tandis que Colette , malgré son affaissement, moral et sa prostration physique, s'étonnait en voyant la transformation des traits de Jeanne, celle-ci examinait curieusement sa sœur, en silence, de temps à autre et furtivement.

Ces préoccupations, que les deux femmes renfermèrent en elles, les troublèrent; un sombre malaise fut le résultat de leurs mutuelles observations. Elles déjeunèrent, par habitude, sans songer à ce qu'elles faisaient. À quoi eût servi de causer, puisque le sujet d'entretien qui les intéressait toutes deux ne pouvait en aucune façon rapprocher ces cœurs de nature si différente? Colette n'avait pas pris la résolution de se taire ; Jeanne, dont l'esprit était pour le moment étrangement bouleversé, semblait ne point vouloir changer le principe de sa conduite passée. Colette, vaincue chaque fois qu'elle s'était heurtée à Jeanne, ne voyait dans une nouvelle obsession rien qui pût l'aider à réaliser des vœux secrets, si ardemment manifestés la veille; et Jeanne, bien qu'influencée par sa dernière visite à M"ie Chamard, sentait en elle un sentiment de révolte à la seule idée d'adresser la parole à sa sœur cadette , cette rivale heureuse et — criminelle.

Mais, tandis que Jeanne, les yeux secs, observait sournoisement l'expression du visage de Colette, des larmes coulaient lentement et d'une manière continue sur ce

visage défait et pâli, qui vingt-quatre heures auparavant rayonnait de santé et de jeunesse.

t Eh bien, dit brusquement Jeanne en se levant, n'allez-vous pas au marché et à la boucherie? Que fait Barbe? A quoi pensez-vous ?

— Je vais l'appeler, répondit Colette en se levant à son tour ; elle doit être prête.

— Et montrez-lui que vous avez pleuré, reprit Jeanne; il est bien nécessaire de se faire plaindre par une servante! Laissez-lui penser que vous êtes malheureuse : elle vous dira du mal de moi, et ça vous rendra plus contente.

— Vous savez bien... dit Colette.

— C'est bon, interrompit Jeanne, je n'ai pas besoin d'explication. »

Elle entra dans le magasin, tandis que Colette, après avoir dit à Barbe-Deux de monter, s'apprêtait à sortir. Un quart d'heure après , Colette , accompagnée de Barbe, se dirigeait vers la Grand'Place, laissant Jeanne assise derrière son comptoir, aussi sévère qu'un juge qui va interroger un assassin.

Mme Chamard, mise avec recherche et non sans goût, souriante et fraîche, l'air satisfait, ne tarda pas à paraître. Elle s'approcha du comptoir, où elle s'appuya gracieusement, en disant d'une voix basse : « Peut-on parler?

— Je suis toute seule, répondit Jeanne.

— L'affaire est faite, chère demoiselle, reprit l'accoucheuse. Cet ouvrier est vraiment un bon homme ; il m'a dit des choses qui m'ont étonnée ; il n'a pas l'air grossier comme la plupart de ses pareils. Si l'enfant est sage, il sera là comme chez son père, j'en suis persuadée.

— Et les conditions, madame?

— Deux cents francs par an, les habits, les souliers, le linge, — entretien qui ne sera pas très-coûteux...

120 LES DEUX ARMUIUÊRES.

— Quand Borgnet pourra-t-il le recevoir ?

— Aujourd'hui même : il est sorti pour acheter un bois de lit chez un fripier ; je lui ai promis une paillasse, des draps, une couverture pour ce soir. Ai-je bien fait?

— Fort bien, madame, fort bien... Demain matin , je viendrai régler mes comptes avec vous. »

Elle congédia Mme Chamard sans plus de façons mais en lui recommandant la plus grande discrétion, sous peine de lui retirer ses bonnes grâces; et Mme Chamard partit en protestant de son entier dévouement.

Le même jour, Mmc Mindeler vint faire une visite aux sœurs Hendricks. La bonne dame n'était pas rassurée sur la façon dont elle avait répondu aux questions de Jeanne ; elle craignait que ses renseignements n'eussent influé d'une manière quelconque sur la décision que Colette devait prendre, et elle désirait dégager sa responsabilité. Elle conseilla d'attendre encore avant de prendre une détermination, et offrit de nouveau d'envoyer son fils à Malines, pour s'y informer plus particulièrement de la moralité de M. Dietrick. Tout en la remerciant, Jeanne montra une certaine raideur dans ses réponses; Colette ne dit presque rien, et les phrases qu'elle prononça furent si vagues et si incomplètes qu'il eût fallu être devin pour les traduire en un langage compréhensible. Mmc Mindeler quitta le Pistolet de paille dans un état d'inquiétude et de mécontentement qui prouvait combien elle prenait à cœur les intérêts d'autrui. De son propre mouvement, le lendemain, elle envoya à Malines son fils Henri.

Vers le soir, Jeanne sortit, emportant sous son châle un pistolet, qu'elle portait à nettoyer chez Borgnet.

Elle trouva l'ouvrier occupé à ranger dans sa chambre, tout en causant. Cette chambre , dont la porte donnait dans un étroit vestibule qui coupait en deux sa petite maison , était assez vaste , bien qu'elle fût éclairée par une seule croisée. Borgnet reçut Jeanne avec un air

de bonne humeur plus marqué encore que d'habitude.

Un petit garçon, assis dans un coin sur une chaise de paille, regardait Jeanne sans parler; il était maigre et osseux, et paraissait extrêmement vigoureux. Ses cheveux noirs tombaient en désordre sur son front. Ses longs yeux, dont la prunelle était d'un noir intense, bordés de cils touffus, étaient durs et audacieux. La présence de Jeanne ne lui fit aucune impression, et il laissa dans les poches de son pantalon de toile bleue ses mains fermées. « Allons, garçon, dit Borgnet en flamand, levez-vous et dites bonjour à cette bonne demoiselle. »

L'enfant se leva, mais ne dit rien.

— « A qui est ce petit garçon ? demanda Jeanne.

— A moi!" répondit Borgnet. Vous ne voulez pas me donner Barbe, mademoiselle, et j'aime les enfants; eh bien, on en a acheté un. Comment le trouvez- vous ?

— 11 est bien portant, dit Jeanne.

— Ah ! ah ! dit Borgnet avec satisfaction. Et quel air décidé il a, mademoiselle !

— Mais d'où vient-il? Et qu'allez-vous en faire?

— C'est, à ce qu'on m'a dit, un orphelin à qui on s'intéresse ; on me paie sa pension, et je vais en faire un bon armurier. - N'est-ce pas, François ? ajouta-t-il à l'enfant, qui resta silencieux.

— C'est une responsabilité pour vous, Borgnet.

— Je vis tout seul, répondit Borgnet, et ce n'est pas toujours gai, mademoiselle. Si l'enfant me rend peu de services, au moins il me tiendra compagnie. C'est une dame, bien aimable, qui est venue me faire des propositions et qui me l'a amené. Avant de l'avoir vu, j'hésitais; mais depuis qu'il est là, je suis content de l'y voir : son visage me revient. On aimerait pourtant mieux se marier que de se faire tout à coup bonne d'enfant.

— Attendez encore un peu, dit Jeanne; tout viendra en son temps.

122 LES DEUX ARMURIÈRES.

— Avouez, mademoiselle, que je suis patient.

— Je veux bien avouer ça, reprit Jeanne ; vous êtes non-seulement un homme patient, mais un brave homme et un bon ouvrier. Attendez encore, vous dis-je ; je pense à vous, — vous verrez — plus tard.... Barbe est une honnête fille; vous serez heureux! » ajouta Jeanne en soupirant légèrement, ce qui étonna beaucoup Borgnet.

Elle s'approcha de l'enfant, qui s'était rassis, et qui la regardait toujours. « Vous serez très-bien ici, lui dit-elle en flamand; vous apprendrez un bon état; le dimanche, vous irez à l'église avec votre maître, et il vous montrera la ville, qui est grande et belle.

— Et mon père Nel (1), est-ce que je le verrai? » demanda l'enfant.

Jeanne .ne répondit pas tout de suite ; elle se tourna vers Borgnet. « Qui est ce Nel? » demanda-t-elle.

— « Je ne sais pas, répondit Borgnet.

— C'est mon père, dit encore l'enfant; je veux aller près de lui. »

11 se leva, délibérément, et s'achemina vers la porte. Borgnet le retint en lui disant : « Allons, allons, François, soyons sage ; on vous aimera bien ici, mon garçon. Est-ce que j'ai l'air d'un si méchant homme, que vous voulez me quitter? D'ailleurs, tout seul, vous ne retrouveriez pas le père Nel. 11 vaut donc mieux rester ici. »

Il l'embrassa de tout cœur, et le petit se mit soudain à pleurer, mais sans bruit, et comme s'il avait voulu retenir cette expansion de son désespoir. Jeanne le regardait toujours; une pensée traversa son esprit : « Cet enfant me ressemble. »

— Les enfants oublient vite, dit Borgnet à voix basse, pendant que François retournait s'asseoir dans son coin et cachait son visage avec ses deux poings fermés. Dans huit jours, il sera habitué à moi; quand je devrai sortir

(1) Diminutif de Cornélius, en flamand.

il m'accompagnera; on le gâtera au commencement, pour l'apprivoiser. On sait lire, on lui apprendra

— Je suis sûre qu'il ne serait nulle part mieux qu'ici. Mais qu'il ne vous fasse pas oublier ce pistolet »

Lorsque Jeanne rentra chez elle, Colette était assise près de la petite croisée, dans le salon, et sans lumière. Le magasin était fermé; cette obscurité inaccoutumée étonna d'abord Jeanne, qui pénétra plus avant en disant : « 11 n'y a donc personne à la maison ? » Elle vit alors sa sœur et se tut, tout en ôtant son chapeau et son châle. Colette se leva. « Je vais allumer la lampe, » ditelle; ce qu'elle fit immédiatement. Barbe vint mettre une nappe grise sur la table; et, après avoir prestement placé deux tasses en regard l'une de l'autre, elle alla chercher le thé à la cuisine. Les deux sœurs le savourèrent silencieusement en y trempant un morceau de pain à la grecque.

Barbe était descendue; la maison, tranquille comme un couvent, avait fermé ses issues aux bruits du dehors, qui se brisaient, sourds et profonds, sur ses vieilles murailles. Jeanne tout à coup rompit ce silence, et le mouvement des rues fit à ses paroles un accompagnement qui leur donna une sorte de solennité. « Colette, dit-elle, j'ai été chez Borgnet

— Ah ! dit Colette, étonnée d'entendre sa sœur parler d'une voix non agressive et sentant vaguement qu'elle allait lui faire une confidence.

— C'est un bon ouvrier, adroit et honnête. Je le crois très-capable de faire des affaires. Il a de l'ordre et du courage. Qu'en pensez-vous?

— Vous savez mieux que moi ce qui en est, Jeanne; si vous dites qu'il est honnête et courageux, c'est qu'il l'est. Nos pratiques sont contentes de ce qu'il fait ; il tient ses promesses; il ne s'enivre pas; iL va à la messe tous les dimanches, avec Barbe. Je pense qu'on ne peut dire de lui que du bien. •

124 LES DEUX ARMURIÈRES.

— Tout cela est vrai, reprit Jeanne ; Borgnet est un homme fort honorable, et j'ai idée que , quand nous voudrons céder notre commerce, il faudra songer à lui.

— Vous avez donc l'intention de vous retirer, Jeanne?

— Mais, si nous nous marions, dit Jeanne en regardant fixement sa sœur, nous devrons bien cesser les affaires. N'est-ce pas votre avis? Croyez-vous que M. Joseph Dietrick, l'avocat, veuille devenir armurier, ou teneur de livres d'une armurière? Nous avons assez travaillé; notre fortune nous suffira pour vivre dans l'aisance , — lors même que nous épouserions des hommes ne possédant rien. — Donnez-moi du thé.

— Est-il bien nécessaire que nous nous mariions ? demanda timidement Colette.

— Ce n'est plus une question , répondit Jeanne en reprenant tout à coup le ton brusque qui lui était habituel. Nous devons nous marier. Que dirait le monde? 11 serait dans le cas d'inventer toutes sortes d'horreurs. D'ailleurs , M. Dietrick est agréé. J'ai pris sur lui des informations, elles sont excellentes. Vous avez bien entendu Mme Mindeler, tous les renseignements sont bons. Je pense donc que d'ici à un an nous serons mariées : ce ne sont pas les hommes qui manqueront; vous avez le vôtre, le mien viendra à son heure. Il faut tout arranger entre nous comme si nous devions nous quitter dans huit jours; on ne met jamais trop d'ordre dans ses affaires. D'ici au jour où nous quitterons cette maison, nous donnerons toutes les deux à Barbe une idée de notre commerce, — sans lui dire pourquoi : nous lui en ferons une surprise au jour où cela sera devenu nécessaire. Voilà mes idées : les trouvez-vous bonnes ?

— Vos idées sont certainement bonnes, dit Colette, — et généreuses, ajouta-t-elle comme attendrie, et ne sachant plus trop que penser des intempéries du caractère de sa sœur.

— Elles sont peut-être généreuses, reprit Jeanne, mais aussi sensées, j'ose le dire, que les idées du meilleur négociant. Borgnet est un honnête homme, et l'on peut avoir en lui la confiance la plus entière. Entre ses mains, ce que nous lui laisserons par un bon acte fait chez le notaire Hannecart, sera aussi bien que dans les nôtres. Un plus entendu que lui pourrait faire faillite en moins de deux ans et nous voler la moitié ou les trois quarts de notre fonds. Je vois beaucoup de riches magasins récemment ouverts dans la ville, c'est un nouveau genre, — le genre parisien, dit-on, — et ça me paraît bien mauvais. Les boutiques ont coûté trop cher pour qu'on ne se rattrape pas un peu en trompant les pratiques. La belle affaire! vendre du clinquant bien étalé, reflété dans de grandes glaces ! Ce n'est pas Borgnet qui voudra une vitrine avec une seule glace et des soubassements en marbre à sa maison : il a trop de bon sens, il est trop malin pour se ruiner afin de faire fortune en quelques années. Il n'aime pas plus que moi les charlatans et il nous succédera au Pistolet de Paille sans y rien changer. On verra plus tard qui aura eu raison, de nos voisins qui suivent la mode, ou de nous, — de Borgnet — qui restera un bon Bruxellois. Il faut faire honte à ces gens-là , qui crient quand il faut parler , et dont les annonces sont collées sur toutes les murailles. Je suis en colère quand je vois ces grandes boutiques pareilles à des salons de seigneurs, où il y a cinq ou six demoiselles, qui viennent on ne sait d'où, qui sont mises comme des duchesses et qui ont l'air de se moquer des passants. Borgnet est de mon avis. Un jour que je lui parlais de tout ça, il m'a dit : « Ces demoiselles de magasin, c'est un luxe que la pratique paye. »

Colette écoutait ce discours prononcé aussi lentement que s'il avait été lu; elle écoutait et réfléchissait, ne comprenant pas que sa sœur, depuis quelques jours si hostile en paroles et en actions, pût s'adoucir à ce point

12(i LES DEUX ARMUMÈRES.

de devenir bavarde, communicative , et de s'occuper de choses auxquelles il semblait qu'elle ne dût même pas songer. Jeanne se tut un moment, et Colette crut devoir répondre quelques mots, bien qu'elle ne s'intéressât pas beaucoup à cette extraordinaire confidence. « Il me semble, dit-elle, que vous avez raison. Mais, ajoutât-elle vite , sans nous marier , nous pourrions céder notre commerce... »

Jeanne regarda sa sœur, qui baissa les yeux. « Une idée a bien de la peine, lui dit-elle, à vous entrer dans la tête ! Voilà au moins dix fois que vous revenez sur ce sujet, — quand je vous ai donné les meilleures raisons pour — pour vous convaincre — qu'il n'y a plus à reculer.

— J'aimerais mieux...

— Ce que vous voulez , interrompit Jeanne , n'est d'aucun poids; si vous vous étiez laissé guider par moi, vous savez bien ce qui ne serait pas arrivé. »

Elle regarda Colette, qui soupira malgré tous les efforts qu'elle fit pour retenir cette plainte de résignée. Jeanne continua : « Je vous consulte au sujet de Borgnet; c'est de Borgnet que vous devez vous occuper. Quand le moment sera venu de nous retirer, nous donnerons un consentement commun à — cet arrangement. Cela vous plaît-il? C'est tout ce que je désire savoir.

— Ce que vous faites , Jeanne , ne m'a-t-il pas toujours paru bien fait?

— Paru!... C'est fort heureux. — Plus tard, il sera nécessaire d'avertir M. Dietrick, ne l'oubliez pas. — Et maintenant, allons nous coucher.

— Jeanne! dit Colette après un moment d'hésitation. — Eh bien, quoi! demanda Jeanne qui s'était levée et

qui allumait une bougie.

— Je voudrais tant avoir — des nouvelles de — de...

— De qui ? Parlerez-vous?

— De l'enfant!... Le soigne-t-on ? Comment est-il?...

Dites-moi un mot, un, Jeanne, — et je vous — je vous bénirai.

— Je vous conseille, répondit Jeanne en baissant la mèche de la lampe, de songer à votre salut, car vous n'êtes point encore guérie et vous ne savez point renoncer à — à des espérances qui sont autant de péchés mortels.

— Ah ! Seigneur Dieu ï dit Colette lorsqu'elle fut seule, vous serez plus clément que ma sœur, — ou bien vous ne me pardonnerez jamais. »

Elle dit ces mots avec calme, avec une sorte de solennité, tout haut. La sortie de Jeanne avait laissé le petit salon dans l'ombre. Sans doute Colette se trouva bien dans cette ombre opaque, car elle resta assise près de la table jusqu'au moment où Barbe-Deux monta de sa cuisine, afin de mettre tout en ordre avant de se coucher.

« Jésus! vous n'avez pas de lumière, mademoiselle? s'écria la bonne fille.

— Une lampe était inutile pour les objets que je voulais voir, répondit Colette.

— Voir!... dit Barbe.

— Bonsoir, Barbe, reprit Colette, n'oubliez pas de mettre le double tour à la porte du vestibule. »

Le vendredi , Jeanne Hendricks reçut une lettre de M. l'avocat Dietrick. En voyant sur l'enveloppe le timbre de Malines , une sorte de sourire entr'ouvrit sa bouche. Colette étant dans le magasin au moment où on lui

128 LES DEUX ARMURIÊRES.

remit la lettre et où elle en brisa le cachet, elle ne laissa aucunement paraître sa curiosité , son désir ,. son avide désir de savoir ce que contenait ce billet de son beau-frère futur; en le lisant, rien sur sa physionomie ne trahit ses sensations.

Du reste , elle eût laissé deviner dans l'expression de son visage ce qui se passait dans sa conscience, que Colette n'eût pu déchiffrer cette énigme. La cadette des Hendricks n'avait jamais été, n'était pas encore femme à observer les gens qu'elle eût voulu connaître. Pendant que sa sœur lisait la lettre de M. Dietrick, elle était dans le pays des rêves; son imagination, tourmentée par son cœur, inventait mille suppositions plus absurdes les unes que les autres et qui la rejetaient d'autant plus loin de la réalité. Le présent la torturait, l'avenir l'effrayait. Il n'y avait que le passé qui lui montrât de bonues heures , — des heures de félicité mêlées d'angoisses. Et elle n'osait guère s'y reporter, tant elle était complètement domptée. Elle se trouvait bien près, la pauvre créature, de se plonger tout entière dans l'ascétisme béatifiant et d'y faire sombrer à la fois son libre arbitre et sa raison. « Dieu le veut! » était le cri qui allait s'échapper de son esprit alourdi, avec lequel elle n'osait plus peser depuis longtemps le pour et le contre, le juste et l'injuste. Aussi, Jeanne était parfaitement rassurée sur son intervention, en quelque circonstance que ce fût, soit qu'on dût s'occuper d'elle , soit qu'il y eût nécessité d'avoir son avis dans les questions de commerce ou de ménage. Colette n'eut donc même pas l'idée de demander à sa sœur qui lui écrivait et ce que contenait la lettre qu'elle dépliait avec tant de sang-froid.

« Mademoiselle, écrivait M. Dietrick, je vous reconnais une activité sans pareille; vous luttez avec une grande énergie , et si j'étais seulement un homme naïf, vous triompheriez de moi avec une facilité déshonorante pour notre sexe. Vous avez fait enlever l'enfant mardi ,

preuve que j'ai eu tort de ne pas voir la veille le père nourricier, afin de lui donner de meilleures raisons que les vôtres pour me servir uniquement. Mais si j'ai été insouciant au point de vous laisser prendre un certain avantage dans l'affaire qui nous occupe particulièrement tous les deux, croyez bien que c'est parce que j'avais en ma possession des documents qui , à l'occasion , vous chargeraient aussi clairement que si l'enfant pouvait luimême se plaindre à la justice des torts que vous avez eus envers lui. En tout cas, nous avons toujours l'aimable intermédiaire qui vous sert si fidèlement en ceci, et par qui, avec de l'adresse et de l'argent, on saurait bien des choses

» Du reste , mademoiselle , la disparition de l'enfant n'est pas pour moi un détail important. Le petit me gênait autant que vous-même, et vous êtes trop généreuse en vous chargeant de son avenir. Vous agissez plus en mère jalouse de l'amour de son fils, qu'en tante désireuse de garder pur un nom honoré jusqu'aujourd'hui. Dimanche , je vous remercierai de vive voix plus chaleureusement que je ne puis le faire ici.

» J'espère que Mlle Colette n'a pas vu de trop mauvais œil celui qui veut devenir son serviteur et son ami. Je n'ose vous demander , mademoiselle , de lui présenter mes respects bien affectueux, en même temps que je vous prie de me croire votre tout dévoué,

» Joseph Dietrick. ■»

Jeanne mit tranquillement la lettre dans sa poche et reprit son travail interrompu par l'arrivée du facteur.

Le vendredi et le samedi s'écoulèrent sans apporter aucun changement dans la situation tendue où se trouvaient les deux sœurs. Une paix profonde semblait avoir reconquis sa place au foyer du Pistolet de Paille. On eût pu croire que ce calme n'avait jamais cessé d'exister et que rien désormais ne pourrait le troubler. Cette crise

130 LES DEUX ARMURIÈRES.

passagère paraissait n'avoir remué pour un moment ces cœurs engourdis que pour mieux les replonger dans une parfaite tranquillité.

Le samedi soir, Jeanne sortit et alla faire une visite très-courte à Mme Chamard, qu'elle paya généreusement et à qui elle cessa de songer. Les préoccupations de Jeanne étaient du reste attirées vers des projets autrement importants que ses affaires avec Mme Chamard. Le dimanche arriva, et avec ce jour de repos tout un monde de suppositions dont l'intérêt, aussi puissant que la vie même, devait faire oublier à Mlle Hendricks les mesures secondaires et les difficultés qui ne touchaient qu'aux choses matérielles.

Jeanne reçut M. Dietrick avec une aménité railleuse qui ne pouvait échapper à un homme ayant quelque expérience de la vie. D'ailleurs, les premiers mots qui s'échangèrent entre eux marquèrent parfaitement le degré d'affection qui les unissait. Il était onze heures environ; Colette, comme le dimanche précédent, s'habillait. Jeanne avança une chaise à M. Dietrick et alla s'asseoir à sa place habituelle, près de l'œil-de-bœuf.

« Avouez, mademoiselle, dit l'avocat sans trop s'empêtrer dans les banalités ordinaires de la conversation , que vous avez cru me battre complètement en faisant enlever — l'objet de — de notre réciproque intérêt.

— La recherche de la paternité est interdite, répondit Jeanne lentement, fermement, en regardant en face son interlocuteur.

— Sans doute, reprit M. Dietrick un peu étonné \ je vous le contesterai moins que tout autre, mademoiselle : je ne suis point aussi maladroit que vous semblez le croire. Aussi n'ai-je rien dit de cela.

— Vous m'aviez fait peur des poursuites de la justice, dit Jeanne avec un mépris froid.

— Pourquoi non? demanda l'avocat. Mon but était des plus moraux ; qui veut la fin veut les moyens. Ce n'était

LES INTRIGUES. ioi

pas maladresse, mais prudence. Cependant je me reposais davantage sur — sur le scandale qu'eût produit une indiscrétion, que sur l'effroi résultant de menaces judiciaires. L'enfant m'est inutile pour vous persuader qu'à être mon ennemie quand même vous ne pouvez que perdre tout — tout, si vous prisez l'honneur un des biens les plus précieux de l'existence sociale. J'ai de vous, mademoiselle, une trop bonne opinion pour croire que vous vouliez, de parti pris, m'opposer encore une hostilité dont les résultats vous seraient funestes.

— Vous me menacez toujours, dit Jeanne ironiquement, on dirait que vous avez peur que je ne vous résiste.

— Je ne vous menace pas, mademoiselle, mais il est nécessaire que je vous répète souvent que je suis bien armé; vous me recevez d'une manière si — agressive, — si dure, — que je me crois autorisé à ne pas vous laisser supposer que je veuille faiblir un instant ou me fatiguer jamais. »

Jeanne ne répondit pas; elle regarda dans la rue; un moment de silence se fit. Alors M. Dietrick demanda, d'un air raide, en tambourinant sur son chapeau : t Quand aurai-je le plaisir de voir Mlle Colette?

— Si elle vous savait si impatient, répondit Jeanne, elle descendrait en jupon et en manches de chemise...

— Une pareille familiarité, — un tel empressement, reprit l'avocat, ne pourraient qu'augmenter mon estime pour mademoiselle votre sœur.

— Monsieur, dit Jeanne en se levant, on ne se moque pas des gens, chez eux...

— Mademoiselle, répliqua M. Dietrick, en se levant à son tour, on se moque bien moins encore des gens avec qui on doit s'unir si étroitement. Je regretterais toute ma vie de vous avoir offensée, même légèrement.

— Hypocrite! » s'écria Jeanne en passant près de l'avocat et en disparaissant par la porte qui conduisait à l'escalier.

132 LES DEUX ARMURIÈRES.

Lorsqu'il fut seul, M. Dietrick se rassit ; il avait l'air très-satisfait, et il s'abandonna à une petite joie quasiintérieure, mais qui cependant remuait l'ample rotondité de son abdomen. Il s'essuya le front, par habitude, se moucha, prisa avec complaisance, et croisa les jambes. Il réfléchit un moment, sans remuer; puis il se dit à demi-voix : « Allons, dans un mois, il y aura une Mme Dietrick à Malines. »

Bientôt Colette entra. L'avocat se leva vivement, et sans hésiter fit un gracieux discours, débité de la façon la plus charmante, et qui eut pour effet d'intimider Colette. « J'ose croire, dit-il en finissant, que mon empressement n'aura aucun fâcheux résultat , et que vous voudrez bien n'y voir, mademoiselle , qu'une estime profonde et un ardent désir de vous rendre mes hommages.

— Certainement, monsieur, dit Colette embarrassée, votre visite...

— J'ose espérer, mademoiselle, qu'elle ne vous est pas désagréable ; et je serais bien — bien heureux si vous vouliez me rassurer à cet égard.

— Mais, fit Colette, — monsieur, — rasseyez-vous. » Elle s'assit elle-même. Sa physionomie exprimait à la

fois de la froideur et de l'inquiétude. M. Dietrick voulut savoir ce qu'il y avait au fond de ce cœur qu'il venait troubler. Se sentant bien solide dans sa position, il eut de l'audace.

« Tenez, dit-il, mademoiselle, je veux vous faire tout de suite la question qui m'intéresse le plus vivement : Qu'avez-vous résolu à mon égard ?

— Monsieur, répondit Colette, ma sœur et moi...

— Non, interrompit l'avocat, vous seulement, — c'est votre sentiment que je désire connaître.

— Le mien, monsieur, serait — de ne pas — de ne pas me marier. Je suis bien ici ; j'y vis tranquille... Mais ma sœur croit, — elle suppose sans doute que j'ai peur

de vivre vieille fille, et elle m'assure que ce que j'ai de mieux à faire, — c'est de me marier.

— M1Ie Jeanne a mille fois raison , assura M. Dietrick avec une véhémence juvénile. Y a-t-il rien de si triste que de vivre seul, — sans affection ? A votre âge, une pareille existence serait presque un crime.

— Ce n'est pas ça, monsieur, dit Colette. J'étais bien décidée à vivre ici sans jamais penser au mariage. Mais je ne suis pas libre — de — faire ce que je veux. Vous savez peut-être — vous savez ce que je — à quoi je fais allusion. Dans tout cela, rien n'est gai; mais je suivrai les conseils de ma sœur, qui est plus âgée que moi, et qui sait ce qu'il faut... ce que je dois sacrifier à son repos. Je ne comprends par pourquoi vous — vous m'épousez, monsieur; il me semble que votre choix n'est pas... naturel; moi, je ne vous connais pas assez pour me réjouir de me nommer madame Dietrick. Mon secret, mon malheureux secret devrait vous éloigner d'ici. Vous devriez nous oublier... »

M. Dietrick perdit contenance pendant un instant, un court instant. « Je vous respecte plus qu'aucune autre femme, dit-il bientôt, et je vous donnerai sans arrièrepensée pour mère à mes deux filles. Une telle déclaration, mademoiselle, devrait vous satisfaire entièrement.

— Si vous vous obstinez, reprit Colette, je me résignerai. Mais ne me demandez pas de montrer de la joie, ou seulement de la satisfaction : je ne le pourrais pas. Je suis une pauvre femme, ajouta-t-elle à voix basse, bien à plaindre ; je n'apporterai pas de plaisir dans votre maison.

— Le temps changera vos dispositions, dit M. Dietrick.

— Je ne dirai ni oui ni non, monsieur, parce que personne ne sait ce que Dieu nous réserve.

— Ayez confiance, mademoiselle.

— Vous m'en demandez trop, dit Colette ; je suis rési-

134 LES DEUX ARMURIÈRES.

gnée, mais j'ai peur. Aussi, pour gagner du temps, et pour que Jeanne voie bien que je ne désire pas la quitter, je mettrai des — ou tout au moins une condition à mon — consentement.

— Parlez, mademoiselle, dit M. Dietrick avec quelque inquiétude.

— Ma sœur va rester toute seule,. reprit Colette, et elle est accoutumée à vivre en famille. Si je la quitte, que pensera-t-elle de moi, puisque je dis que j'aimerais mieux ne pas la quitter? J'ai songé, monsieur, ajouta Colette très-vite, et rougissant de substituer les idées de Jeanne aux siennes, j'ai songé qu'il fallait que Jeanne, étant mon aînée, fût mariée avant moi... Après, — si vous persistez, je ne dirai pas non.

— Mais, mademoiselle, je pourrais attendre longtemps. MUe votre sœur, que je sache, n'est pas « courtisée. »

— Non, dit Colette.

— Votre condition, en ce cas, est un refus déguisé.

— Jeanne peut trouver un mari, — et alors il n'y aura plus d'obstacle.

— Cette idée ne vient pas de vous, mademoiselle, dit d'un ton froid M. Dietrick.

— Cette idée!.... dit Colette avec embarras.

— Vous a sans doute été suggérée par Mlle Jeanne. Elle est certainement mécontente de voir que vous trouvez à vous établir avant elle, vous qui — qui êtes sa cadette. Mais, mademoiselle, je ne puis accepter une semblable condition, qui reculerait notre — union — à une époque trop indéterminée.

— Je ne suis pas impatiente, moi, dit Colette sans mettre de malice à ses paroles. Ma sœur ne s'oppose à ce que je sois Mmc Dietrick. Pourtant, elle n'avait qu'à dire non, — et j'aurais fait ce qu'elle aurait décidé.

— Vous subissez avec trop d'abnégation l'influence de votre sœur, mademoiselle, dit d'un air pénétré M. Die-

trick. Vous êtes d'une telle douceur que vous tendriez le cou à qui voudrait vous tuer. Tant d'autres femmes, à votre place, songeraient plutôt à se venger qu'à obéir. Si vous aviez quelque peu confiance en moi, ajouta-t-il en rapprochant sa chaise de celle de Colette et en parlant plus bas, je changerais bientôt votre situation morale. Votre sœur n'a ^aucun droit sur vous, pas même ceux de l'affection, car elle vous traite comme une ennemie. Réfléchissez-y bien, c'est d'elle que vous viennent tous vos chagrins. Je ne voudrais pas vous conseiller de vous venger, mais au moins de ne pas vous laisser torturer. Si votre sœur vous aimait, agirait-elle comme elle le fait? Je connais votre secret, mademoiselle, et cependant je vous estime plus honnête que la plupart des femmes. Résistez à M1Ie Jeanne et écoutez-moi; fiezvous à moi : je sais de quoi vous souffrez et je vous promets ici solennellement de vous aider dans vos recherches pour retrouver...

— Mon enfant!... s'écria Colette en se levant toute pâle.

— Oui, continua M. Dietrick.

— Vous savez où il est?

— Je le saurai ; nous le saurons, — et j'arrangerai toutes choses de façon que vous puissiez le voir, — l'embrasser, — sans cependant lui faire connaître sa mère. Aurez-vous le courage de vous contenir? pourrai-je compter sur votre silence? Tout est là, mademoiselle. Jurez-moi que vous ne direz votre secret à personne, et je vous jure à l'instant, de mon côté, de vous rendre ce malheureux enfant...

— Oh ! dit Colette, — est-il possible? — Vous voulez me tromper ! Non, non ; en faisant cela, vous seriez trop bon; je ne vous crois pas : vous me trompez! Je n'écouterai que Jeanne. »

M. Dietrick allait sans doute plaider chaleureusement sa cause, et probablement il serait parvenu à convaincre

156 LES DEUX ARMURIÈRES.

Colette; mais Jeanne entra. Sans parler, elle alla se mettre sur sa chaise, à sa place habituelle. Colette retomba assise, violemment émue, tandis que M. Dietrick faisait un geste énergique de contrariété. Il y eut un silence. Enfin, l'avocat, s'adressant à Jeanne, lui fit part de la condition posée par Colette à son consentement. « C'est son affaire, » répondit Jeanne, comme elle aurait dit : « Il fait beau ! »

— Je prendrai la liberté de vous faire observer, mademoiselle, dit M. Dietrick en s'adressant à Jeanne, que cette affaire est aussi la mienne. Or, la condition imposée par Mlle votre sœur équivaut, ou à peu près, à un refus...

— Vous croyez donc impossible qu'on m'épouse? demanda Jeanne en regardant l'avocat de façon qu'on eût pris ses yeux pour des poignards.

— Non pas, répondit-il; mais il se pourrait que je dusse attendre plus longtemps qu'il n'est dans mes intentions... Vous voudrez bien, mademoiselle, vous souvenir des résolutions qui ont été prises entre nous de commun accord et qui vous ont paru des plus justes. Je me fie à votre loyauté et j'attends de Mlle Colette un concours sincère... Conseillée par vous, il est certain que sa détermination sera toute en ma faveur... »

L'avocat sortit triomphant.

La visite de M. Dietrick et la proposition qu'il avait faite laissèrent Colette dans une terrible perplexité* Aussitôt après le départ de l'avocat, elle s'attendit à un interrogatoire, à de dures observations; elle craignait d'avoir été écoutée; elle se figurait que peutêtre sa sœur savait tout ce qui se passait, même dans sa conscience. Aussi, l'insensibilité et l'indifférence de Jeanne la trouvèrent presque incrédule; et elle resta, au moral, dans la position d'un homme pris en flagrant délit de vol et qui s'attend à une correction immédiate.

Cependant, comme Jeanne ne manifesta ni défiance ni colère , Colette finit par être surtout préoccupée de M. Dietrick. Son entretien avec lui l'avait remuée au point qu'elle se sentait prête à prendre une détermination. Elle fit toute sorte de suppositions bizarres, interrogea son bon sens et médita longuement sur les promesses faites par M. Dietrick et sur le serment qu'il avait exigé.

Dans un pareil désordre d'idée, comment une femme annihilée depuis tant d'années eût-elle pu se décider à agir? Son trouble ne pouvait que doubler, tripler ses angoisses. L'analyse de ses sensations paraît être le travail d'un esprit perdu dans le problème de l'impossible. Sa tête en feu était l'intérieur d'un volcan. Si Colette ne devint pas folle, c'est qu'elle n'était pas organisée pour arriver à certains paroxysmes de la joie ou de la douleur.

138 LES DEl'X ARMURIÈRES.

Peu à peu, cependant, cette effervescence, ce désordre, s'apaisèrent. Alors, elle réfléchit, mais en prenant pour base de son raisonnement intérieur les sentiments délicats, ceux qu'elle comprenait le mieux sans se rendre compte de sa perspicacité à cet égard.

« Cet homme, se dit-elle, ce M. Dietrick sait que j'ai commis une grande faute, que je suis une fille déshonorée, — et il veut que je sois sa femme, — il désire que je porte son nom. Ce n'est pas là le fait d'un méchant cœur. Et puis, il me promet de me montrer mon enfant, pourvu que je sache me taire : il est donc bon! Il m'a parlé de ses filles : il les aime donc... Mais s'il me fait voir mon pauvre innocent, s'il me donne les moyens de veiller sur lui, JDieu m'a donc pardonnée ? »

C'était surtout la nuit que ces pensées l'occupaient. Jamais pareille activité ne l'avait agitée ; jamais elle ne s'était sentie si près de la réalisation d'un projet quelconque qui pût la rapprocher de son enfant. Elle eut vingt fois l'idée d'écrire à M. Dietrick pour lui apprendre qu'elle acquiesçait à tout; mais ses hésitations naturelles , une crainte vague , et d'autant plus puissante, d'agir à contre-sens , firent qu'elle ne se résolut même pas aux premiers préparatifs de cette grande expédition. Enfin, à mesure qu'elle se calmait, la volonté de Jeanne recommença de peser sur elle , et, sans la rendre à son état de torpeur ordinaire, l'empêcha de poursuivre les idées à peine formulées qui se présentaient à elle. « Si je ne fais pas ce que veut Jeanne, se dit-elle, elle cachera si bien mon enfant qu'il sera pour moi comme s'il était mort. » Elle se détermina donc, en dépit de tout, non à provoquer les circonstances, mais à les subir.

M. Dietrick, au contraire, en retournant à Malines, fut absorbé par cette pensée : « Mue Jeanne Hendricks veut se marier avant sa sœur. Au lieu de lutter contre une idée obstinée, ne vaudrait-il pas mieux aider à la réaliser ? A quoi me servira-t-il de triompher partout et

de me faire une ennemie de ma belle-sœur ? D'aucune façon , je ne puis compter sur son héritage : nous ne serons jamais des amis, ajouta-t-il en riant en lui-même. Il faudrait donc lui trouver un mari. »

Quant à Jeanne , elle était certaine que Colette avait dit ce qu'elle devait dire ; elle n'avait à ce sujet nulle inquiétude et sa tranquillité n'était pas jouée. Elle vit cependant que Colette, tourmentée plus que de coutume, attendait une question ou un reproche ; entre ces deux êtres qui vivaient depuis si longtemps ensemble de la même vie alourdissante, et qui se connaissaient si bien, les situations morales les moins accentuées se transmettaient comme les actions mêmes. Jeanne pouvait interprêter toutes les préoccupations de Colette ; et si Colette n'avait point faculté de donner une forme à toutes les pensées qu'elle devinait, elle en ressentait vivement la secousse, comme si elle eût été un écho, ou plutôt une fibre que des liens invisibles eussent attachée au cerveau de Jeanne.

Lentement d'abord, rapidement ensuite, le dimanche arriva : les sœurs Hendricks craignaient et désiraient ce jour, maintenant marqué d'un point dans leur existence, Toutes les deux, à l'église, furent distraites et prièrent machinalement , le visage enfoui dans leur livre ouvert. Elles s'attendaient , sans trop savoir pourquoi , à un incident imprévu dans le drame intime qui les troublait si profondément. 11 leur semblait qu'à chaque visite de M. Joseph Dietrick un élément nouveau devait forcément amener de soudaines complications dans la trame, qu'elles trouvaient déjà si emmêlée, de leurs sensations présentes.

Cependant, elles avaient l'une après l'autre assisté à la messe à Saint- Jacques ; Colette s'était habillée avec un peu plus de recherche que pendant la semaine; Jeanne, assise près de l'œil-de-bœuf, à sa place favorite, attendait le coup de sonnette de M. Dietrick. Dix heures,

onze heures sonnèrent, enfin la pendule allait marquer midi , et l'avocat de Malines ne paraissait pas. Jeanne alors se leva et entra dans le magasin, sans motif; Colette monta au premier étage et pénétra dans la chambre de Jeanne, dont la fenêtre était ouverte. Il faisait un temps magnifique ; la rue de la Madeleine, inondée de soleil, était pleine de gens montant ou descendant , s'arrêtant aux vitrines , causant avec une nonchalance heureuse. En se revêtant des habits du dimanche, tout ce monde s'était débarrassé des soucis de la semaine; de sorte que les physionomies resplendissantes se trouvaient en harmonie avec l'enveloppe extérieure.

Au moment où Colette se penchait à la fenêtre de Jeanne et explorait la rue d'un regard furtif , la porte de la maison s'ouvrit. C'était Jeanne qui, ne résistant plus à son impatience , était poussée hors de chez elle par la même inquiétude singulière qui avait attiré Colette à la fenêtre du premier étage. Mais toutes deux, presque instantanément, se sentirent confuses des « avances » qu'elles faisaient à M. Dietrick, et tandis que Jeanne rentrait en fermant avec mécontentement la porte du magasin , Colette allait s'asseoir dans sa chambre, où elle se livrait tout entière à ses tristes préoccupations.

M. Dietrick ne parut point et n'écrivit point. Qu'était-il arrivé? Renonçait-il à l'idée d'épouser Colette? Était-ce un mauvais plaisant, — ou un sot? — Ou bien la pensée d'attendre le mariage de Jeanne lui paraissait-elle peu propre à l'encourager? Pour Jeanne, cette inconcevable absence parut d'abord une injure; pour Colette, c'était une angoisse de plus, vague à la vérité, mais qui n'en augmenta pas moins la somme des misères où était fiévreusement plongé le cœur de la pauvre fille. « Croit-il donc, se demandait Jeanne, qu'il soit impossible qu'on veuille m'épouser? » Et Colette, assise dans un coin de

LES hNTRIGUES. 141

sa chambre, les deux mains croisées sur ses genoux, la tête un peu penchée sur l'épaule droite, les regards perdus dans l'infini, pensait : « J'ai eu tort d'espérer quelque chose ; me voilà bien punie ! »

La journée passa, et la soirée; le lendemain et le mardi s'écoulèrent sans nouvelles de M. Dietrick. Colette en arriva à regretter ardemment que la visite de cet étranger ne se fût pas faite ; il y eut là pour elle une sorte de déception qui l'attrista davantage, bien qu'elle fût depuis longtemps accoutumée aux déceptions.

Quanta Jeanne, elle prit bientôt son parti; elle se reposa dans sa quiétude ordinaire, qui lui revint à l'état le plus parfait. Que lui importait M. Dietrick, puisque c'était Colette qu'il devait épouser! Elle ne se trouvait pas solidaire de l'auront fait à sa sœur; en cette circonstance, ce n'étaient pas les Hendricks qu'on offensait, mais Colette, personnellement en cause. Et Jeanne regardait Colette en dessous, en se disant : « Cette imbécile croyait sans doute être aimée, — et aimée par un homme qui lui connaissait un enfant! » Une satisfaction bilieuse éclatait dans ses prunelles noires à chaque fois qu'elle les fixait sur sa sœur, à la dérobée. « Ni mari, ni enfant, finit-elle par se dire ; voilà comme on punit les impures. »

Entre elles, il ne fut question de rien. Laquelle aurait la première exprimé des réflexions concernant l'incroyable absence de M. Dietrick? Colette craignait de montrer l'intérêt qu'elle prenait à l'homme qui lui avait promis de lui rendre son enfant. Jeanne, certaine que le petit François était en sûreté , et certaine aussi que sa sœur ne se marierait pas avant elle , était, après vingtquatre heures d'étonnement , redevenue parfaitement tranquille sur le compte de l'avocat.

Elles se turent donc, pour ces motifs principaux, auxquels se rattachait le souvenir des scènes passées.

Voilà donc le Pistolet de Paille retombé dans sa som-

142 LES DEUX ARMURIÈRES.

nolence habituelle. Jusqu'au mercredi matin une paix apparente des plus sereines ne cessa d'y régner.

Ce jour-là, vers onze heures, un étranger entra dans le magasin des sœurs Hendricks. C'était un homme paraissant âgé d'environ quarante ans, grand, large d'épaules, vêtu avec coquetterie d'un costume de fantaisie de couleur pâle, et coiffé d'un chapeau de soie blanche à longs poils. L'étranger était blond, bien frisé, beau garçon; son embonpoint lui allait aussi parfaitement qu'à une femme entrée dans la seconde période de la jeunesse, et il fallait l'examiner de près pour constater les nombreux ravages que le temps avait faits sur son visage renflé par la graisse. Ses moustaches en crocs, d'un beau blond cendré, se terminant en pointes d'aiguille, et cirées de manière qu'elles pouvaient devenir des armes contre des joues qu'il eût voulu baiser, le rajeunissaient de plusieurs années; un sourire aimable se jouait sur ses lèvres rouges; ses yeux bleus, intelligents, semblaient prêts à décocher quelque jmadrigal. Enfin, des mains ?gantées de peau blanche tourmentaient une « badine » flexible, à pommeau d'or, avec une désinvolture tout à fait élégante.

Ce « beau » s'approcha, le chapeau à la main, du comptoir derrière lequel étaient assises les deux sœurs, en disant : « Mesdemoiselles, il y a là, à la vitrine, un poignard à manche de bronze sculpté, couché dans sa gaine de velours rouge, que je voudrais bien examiner. »

Jeanne lui présenta le poignard ; au lieu de le prendre, il attacha sur elle un regard curieux si obstiné qu'elle se sentit à la fois irritée et gênée. Comme il tendait la main sans cesser de regarder Jeanne, elle posa le poignard dans cette main ouverte étroitement gantée ; puis, croisant ses bras à sa ceinture, elle attendit, muette. « Combien cela? » demanda l'étranger. Jeanne lui dit le prix; il tira sa bourse, l'ouvrit et posa sur le comptoir une pièce de quarante francs. Et il s'en allait,

LES INTRIGUES. iiô

en examinant son acquisition, quand Jeanne le rappela. « Monsieur, vous me donnez beaucoup trop, » dit-elle. Il revint. Elle lui compta son reste de monnaie, sur le comptoir ; M. de Saint-Amand ne cessait d'examiner le poignard. « Il est, dit-il , extrêmement joli , et ciselé avec art. C'est un vrai poignard d'amoureux.

— Un poignard d'amoureux ! répéta Jeanne.

— Eh ! oui, reprit l'étranger. Ce bijou tient peu de place dans la poche, puisqu'il se ferme comme un couteau. Dans certaines circonstances, mademoiselle . c'est un ami nécessaire, indispensable. On vient à un rendez-vous, parbleu ! mais on prend des précautions. Un mari jaloux peut vous tendre un piège; s'il est méchant on lui pousse cette jolie lame dans la poitrine, comme ceci, seulement une couple de fois, bing! bing!... »

Et, pour mieux se faire comprendre, il joignit le geste à la parole, en menaçant la poitrine de Jeanne si vivement, qu'elle se recula en disant : « Monsieur, monsieur, ne jouez pas... »

L'étranger se mit à rire en renversant sa tête en arrière avec une sorte de grâce railleuse. « Je fais rarement peur aux femmes, » dit-il en s' accoudant au comptoir après avoir posé sa canne à côté de lui. Puis, tout en maniant le poignard, dont il essaya la pointe sur ses doigts, en l'examinant et enfin en le replaçant avec soin dans sa gaine, il continua : « J'ai une passion pour les belles armes, mesdemoiselles ; et, comme je vais faire à Bruxelles une assez longue étape, je viendrai sans doute quelquefois visiter votre magasin, si ce n'est pas vous importuner. Savez- vous que c'est original, des jeunes filles armurières? Je vous sais célibataires ; à l'hôtel où je suis descendu hier, on m'a recommandé votre maison; et, comme cela se fait en ces sortes d'occasions, on m'a conté sommairement l'histoire de votre famille. Avezvous des fusils à charger par la culasse, mademoiselle ? demanda- t-il à Jeanne.

144 LES DEUX ARMU1UÈRES.

— Non, monsieur; nous ne sommes pas pressées de nous fournir de ces nouvelles armes ; nous verrons plus tard...

— Eh bien, vous avez raison, franchement, reprit le bel étranger d'un ton convaincu. Tenez-vous en au solide, c'est moi, Arthur de Saint-Amand, un amateur enragé, qui vous le dis. On en reviendra, de toutes ces inventions. Nos pères tiraient le lièvre et le perdreau aussi adroitement que nous, avec leurs fusils médiocres. »

Ici, il ramassa sa monnaie sur le comptoir et la glissa dans sa poche ; puis il fit claquer le ressort de la gaine en la refermant.

« Je suis sûr que c'est là, ajouta-t-il, une marchandise qui n'a guère d'acheteurs à Bruxelles.

— Peu, c'est vrai, dit Jeanne. Mais il faut avoir de tout en magasin.

— Oui, pour les voyageurs, — pour les vagabonds comme moi. En pays étranger, et surtout dans le Midi, on est exposé à de mauvaises rencontres. Tenez, eu Espagne, aux environs de Tolède, il m'est arrivé une aventure dans laquelle un petit poignard de rien du tout a joué un très-grand rôle... Mais, continua-t-il après avoir examiné Jeanne, mon histoire pourrait vous déplaire, et j'aime mieux la garder pour des oreilles masculines ..

— Vous avez été en Espagne, monsieur? demanda Jeanne après un silence, et pour dire quelque chose.

— Oui , et ailleurs, » répondit M. de Saint-Amand. Il prit alors sa canne et fouetta l'air en faisant un

demi-tour sur ses talons. Après quoi, se courbant en deux et disant : « Mesdemoiselles, j'aurai le plaisir de vous revoir, » il sortit du Pistolet de paille, suivi de Jeanne, qui par extraordinaire le reconduisit jusqu'à la porte. Là, M. de Saint-Amand s'arrêta, se tourna vers MUe Hendricks, et, lui montrant du bout de sa canne

l'enseigne qui se trouvait au-dessous du premier étage, il dit : « Elle est bonne et spirituelle! cette enseigne seule m'aurait fait entrer ici. » Il salua une seconde fois et s'éloigna en se dandinant. Jeanne rentra. Colette ne put s'empêcher d'exprimer son étonnement. t Voilà un monsieur comme on en voit peu, dit-elle.

— Moi, répondit Jeanne, je le trouve aimable. Qu'estce que vous connaissez à cela ?

— Du moment qu'il vous plaît , je ne dis plus rien, reprit Colette.

— Ai-je dit qu'il me plaît? répliqua Jeanne. Je ne me jette pas, moi, à la tête des hommes; je sais me respecter. Et quand vous me regarderez ainsi pendant une heure, niaisement, ce monsieur en sera-t-il moins aimable ? Vous feriez mieux d'inscrire ce poignard que de faire de sottes réflexions.

— J'ai bien du malheur, reprit Colette; je ne peux rien dire que vous n'y voyiez un sujet de reproches...

— Quand on sait cela, on se tait, » ajouta Jeanne en entrant dans le petit salon.

Le lendemain dans la matinée, pendant que Colette était occupée ailleurs, Jeanne était seule assise derrière son comptoir, cousant en attendant le chaland. De temps à autre, par habitude, elle tournait la tête du côté de la rue; elle prenait aux passants le même intérêt que le voyageur, assis dans sa voiture, accorde aux arbres et aux maisons qui bordent la route. Quelques désœuvrés s'arrêtaient aux vitrines et d'un regard indifférent examinaient les armes, puis s'éloignaient. Jeanne avait bientôt fait de les classer dans son esprit, et rarement elle se trompait en caractérisant en elle-même leurs physionomies. Comme elle était restée pendant plusieurs minutes sans lever la tête, elle vit son spectacle mouvant complètement renouvelé, et, au milieu des personnes arrêtées devant l'étalage, M. de Saint-Amand, son client de la veille .

146 LES DEUX ARMUMÈRES.

Il allait et venait, d'une fenêtre à l'autre; il s'absorbait dans la contemplation des objets étalés; son obstination à examiner certains d'entre ces objets pouvait passer pour de la convoitise. Tout à coup il s'éloigna rapidement et Jeanne crut qu'il allait entrer dans le magasin. Mais il passa devant la porte sans tourner la tête.

Le surlendemain, les mêmes évolutions se répétèrent : M. de Saint-Amand revint admirer les armes de la maison Iïendricks; de temps en temps, ce jour-là, son regard indiscret pénétra au fond du magasin et s'arrêta sur les deux sœurs assises côte à côte à leur place habituelle. Quand il eut disparu, Jeanne fit à voix haute une réflexion : « Il faudrait bien renouveler l'étalage. »

Le soir même, lorsque les volets du magasin furent clos, Jeanne , aidée de Colette et de Barbe, procéda au changement qu'elle avait résolu d'opérer. C'était un travail assez considérable et qui ne fut fini qu'à minuit.

Mais aussi, les passants s'attroupèrent plus nombreux lorsque Barbe eut ouvert les volets le lendemain, et eut découvert les nouvelles armes rangées avec symétrie sur des coussinets de velours rouge, bien brossés. Vers onze heures, parmi les badauds, apparut M. de Saint- Amand.

Jeanne le vit tout de suite ; il sourit d'un air évidemment satisfait. Il se campa et leva la tête, qu'il remua plusieurs fois de haut en bas. Jeanne traduisit ce vif mouvement par : « A la bonne heure ! Tout cela est trèsbien ï »

A la seconde fenêtre, ce fut bien autre chose : M. de Saint-Amand parut vouloir se précipiter dans les vitres ; il les frôla du bord de son chapeau, et sa canne flexible rendit un petit bruit sec en s'y cognant. Alors, il se recula d'un pas, et, comme fait un amateur de tableaux, il sembla vouloir juger de l'ensemble des objets qu'il avait sous les yeux. Soudain, il s'éclipsa ; mais il se

montra aussitôt à la porte du magasin, qu'il ouvrit précipitamment.

« Mademoiselle, dit-il à Jeanne, en ce moment seule derrière" le comptoir, vous voulez donc me faire faire des folies? »

Il avançait le corps en fouettant l'air de sa canne, et en gardant son chapeau sur la tête.

« Comment cela, monsieur? demanda Jeanne.

— Mais, répondit-il, vous étalez toutes vos richesses, me sachant à Bruxelles, moi, Arthur de Saint-Amand, qui n'ai jamais pu résisler au désir de posséder une belle arme.

— Ah ! dit Jeanne, — en souriant, — c'est notre intérêt de...

— Parbleu ! reprit M. de Saint-Amand en l'interrompant, que m' apprenez-vous là? Ce n'est pas un reproche que je vous fais. Seulement, lorsque je vous ai demandé un poignard, il y a quelques jours, vous auriez pu me montrer ceux que vous aviez en réserve pour de plus heureux que moi.

— Mais, dit Jeanne, si vous vouliez faire un échange, j'y consentirais, monsieur. Mon devoir est de bien servir mes clients.

— Voilà, dit M. de Saint-Amand en se redressant et s'avançant tout près du comptoir, ce que j'appelle être aimable. Votre façon d'agir me touche, mademoiselle, et il ne sera pas dit que je serai en reste de procédés. Veuillez donc me montrer ces trois ou quatre poignards qui me paraissent d'un goût tout neuf; que je voie si l'un d'eux ne me tentera pas.

— Voyez, monsieur : ils sont en effet de la plus haute nouveauté; je les ai reçus de Paris il y a à peine quinze jours, et c'est la première fois qu'ils vont à la vitrine.

— Parbleu! mademoiselle, ce sont des merveilles. Ces Parisiens! ont-ils assez de génie! Quelles proportions ! quelle grâce dans la lame ! quel goût dans le dessin du

148 ' LES DEUX ARMUUIÈRES.

manche ! Ma parole d'honneur, on se tuerait avec cette jolie petite machine, rien que pour avoir le plaisir de s'en servir.

— Oh ! dit Jeanne, monsieur rit : on ne se tue pas.

— Peuh! fit M. de Saint-Amand, vivre, mademoiselle, c'est presque — ma foi! — une preuve de notre faiblesse. Et combien ce poignard?

— Soixante-cinq francs, monsieur.

— Avez-vous eu beaucoup de jours, depuis que vous vivez, pendant lesquels vous ayez été heureuse de vivre, demanda M. de Saint-Amand en se penchant sur le comptoir? Au fond, la vie, c'est une longue nausée, — et un court plaisir. Le bon Dieu a fait une grosse farce en nous mettant au monde.

— Oh! dit Jeanne.

— Vous n'êtes pas de mon avis? n'en parlons plus, mademoiselle. Je prends ce poignard ; il me plaît. Et si je m'ennuie trop demain et que l'idée me vienne de me tuer, c'est à lui que je m'en remettrai du soin de...

— Eh bien, dit Jeanne en l'interrompant, je vous aurais cru plus gai.

— 11 n'y a personne au monde qui soit plus franchement gai que moi, mademoiselle. Savez-vous pourquoi? Justement parce que je ne vois rien de sérieux dans la vie. Demain, je serais ruiné que je n'en sourirais pas moins et que je n'en trouverais pas vos yeux moins beaux. Voici cent francs, mademoiselle.

— C'est, dit Jeanne ahurie, trente-cinq francs qu'il vous revient, monsieur.

— Probablement, » reprit-il avec nonchalance. Jeanne lui rendit trente-cinq francs; il les garda

dans sa main gantée en laissant le poignard sur le comptoir ; il fit sauter les pièces d'argent, sans parler, en les regardant distraitement.

« Oh ! elles sont bonnes, » dit Jeanne en essayant de plaisanter.

LES INTRIGUES. l49

Il ne répondit pas, mais leva sur Jeanne ses yeux fixes et insolents. Puis il s'accouda de nouveau au comptoir : « Est-ce que je vous ennuie? » dit-il alors.

— Mais, répondit Jeanne interloquée, — monsieur, certainement — non.

— Je m'en vais, reprit-il en se remettant debout. Vous avez un visage qui me revient, qui m'est sympathique ; et si j'ai été indiscret, c'est à vos yeux qu'il faut vous en prendre. »

Il salua sérieusement, mais avec grâce, fit demitour et marcha vers la porte. Jeanne le suivit des yeux sans le reconduire; ses idées étaient quelque peu troublées. M. de Saint-Amand touchait déjà de la main le bouton de la porte, et il allait l'ouvrir, quand il se retourna et revint sur ses pas. En regardant Jeanne il fit un geste qui parut être la préface d'un discours; mais il resta à l'examiner distraitement, sans parler. Enfin, comme s'il s'éveillait d'une longue rêverie, il salua une seconde fois Jeanne en ôtant son chapeau et sortit du magasin précipitamment, laissant Mlle Ilendricks perplexe, curieuse, mécontente et toute remuée. Elle réfléchit beaucoup, cherchant à se faire une opinion sur cet étranger; elle ne trouva presque rien à formuler que cette vague question : « Qu'est-ce que c'est donc que ce singulier monsieur? » Puis, en dedans, elle se mit en colère.

ISO LES DEUX ARMUR1ÈRES.

M. de Saint-Amand ne reparut pas de quelques jours ; le dimanche vint, et M. Dietrick n'arriva point. L'absence du premier n'avait rien d'extraordinaire ; mais pourquoi donc l'avocat ne se montrait-il plus?

Colette y pensait toujours, à cause des promesses qu'il avait faites; elle finit par supposer que cet homme s'était moqué d'elle; elle trouva d'ailleurs immédiatement un grand nombre de raisons qui condamnaient l'idée d'un mariage entre elle et M. Dietrick. Ses espérances, si vagues et si douloureuses, s'évanouirent encore une fois. Son visage garda quelque temps une expression douce et navrante, qui peu à peu s'affaiblit et disparut enfin tout à fait : la résignée reprenait sa voie naturelle, — après chaque secousse, — et à chacune de ces convulsions de l'âme elle s'annihilait davantage et se rapprochait des végétants.

Le lundi matin, cependant, Jeanne avait dit : « Nous n'avons pas vu M. Dietrick hier.

— Non, Jeanne, avait répondu Colette en pensant : « Il ne reviendra plus. »

Puis il n'avait plus été question de rien.

Le mardi, vers une heure de l'après-dînée , comme Jeanne remettait à la montre un pistolet qu'elle avait déplacé pour quelque client de passage, une ombre qui venait de la rue la força de lever la tête. Elle reconnut M. de Saint-Amand, qui la regardait, et qui lui sourit en la saluant avec affabilité. Elle vit là plus de familia-

rite qu'il n'était nécessaire, ferma les vitres intérieures de la croisée et se détourna sans répondre au salut de l'étranger. « Si cela continue, se dit-elle en serrant les dents comme pour mordre ses paroles et les rendre plus incisives, je lui parlerai, à ce monsieur... »

A peine avait-elle fini de formuler cette pensée, que la porte du magasin s'ouvrit et que M. de Saint-Amand entra.

Il ôta son chapeau et s'avança vers le comptoir avec une assurance qui n'eut point pour effet de calmer Jeanne. Elle leva la tête et soutint son regard fermement. « Mademoiselle, dit-il, voulez-vous m'accorder un moment d'entretien?

— Un moment d'entretien ! répéta Jeanne. Et pourquoi donc?

— Si vous voulez m'écouter, mademoiselle, vous le saurez bientôt.

— Je vous écoute, monsieur, reprit Jeanne avec un ton de voix revêche ; mais vous devez savoir que les négociants ont autre chose à faire qu'à passer le temps en causeries inutiles.

— Inutiles, oui, dit M. de Saint-Amand en posant son chapeau sur le comptoir. Mais j'ai la prétention de croire que je vous intéresserai.

— De quoi s'agit-il, monsieur?

— De quelqu'un, non de quelque chose, mademoiselle; de vous et de moi, si vous le permettez.

— De moi !

— Pourquoi non ? Avez-vous pu vous figurer que j'étais venu vous acheter des poignards pour le plaisir de les acheter ? Mes façons de faire ne vous ont-elles pas paru tout autres que celles de vos chalands quotidiens ? Ce n'est pas à vos armes que j'en voulais, mademoiselle, c'est à vous.

— A moi ?

— A vous, oui, continua-t-il en s'accoudant des deux

152 LES DEUX ARMURIÈRES.

bras et en fixant audacieusement ses regards sur les yeux de Jeanne. Vous n'êtes pas une femme ordinaire, mademoiselle, et de celles que stupéfient les résolutions prises énergiquement.

— Eh bien, eh bien, interrompit Jeanne, expliquezvous donc, que je vous comprenne. »

Et, se reculant d'un pas, elle s'adossa aux vitrines pleines de carabines, tandis qu'un air résolu se montrait sur son visage. M. de Saint- Amand se redressa.

« Vous vous défiez de moi ? dit-il.

— Mais, dit Jeanne, sais-je ce que vous allez me raconter, monsieur?

— Tout en vous, mademoiselle, reprit-il, me plaît; vous n'avez rien dans les traits, pas plus que dans l'esprit, qui soit banal. Votre rare virilité m'a subjugué : vous étonnerez-vous après cela si je vous dis que je vous aime ?

— Une pareille plaisanterie!... dit Jeanne dont les sourcils se contractèrent et qui se croisa les bras.

— J'ai beaucoup réfléchi depuis la dernière fois que je vous ai parlé, continua M. de Saint-Amand , et j'ai décidé que le temps était arrivé pour moi de devenir un homme raisonnable. Je vous ai étudiée sans que vous vous en soyez doutée, mademoiselle, et mes regards se sont bien des fois glissés, depuis quatre ou cinq jours, dans les intervalles des armes exposées là. Et plus je vous connais, plus je me persuade que vous me convenez entièrement... »

Jeanne se raidit comme si on l'avait frappée en plein visage, et interrompit M. de Saint-Amand : « Vous allez dit-elle, sortir de chez moi, ou j'ouvre la porte et j'appelle les passants. »

Elle s'avança en effet d'un pas délibéré. « Vous le feriez comme vous le dites, reprit M. de Saint-Amand ; mais c'est inutile : je vais vous quitter.

— Insulter une femme , est-ce un plaisir ? demanda Jeanne fièrement.

LES INTRIGUES. i S3

— Vous réfléchirez , mademoiselle , répondit-il en prenant son chapeau et en s'inclinant. En tout ceci, il n'y a que votre modestie qui ait tort.

— Elle a raison, monsieur.

— J'ai quarante ans, mademoiselle, et l'expérience a fait de moi un homme sérieux. Comme vous pouvez le voir, je ne suis pas détraqué : toute la machine fonctionne encore admirablement. Pourquoi ne me croyezvous pas? »

Jeanne, sans répondre, ouvrit la porte. M. de Saint- Amand alors sortit en ajoutant : Vous réfléchirez , mademoiselle, et cette conviction, pour le moment, me suffit. »

Lorsqu'il eut disparu, Jeanne alla s'asseoir sur un des deux respectables fauteuils qui trônaient dans le magasin ; le fauteuil la reçut avec un gémissement.ïremblante de colère et d'indignation, elle avait une peine infinie à tenir renfermés les cris qui voulaient s'échapper de sa poitrine. Enfin, elle se leva en disant haut, d'une voix rauque : « J'aurais dû le frapper sur la bouche... j'aurais dû... » Elle n'acheva point d'exprimer son idée et resta longtemps muette, à songer, ses regards sombres attachés au parquet. Quand elle releva la tête, ses yeux étaient humides, mais n'avaient rien perdu de leur éclat. Ah! ce n'était pas l'humiliation qui faisait jaillir subitement ces larmes qu'elle essuya d'un brusque mouvement de la main et qui l'étonnèrent elle-même!

Colette entra dans le magasin, et Jeanne pensa en la voyant : « Les Hendricks sont destinés au martyre ; ils le supporteront jusqu'à la mort, avec l'aide de Dieu. »

Elle fit cette réflexion bien plutôt pour elle que pour Colette; elle trouvait une sorte de douceur à se plaindre et en même temps à se sentir forte. Rentrée dans le petit salon, elle crut s'y tranquilliser pendant un quart d'heure d'oisiveté songeuse, qui ne laissait rien paraître sur sa physionomie, et finit par se dire : « Je pardon-

154 LES DEUX ARMURIÈRES.

nerais peut-être à cet homme de m'avoir injuriée, — s'il ne m'avait pas menti. »

Sur cette pensée, qui renfermait bien des choses, elle essaya de clore le long monologue intime qui occupait toutes ses facultés. Mais le travail, et même des bouts de conversation avec Colette et Barbe, ne purent la distraire de M. de Saint-Àmand.

De violents accès de rage intérieure la tourmentèrent pendant toute la soirée. En se couchant, elle se dit encore : « Mais quelles raisons avait cet étranger pour m'insulter? » Et comme elle ne put faire à cette question de réponse satisfaisante , elle demeura d'autant plus mécontente, presque furieuse. L'image de M. de Saint- Amand flottait naturellement dans son souvenir, accompagnant les raisons qu'elle cherchait à déduire des visites qu'il lui avait faites et de la déclaration qui s'en était suivie. Et elle se surprenait à le trouver bel homme; le costume élégant lui plaisait; le visage encore frais, malgré l'audace des regards, la forçait à sourire; l'aisance de cet impudent faisait tout doucement germer en elle l'admiration. Mais ce n'était là qu'une lueur soudaine que son irascibilité, augmentée d'une espèce de honte, changeait bientôt en images sombres qui l'irritaient davantage encore.

Ces sentiments persistèrent jusqu'au lendemain, et son mutisme ordinaire en fut d'autant plus rigoureux. La journée se passa tranquille; il vint beaucoup de monde au magasin, et le moral de Jeanne se ressentit heureusement de ces distractions.

Vers six heures, Colette était seule assise derrière le comptoir, lorsque M. de Saint-Amand se présenta : « Je voudrais, dit-il de l'air le plus sérieux, parler à mademoiselle votre sœur.

— Entrez là, dit Colette en ouvrant la porte du petit salon ; ma sœur y est, monsieur. »

M. de Saint-Amand entra et ferma la porte derrière

lui. t Mais, se dit Colette, pourquoi l'ai-je fait entrer? J'aurais peut-être dû avertir Jeanne. Allons, j'ai encore commis une faute, — sans m'en rendre compte. » Elle soupira, se résignant à tout ce que son imprévoyance pouvait amener de grave dans sa situation à l'égard de sa sœur. Plus de vingt fois en un quart d'heure elle se demanda : « Mais pourquoi donc ai-je fait entrer ce monsieur? A quoi pensais je? »

Jeanne s'était levée en voyant 31. de Saint- Amand ; et comme son premier sentiment avait été la stupéfaction, il put dire tout de suite, sans être interrompu : « Mademoiselle, il est nécessaire que nous puissions causer ensemble , sans témoins , pendant quelques instants. Qu'avez-vous à craindre de moi? Je suis un homme sociable et je sais le respect qu'on doit aux femmes. Permettez-moi de m'asseoir et écoutez-moi.

— C'est, dit Jeanne en restant debout, me forcer...

— Non, interrompit-il, il n'y a ici aucune violence d'aucune sorte. Ordonnez-moi de vous quitter et je pars à l'instant... Mais auparavant, songez-y sans partialité, froidement : supposez, mademoiselle, que je sois entré ici pour la première fois aujourd'hui et que je désire vous entretenir d'un sujet sérieux. 11 sera toujours temps de m'éconduire. »

Jeanne ne répondit point. Ses yeux étaient baissés ; ses sourcils contractés disaient seuls combien son anxiété et ses sensations étaient grandes. Mais M. de Saint- Amand prit une chaise et la plaça derrière elle ; elle s'y assit, lentement, et, comme elle s'appuyait à la table, son bras y resta étendu. M. de Saint -Amand s'assit à son tour, à deux pas. En avançant la main, il pouvait toucher Jeanne. Ces détails parurent échapper à Mlle Hendricks, qui du reste n'avait pas levé les yeux. « Puis-je parler? > demanda M. de Saint-Araand. Elle le regarda pendant quelques secondes, et enfin fit de la tête un signe affirmatif.

156 LES DEUX ARMURIÈRES.

« Si je dis un seul mot qui puisse vous blesser, continua-t-il , levez-vous et quittez-moi. Seulement , ne m'écoutez qu'avec votre raison et ne laissez pas aux préjugés le temps de vous donner de mauvais conseils. Avant tout, enfin, soyez persuadée que je vous aime et que mes intentions sont honnêtes.

— Quelles intentions? demanda Jeanne d'une voix troublée, tandis que ses regards trahissaient une curiosité fébrile.

— Je voudrais vous épouser, mademoiselle...

— Me — moi!... »

Jeanne s'était levée , hors d'elle. M. de Saint-Amand lui prit doucement la main et la fit se rasseoir.

« Vous épouser, oui, reprit-il d'une voix plus basse et quasi-tendre, en examinant le visage bouleversé de Jeanne. Vous n'admettez pas sans doute qu'un homme ait cette hardiesse d'aspirer ainsi soudainement à la main d'une femme d'un mérite aussi rare, aussi précieux : votre énergie, votre honnêteté, la grande pureté qu'une vie tout intérieure vous a laissée, la réputation dont vous jouissez , toutes ces qualités solides deviendraient la proie d'un inconnu sans qu'il eût rien fait pour en être digne. Je comprends, mademoiselle, — non pas votre hésitation — mais votre indignation. Cependant, ma franchise ne devrait-elle pas vous rassurer sur les motifs qui me font agir? Si vous croyiez aux présages, je vous dirais qu'à première vue vous avez produit sur moi une impression presque étrange : j'aurais voulu aller tout de suite à vous, vous serrer la main, et vous dire : « Je vous retrouve enfin ; avez -vous toujours de l'amitié pour moi ? » Oui, il me parut que je vous avais connue en d'autres temps ; votre physionomie n'était point nouvelle pour moi, et j'étais prêt à m'écrier : « Voilà bien ces traits nobles et sévères, et dans la lumière profonde de ces yeux noirs, c'est bien toujours là même âme virile qui ne changera jamais. »

— Ah ! mais, dit Jeanne radoucie, qu'est-ce que c'est que tout cela? Je ne vous connais pas...

— Vous me connaîtrez, mademoiselle, je ne suis pas homme à me déguiser. La belle malice de vous tromper aujourd'hui , lorsque demain vous pourrez vous assurer de la vérité de mes — de mes assertions! Ai-je donc l'air d'un enfant?

— Mais enfin, monsieur, l'idée d'un mariage ne vient pas ainsi, subitement.

— Pourquoi non? A quoi sert-il de se voir pendant un mois, un an, deux ans? C'est la mode, l'habitude qui force à rester en présence des amoureux qui s'ennuient à jouer ce rôle de niais.

— On s'étudie, on s'observe, on finit par se connaître, dit Jeanne, intéressée à cet entretien comme un renard au caquetage des poules.

— Ëtes-vous véritablement si naïve? demanda M. de Saint-Amand. C'est possible, après tout, puisque vous n'avez aucune expérience. Mais moi, je sais beaucoup, parce que j'ai vécu — vécu beaucoup. Les jeunes gens de vingt ans ont de ces idées dont l'illusion est la base et qui vont à l'encontre de tout bon sens, je dirai même de toute morale. Se voir, s'étudier, se connaître! C'est de la poésie, mademoiselle. Ecoutez-moi, et vous me combattrez si vous le pouvez. Un homme et une femme se voient et se plaisent; ils sont libres, et, dès la première heure, ils se disent : « S'il le fallait, j'épouserais.... » Ils se revoient et continuent de se plaire. L'idée de mariage ne les quitte pas. Supposez cependant qu'ils réfléchissent et qu'ils se disent encore : « Il ne faut pas écouter seulement le goût du cœur, le plaisir des yeux ; la raison doit être consultée : étudions donc froidement notre moitié future... » Et, avec une naïveté qui est bien près d'être de la niaiserie, ils s'observent....

— Eh bien, dit Jeanne, à la bonne heure.

— Oui, reprit M. de Saint-Amand, tout cela paraît

158 LES DEUX ARMURIÈRES.

sensé, et le serait en effet, si cet homme et cette femme avaient pu garder leur sang-froid. Mais songez donc qu'ils sont déjà bien plus épris l'un de l'autre qu'ils ne se l'avouent; de la pensée d'aimer, — du désir d'être aimé à l'amour, il n'y a pas loin. Ils essayent très-sincèrement de s'observer, ces deux êtres raisonnables, mais il est trop tard : ils ne sont plus impartiaux; aux yeux de qui aime, tout défaut devient qualité. Ce n'est pas s'observer qu'ils font, mademoiselle, c'est se confondre ; en se regardant, ils s'inoculent le mal dont ils se défient. De sorte qu'au bout de trois ou quatre mois d'études réciproques, quand ils s'écrient dans un grand élan de joie : « Nous nous convenons, nous nous aimons, » ils se connaissent moins qu'à leur seconde entrevue ; ils se sont mutuellement aveuglés; à mesure que l'amour venait, malgré eux, — car il faut bien croire à leur sincérité, — ils amoindrissaient leurs défauts et enflaient leurs qualités; de sorte qu'ils se trompaient de la meilleure foi du monde.

— Voilà, dit Jeanne ébahie, des choses que je n'ai j amais entendues.

— Et qui donc avait intérêt à vous dire la vérité?

— Mais je connais des personnes — capables — qui ont de l'expérience, et qui ne raisonnent pas ainsi.

— Mademoiselle, pourriez-vous me dire d'où vient que tant de mariages accomplis sous les auspices de l'amour en arrivent à de si mauvais résultats?

— Pourquoi? dit Jeanne ; non, je ne sais

— Cela vient , comme je vous l'ai expliqué , de cet aveuglement qui est l'effet naturel de la passion. On s'aime tant, — mais tant, — qu'on ne peut se défier l'un de l'autre. L'amour qui désire est tout caresse; l'amour satisfait est tout paresse ; l'amour passé, l'amour rassasié est raisonneur, frondeur, querelleur. Autant l'amant a été gracieux et mielleux, autant la maîtresse a été tendre et charmante, autant tous deux seront désespérés

quand le joli bandeau leur tombera des yeux. La chute est si grande que les deux époux sont alors bien près de se haïr.

— Oh ! dit Jeanne embarrassée et comme amollie par ces phrases où le mot amour était si souvent répété, oh ! vous faites le monde bien méchant!

— Je ne le fais pas, Dieu merci ! reprit en riant M. de Saint- Amand ; mais j'ai le bonheur de l'avoir vu sans préjugés. J'ai été trompé longtemps à ses belles apparences; mais depuis quelques années je suis devenu un malin.

— Enfin, dit Jeanne, — enfin, monsieur, vous dites que — que vous...

— Que je vous aime, — oui, — et de la bonne façon. Qu'y a-t-il d'étrange à cela? Le plus étonnant serait que, expert comme je le suis, l^i plus grande estime pour vous n'eût pas pénétré en moi, dès la première fois que je vous vis. Tenez, continua-t-il en prenant doucement la main de Jeanne posée sur la table, nous ne sommes plus des enfants. Il ne peut s'agir, entre nous, d'une passion volcanique, extravagante : nous ne sommes plus dans l'âge où l'on croit à la poésie du cœur; disons-nous nos vérités.

— Pourquoi donc faire ? demanda Jeanne, qui alors seulement- ramena à elle sa main mollement emprisonnée dans celle de M. de Saint-Amand.

— Pour ne pas nous tromper, reprit-il en se penchant vers Jeanne.

— Oh! dit-elle, vous parlez comme si déjà je vous aimais. Et elle essaya de sourire, mais ses lèvres se refusèrent à cette hypocrisie.

— Vous n'avez pas d'amour pour moi, mademoiselle, continua M. de Saint-Amand. Mais depuis une heure, ne vous sentez-vous pas un peu moins irritée contre ce que vous avez sans doute appelé mon impudence?

— Si je vous connaissais! dit Jeanne.

— Parlez-vous de mon caractère, ou de ma position, mademoiselle?

— Mais — des deux — naturellement: c'est bien le moins

— Le moins, pour vous, c'est donc tout, dit-il avec grâce et en touchant de nouveau aux doigts de Jeanne, qui baissa les yeux.

— Cependant, dit-elle encore, il me paraît...

— Permettez-moi de vous convaincre , interrompit M. de Saint-Amand, que toute illusion sur la science du bien et du mal n'est plus possible à notre âge. Il est bien entendu qu'on croit connaître le caractère des gens, mais qu'on ne le connaît pas. Je ne désire pas savoir ce que vous cachez au fond de votre conscience, parce que ce désir peut ne se réaliser jamais. De toutes façons, on ne s'unit qu'aux apparences, veuillez en être persuadée.

— Supposons cela : mais votre position, monsieur...

— Je n'ai point d'intérêt à vous tromper, mademoiselle; c'est pourquoi je désire sincèrement que nous •nous disions nos vérités. Eh bien, je suis un ex-viveur; j'ai eu de la fortune, que j'ai dissipée sans tact; j'en ai peu joui. A trente ans, je me fis marchand de vins : mais mes antécédents ne m'ayant pas donné les qualités qu'il fallait pour le commerce, je me ruinai tout à fait. Depuis, j'ai été tour à tour homme de lettres, gérant d'une société industrielle, professeur dans un collège de premier rang, et enfin secrétaire d'un député ambitieux, dont j'ai fait les discours pendant toute une session de la Chambre. Arrivé à l'âge de quarante ans sans avoir conquis une place honorable dans la société, il me prit un tel dégoût de la vie que je songeai sérieusement à me tuer. En effet, pourquoi exister, quand rien au monde ne nous paraît plus digne de convoitise? Il y a quinze jours que je suis à Bruxelles dans l'attente de l'occasion qui doit me délivrer de moi-même; je ne suis guère pressé de partir, car je n'ai pas plus de passion pour le

repos que pour le mouvement ; je m'en irai quand je serai bien et complètement certain que la vie est une sottise, — et ce sera sans doute lorsque ma bourse aura laissé couler les quelques pièces d'or qui me restent...

— On ne se tue pas sans commettre un crime, dit Jeanne avec agitation.

— Je ne me tuerai que si vous l'exigez, mademoiselle.

— Moi! cria Jeanne.

— Avez-vous donc déjà oublié ce que nous venons de dire? demanda M. de Saint- Amand. Tout en songeant à en finir avec l'existence, que je trouve trop monotone, je ne suis pas de ceux qu'on nomme des désespérés. Si je ne vous avais vue, c'est en bâillant que je me fusse brûlé la cervelle.

— Se tuer! dit Jeanne avec une sorte d'égarement dans les yeux , et sans doute le visage de Julien Crèvecœur apparut tout à coup dans sa mémoire.

— Je ne vous demande pas d'avoir pitié de moi, Jeanne, dit M. de Saint-Amand en s'emparant une troisième fois de la main qui reposait sur la table. Je vous dis : « Voulons-nous nous associer sympathiquement pour terminer paisiblement notre carrière? Voulons-nous descendre côte à côte, en comptant nos pas, le chemin que nous avons si rapidement monté ? » Nous serons frère et sœur, ajouta-t-il en attirant à lui la main de Jeanne et en la baisant, mais frère et sœur non séparés par la voix du sang, — frère et sœur libres, — à la fois émus et paisibles. Nous n'aurons pas à craindre de déceptions, puisque nous avons passé l'heure où l'illusion, en entassant mensonges sur mensonges, prépare aux jeunes gens l'avenir le plus sombre. Je ne suis pas encore d'âge à m'immoler, cependant. Je ne devrais que vouloir pour rentrer dans ce monde agité, pour retrouver ces sensations vives, qui ne me quittent point, mais que j'abandonne. C'est le repos que je veux, comme un bon fauteuil après le dîner. Je vous àevrai beaucoup , si vous m'ac-

162 LES DEUX ARMURIÊRES.

cueillez, Jeanne, bien que la vie ne me semble plus avoir qu'une valeur superficielle. Près de vous, je sens que je goûterai certains plaisirs honnêtes auxquels jusqu'aujourd'hui je n'avais pu songer. Vous m'apprendrez les choses que j'ignore, vous me prouverez ce que j'ai en vain essayé de me prouver moi-même : Que la vie n'est pas toute dans le mouvement et la passion, et qu'il y a dans la sérénité quotidienne tout autant de satisfaction à puiser que dans ces bouleversements périodiques, qui vous laissent tout meurtris et le cœur plein d'amertume. »

Jeanne avait écouté ce discours les yeux baissés, toute palpitante à l'intérieur, sous son apparence tranquille. Ses paupières, pendant que M. de Saint-Amand composait ses phrases, étaient remuées par un tic nerveux; elle se raidissait contre la révolution qui se faisait en elle, qu'elle sentait, et qui l'envahissait avec une effrayante rapidité. Elle avait besoin de toute son énergie pour ne pas serrer vigoureusement la main de l'homme qui, pour la première 'fois, et alors qu'elle n'espérait plus l'entendre , lui chantait la romance de l'amour sincère. Ce fut plutôt encore par effarement que par son propre courage qu'elle résista à la tentation d'interrompre M. de Saint-Amand et de lui crier : « Taisez- vous ! et prenez-moi!... » A mesure qu'elle entendait parler, il lui semblait que son cœur se fondait, s'évanouissait; elle n'écoutait plus ; sa tête était vide. Nous éprouvons de ces impressions dans certains rêves, quand le cauchemar nous fait pousser des ailes et que nous nous envolons à travers les espaces. Enfin, lorsque M. de Saint-Amand se tut, elle se sentit comme dans un grand vide : ses ailes se détachaient, elle tomba du haut du ciel. Elle ouvrit les yeux, et vit l'homme, l'ange, le phénix penché vers elle, lui souriant et l'encourageant. Ses mains alors se crispèrent, des larmes jaillirent d'entre ses paupières, sa poitrine gonflée se dégageant d'une pression doulou-

reuse laissa échapper un cri rauque, pareil à un râle. Puis elle se leva.

« Je ne sais, dit-elle d'une voix faible, ce que j'ai ; — je me sens — mal.

— Rasseyez-vous, dit M. de Saint-Amand. De grâce, dans un pareil moment, soyez forte. Que dois-je penser?

— Ah! dit-elle encore, je boirais volontiers — un verre d'eau. »

Il se leva et regarda autour de lui. Mais Jeanne, lui touchant le bras, reprit : t Non, c'est passé, — restez. » Elle appliqua, en pâlissant, une de ses mains sur sa poitrine, et, d'un regard attendri, sembla interroger M. de Saint-Amand. 11 y eut un court silence.

« Allez- vous-en, reprit Jeanne; laissez-moi seule, — j'ai besoin d'être seule... »

Sans parler, il se leva et prit son chapeau. Jeanne l'examinait avec inquiétude. « Quand pourrai-je revenir? demanda-t-il d'une voix câline, en tendant la main.

— Quand?... dit-elle; — mais — demain, demain.

— Un mot encore, reprit-il, un seul mot; je veux tout dire : Jeanne, vous êtes belle, — je ne suis pas blasé, — je renais. Dites donc que je ne vous aime pas.

— Allez-vous-en donc, répondit Jeanne. Pour l'amour de Dieu, laissez-moi seule... »

11 obéit et sortit, tandis que Jeanne le suivait du regard ; et ses yeux troublés par des larmes, que cette fois elle n'essuyait plus avec rage, semblèrent encore suivre, à travers les murailles, l'image merveilleuse de l'ange attendu comme la manne dans le désert. Bientôt, elle ne put plus supporter l'immobilité ; la vie éclatait en elle. Les bourgeons au printemps, sous les rayons du soleil, s'épanouissent ainsi tout à coup et aspirent l'air. Elle se précipita dans le magasin, où Colette l'attendait assez inquiète, se préparant à soutenir le premier choc des reproches qu'on allait lui faire. Qu'on se figure ce que dut éprouver Colette en voyant entrer Jeanne tout

1C>4 LES DEUX ARMURIÊRES.

en larmes, les traits altérés par les émotions qui affluaient violemment du cœur, Jeanne transfigurée, Jeanne chancelante, qui s'écria : « Ah! Colette! Colette! » sans trouver d'expressions pour dire ce qui se passait en elle!

« Qu'est-ce qu'il y a? demanda Colette. Quel malheur!... »

Jeanne répondit par un redoublement de larmes. Son bonheur ressemblait à du désespoir. Elle finit par s'évanouir.

M. de Saint- Amand était logé à Y Hôtel du Grand Miroir, rue de la Montagne. En quittant le Pistolet de Paille, il rentra chez lui. Dans sa chambre, il posa son chapeau et sa canne sur un meuble, et resta debout, regardant à terre, en tortillant sa moustache. Puis il se plaça devant une glace qui pouvait le réfléchir presque tout entier, passa ses doigts dans ses cheveux, se remua dans son col, tendit la cuisse en projetant son pied en avant, de manière à faire bossuer les muscles sous le pantalon. « Parbleu! se dit-il, quoi d'étonnant? » — Il se mit en profil en se cambrant. « Après ça, dit-il encore, cette fille avait soif : elle veut boire. Le beau triomphe! » Enfin, ayant fait trois ou quatre tours dans la chambre, en touchant distraitement aux meubles, il ajouta : « La belle fin ! »

Un peu après, il sonna, et, lorsque le garçon vint entr'ouvrir la porte en disant : « Monsieur a sonné? » il

répondit : « Apportez-moi du papier à lettres et quelques bonnes plumes. »

Dès que « tout ce qu'il faut pour écrire » fut sur une table, il s'assit en prenant ses aises et écrivit ce qui suit :

« Mon cher, la première partie est gagnée : j'ai séduit. C'est assez vous dire avec quelle vigueur j'ai conduit l'affaire. Mais, pour ne point mentir inutilement, je dois ajouter que la place était mal défendue; les remparts tombaient en ruines; je n'ai pas eu besoin de faire de sommation : l'assiégé mourait du désir de se rendre, — plus que moi du désir de le vaincre. Après la première entrevue, j'ai cependant bien cru que le courage me manquerait. Mais je ne sais quel intérêt d'artiste m'a poussé à tenter l'épreuve : cette vieille fille n'est pas banale ; elle m'aimera fort si je veux, car elle en a diantrement envie.

» Je mènerai donc l'entreprise à bonne fin, et avant trois mois je serai rentier. Pourquoi pas? - et pourquoi ne deviendrais-je pas le bourgeois que chacun sait? Est-il donc si difficile de se laisser vivre paresseusement dans une robe de chambre, avec un bon cigare entre les lèvres? J'ai goûté et me suis rassasié de tout. Bruxelles me connaît, et certaines de ses rues sont pour moi pleines de souvenirs A quoi aspirer désormais? A payer mes dettes, à rendre un service à un vieil ami, et à me reposer. J'ai fait entrevoir tout ceci, délicatement, à Jeanne Hendricks; rien ne l'a effarouchée; tout au contraire a roulé sur une pente rapide, — je ne dirai pas fleurie. Je serai donc votre beau-frère, c'est résolu. J'enterre Arthur : l'homme sérieux va paraître. Cette idée ne me déplaît pas, et j'ai déjà fait quelques petits plans qui seraient approuvés parla vertu môme. J'achèterai dans quelque faubourg un pavillon; j'y vivrai tranquille, j'y cultiverai les lettres à nouveau, peut-être les légumes. Et dans quelque temps, un an, je suppose,

je me porterai candidat aux élections communales. Diable m'enlève si je n'ai pas une velléité d'ambition! Et gare aux lutteurs qui me feraient échouer! S'il le faut, je fonde un journal et nous verrons bien qui sera la plus fort, et le moins vite fatigué, de mes adversaires ou de moi.

» Tout cela, c'est des rêveries, comme dit Balzac. La franche vérité, c'est que je me trouve assez penaud, bien qu'à tout prendre le rôle que je joue ne soit en aucune façon déshonorant. Mais l'ex-dandy, mon cher avocat, l'ex-journaliste a bien de la peine à revêtir la défroque de tout le monde. Épouser une fille de quarante ans, vierge, et jouissant d'un modeste revenu! Avouez que la perspective n'est pas bien brillante. Cette femme est capable, si j'en crois mes appréhensions, de me donner de la famille. Songez donc!...

» Ne craignez pas cependant que je veuille caner; non, c'est chose résolue : J'achète un bonnet de coton. Mais je me sens dans une position malaisée à supporter, et qui me trouble. Si du moins quelque illusion donnait à mon apostasie une — comment dirais-je? — une apparence de grandeur! Est-il possible, direz-vous, que blasé à ce point , on garde encore en soi un grain de vanité? Probablement oui.

» J'ai retrouvé ici la plupart des compagnons de ma jeunesse; les trois quarts sont mariés et j'ai failli avoir l'idée de les voir souvent, eux et leurs femmes. Le quart resté célibataire s'est transformé, est devenu grave et sérieux, fait des affaires, est décoré ou va l'être, enfin est méconnaissable. Un seul d'entre ces farceurs passés n'a point changé — si ce n'est au physique — comme moi , pas plus que moi : c'est cette canaille d'Antoine Fleury. Ah! pour celui-là, il est au fin fond du désordre le plus extravagant. C'est un terrible homme, méchant comme une gale , et dont les yeux froids , le diable m'enlève, m'ont fait une impression désagréable la pre-

LES INTRIGUES. l67

mière fois que je l'ai revu. Mais aujourd'hui j'y suis fait et nous resommes amis. Quand vous viendrez voir votre belle, je vous le présenterai, mon cher avocat : il vaut la peine d'être examiné pendant une heure. Lui est resté journaliste, et c'est l'effroi des barbouilleurs de papier de Bruxelles ; les uns l'admirent, les autres le craignent, les autres le haïssent : peu le méprisent, s'il en est, car il est homme à vous couper en deux à coups de phrases ; c'est un démon tout pétri de vices et de génie, qui ferait un fier effet dans la boue de Paris. Je vous écris en attendant l'heure où je le trouve libre, dans quelque cabaret, où nous dînons ensemble. Tel que je vous le décris là, croiriez-vous qu'il est resté dans les rangs des catholiques ? N'est-ce pas un tour de force de géant? Après cela, qu'on me parle encore d'honnêteté.

« Je ne sais pourquoi, mais je me sens aujourd'hui capable de vous envoyer tout un volume. Il y a ainsi des moments où, si je m'en croyais, je me mettrais sérieusement au travail. J'ai déjà pensé que mon histoire ferait un roman fièrement drôle et qui aurait du succès. A présent que je me trouve tout, prêt à m '«enfermer dans une coquille et à renier le passé , je me surprends parfois à lire dans mes souvenirs de « gai compaing » à outrance. Cette idée n'est pas désagréable, de mettre le public dans la confidence de mes folies et de le forcer à s'intéresser à moi, qui suis peu moral. Et quand j'aurai ma robe de chambre, — peut-être bien que je taillerai ma plume.

» C'est que j'en ai vu, des gredins de toutes les couleurs et de tous les sexes, mon cher avocat, — sans nous compter. Du temps surtout où j'étais journaliste, — sapristi! — dans quelle galère m'étais-je fourré là? Parbleu! vous en savez à ce sujet tout autant que moi; mais nos ex-collègues étaient sans doute diversement originaux.

» Je serais très à l'aise pour faire mes portraits, car,

168 LES DEUX ARMURÏÈRES.

le diable m'emporte si je ne me mettrais moi-même sur la sellette avec plus de rigueur que tout autre.

» Mais qu'est-ce que tout cela vous fait? C'est juste ! Je ne voulais pas vous procurer un plaisir quelconque, mon cher avocat, — je n'ai pas de ces hypocrisies-là : je désirais tuer quelques minutes, et les voilà passées! Je m'en vais retrouver Antoine Fleury au cabaret. Si je me marie, comme c'est probable, il faut qu'il me serve de témoin : un tel homme me portera bonheur.

» Venez-vous dimanche? Vous pouvez arriver : je vous attends. D'ici là j'aurai obtenu un aveu. Quelle scène! Je crains les tentatives frivoles. Enfin, à la grâce du diable !

» Ma belle-sœur n'est point dégoûtante, savez-vous ? Colette Hendricks a un air immaculé, un peu mystique, vraiment touchant; si je pouvais choisir, j'aurais la félonie de vous laisser la Jeanne. Quand je pense que je devrai!... heureusement, je suis brave, presque invulnérable. Tenez, à ce moment, toutes ces drôleries me paraissent navrantes. Et si je savais de quel bois faire flèche, mon cher créancier, j'abandonnerais la partie.

» Adieu. Voici l'heure. A dimanche !... Songez qu'on me présentera à vous et qu'il faudra être sérieux, puisque vous ne me connaissez pas.

» Votre obligé,

» Arthur Lenoir. »

» P. S. Diable ! en signant ma lettre, je me rappelle que j'ai commis la sottise de me donner le nom de Saint- Amand. Bah ! c'est une vétille ; ma Jeanne passerait sur de bien autres bagatelles pour arriver jusqu'à moi. D'ailleurs, je suis né à Saint-Arnaud, — ainsi !.... »

Le soir où cette lettre fut jetée à la poste, lorsque Jeanne Hendricks se trouva seule dans sa chambre, elle souffla d'abord sa bougie et s'assit dans l'ombre, immo-

bile, le menton dans la main. Les réverbères de la rue de la Madeleine projetaient une faible lueur en un coin de cette chambre bien close par les rideaux et où 'nul regard indiscret ne pouvait pénétrer. Dans cette demiobscurité, on se trouvait à l'aise pour réfléchir, et même pour rêver, malgré le bruit monotone que faisaient les rares passants en glissant avec nonchalance leurs pieds sur les trottoirs. Aussi, Jeanne resta au moins une demiheure dans la même position, les yeux tout grands ouverts, sans remuer : on eût dit un de ces mannequins de cire qu'on voit dans les foires, et dont le glacial aspect effarouche les enfants.

Soudain, avec une vivacité qui ne lui était pas habituelle, elle se leva et alla fermer un petit verrou, au bas de sa porte. Il y avait sur sa cheminée deux chandeliers et dans les chandeliers deux bougies neuves : elle les alluma d'une main fébrile, puis les posa sur les coins de sa toilette. Le miroir réfléchit en plein son visage et sa poitrine. Elle laissa tomber ses mains au long de ses hanches, et s'examina longuement, se tournant en trois quarts, en profil, effaçant les épaules; elle se sourit, tandis que ses yeux restaient d'un sérieux morne ; elle prit les deux chandeliers, les rapprocha du miroir et avança en même temps la tête, pour se voir de près. Cette étude silencieuse avait quelque chose de solennel et de grotesque, pareil à certaines actions des fous. Après avoir bien scruté chacun de ses traits sans marquer d'émotion approbative ou de mécontentement, elle écarta ses lèvres et se montra deux rangs de dents fermes, larges, bien alignées, un peu jaunes, dont la vue sans doute lui parut agréable, car elle sourit alors pour tout de bon, replaça les chandeliers sur les coins de la toilette et commença de se déshabiller.

Jeanne ôta son bonnet, et, en deux ou trois coups de main nerveux, défit ses cheveux, qui tombèrent sur ses épaules et jusqu'à sa ceinture, en épaisses mèches d'un

170 LES DEUX ARMURIÊRES.

noir mat. Elle sourit de nouveau et ses lèvres remuèrent comme si elle se disait quelque chose, — en confidence. Elle secoua la tête, passa deux ou trois fois ses mains dans sa chevelure, et enfin se recoiffa et mit un bonnet de nuit.

Un à un, ses vêtements tombèrent. Derrière elle, sur la muraille et les rideaux du lit, des ombres gigantesques parodiaient tous ses mouvements. Elle ne se coucha point encore tout de suite ; une espèce de fascination, la retenait vis-à-vis du miroir; elle voulait que ses observations fussent complètes... Enfin elle souffla les bougies et s'achemina vers son lit, d'un pas rapide : on eût pu croire qu'alors seulement elle craignait d'être surprise. En se couchant, elle frissonna, fut agitée une partie de la nuit, et vers le matin, comme les premiers rayons du jour chassaient devant eux les ténèbres, elle se souvint de n'avoir point prié la veille au soir. Aussitôt, elle se jeta à bas de son lit, s'agenouilla sur le plancher, et fit d'un doigt empressé le signe de la croix. Elle pria longtemps ; mais elle passa plus de temps encore à sa toilette, car elle désirait obtenir des résultats complets qui la rendissent séduisante. Elle ôta et remit des jupons; elle se coiffa de diverses façons : ses cheveux, du reste, ne l'embarrassaient guère, ils étaient noirs et touffus et de toute manière faisaient à son front un ornement magnifique ; elle essaya plusieurs robes, qu'elle rejeta l'une après l'autre avec une sorte de dédain colère, sans doute parce que ces vêtements ne lui donnaient pas les formes qu'elle voulait avoir. Elle usa alors de supercherie — pour la première fois de sa vie. Mais ce mensonge dut lui paraître odieux, car elle lança loin d'elle, après quelques minutes de réflexion, les auxiliaires qu'elle avait cru devoir appeler à son secours.

Il y avait plus d'une demi-heure que Colette était descendue lorsque Jeanne se montra. Elle était coiffée en cheveux et vêtue d'une robe de soie noire enrichie de

dentelles au cou et aux poignets. Une grande broche en diamants étincelait au beau milieu de son corsage.

t Vous allez faire des visites, Jeanne? demanda Colette.

— Non, répondit-elle.

— Comme vous voilà belle! — et sans bonnet? Vous êtes rajeunie de dix ans : on n'a pas de plus beaux cheveux.

— C'est à notre âge qu'il faut commencer à se soigner, dit Jeanne d'une voix calme et douce. Je ne vois pas pourquoi je mettrais encore des bonnets : c'est une bonne économie à faire.

— Vraiment! dit Colette, on ne vous reconnaîtrait pas.

— Bah! bah! reprit Jeanne en rougissant un peu, tandis qu'elle s'asseyait, vous savez bien que je ne me suis pas ainsi attifée par coquetterie.

— Et — demanda Colette — vous ne ressentez plus rien — de cette crise d'hier? Mon Dieu! que j'ai eu peur !

— C'est fini, fini tout à fait. »

En ce moment, Barbe-Deux entra avec un plateau sur lequel se trouvaient la cafetière et le pot au lait.

« Jésus! dit-elle, mademoiselle Jeanne, - allez-vous à la noce?

— A la noce ! dit Jeanne. Peut-être bien; — et si je vais à une noce, Barbe, ce sera à la vôtre.

— Nous avons le temps, Borgnet et moi, reprit Barbe. Mais tout de même, ça vous va bien, d'être ainsi coiffée, mademoiselle. N'est-ce pas, mademoiselle Colette , — qu'elle est vraiment belle?

— Servez le café, bavarde, » dit Jeanne en baissant les yeux, comme si on lui faisait une déclaration d'amour ; son cœur battait à lui faire mal.

Après le déjeuner, elle dit à Colette : « Tout à l'heure, il viendra sans doute quelqu'un pour moi, — ce monsieur — d'hier. Vous le ferez entrer ici, Colette; c'est à moi que — qu'il veut parler. Allez au magasin. »

172 LES DEUX ARMUMÈRES.

Colette s'en alla, sans faire de réflexion, mais étonnée et curieuse. « Ce monsieur ! se dit-elle enfin , ce monsieur d'hier ! Est-ce donc pour lui que Jeanne s'est habillée? »

Vers onze heures , parut M. Arthur Lenoir de Saint- Amand. « Mademoiselle Jeanne Hendricks ! dit-il.

— Elle est ici, monsieur, » répondit Colette en lui ouvrant la porte du salon.

M. Lenoir entra et Colette ferma, — à regret — la porte derrière lui. « Pardon, dit-il en restant à l'entrée de la pièce, mademoiselle Jeanne Hendricks n'est-elle pas ici?

— Mais si, dit Jeanne en se levant, embarrassée.

— Ah ! c'est vous, dit-il encore, — c'est vous, mademoiselle! Oui, vraiment, c'est bien vous. » Il tendit la main, Jeanne y posa timidement la sienne. « Vous avez, reprit-il , des cheveux de reine. Quelle idée aviez-vous donc de les cacher?

— Pour qui les aurais-je montrés ? demanda Jeanne très-émue.

— Voilà un mot, reprit galamment M. Lenoir, dont je vous sais un gré infini , Jeanne. Il m'apprend que vous avez pris une détermination à mon égard et que je n'ai qu'à vous remercier. Ai-je bien deviné?

— Asseyez-vous , dit Jeanne en lui montrant une chaise. Je suis contente de vous voir, monsieur, je ne veux pas vous le cacher. Mais , à mon âge , on ne s'engage pas légèrement : vous ne m'estimeriez guère si je me respectais assez peu pour confier mon — mon avenir — à un étranger. Vous ne me déplaisez pas, ajoutât-elle en dardant ses prunelles noires sur les yeux de M. de Saint-Amand, et vous avez dû vous en apercevoir. Mais sachez que si je devais plus tard me repentir d'avoir pris une résolution — indigne de moi — je ne vous le pardonnerais jamais — jamais. Il est donc nécessaire, avant tout, de me dire ce que vous êtes, quelle est votre

position Je vous croirai Et ne craignez pas de

dire la vérité.

— Il me semblait , répondit M. Lenoir , vous .avoir dit tout cela. Non? C'est singulier! Ce ne peut cependant être une distraction. Eh bien, mademoiselle, je ne suis rien et je n'ai rien.

— Rien, dit Jeanne avec un sourire contraint, c'est peu de chose.

— J'ai, reprit M. Lenoir, le droit d'avouer ma position actuelle sans rougir, parce que je ne suis pas ce qu'on nomme un désœuvré. Pendant dix ans, on m'a vu travailler. Je n'ai pas réussi dans mes entreprises, mademoiselle ; mais vous ne vous doutez pas, vous qui avez conquis une position, qu'il y ait des hommes nés sous une mauvaise influence et dans les mains de qui rien ne fructifie. Ce n'est pas cependant que la persévérance me manquât ; mais je me suis trouvé partout en contact avec des gens malhonnêtes qui me dégoûtaient bientôt du métier que je voulais féconder. Marchand de vins, ce fut l'inexpérience qui me ruina ; mais journaliste, le cynisme et l'effronterie des politiques quotidiens me révolta, mais gérant d'une société industrielle , la valeur qu'on donnait autour de moi à l'argent, dont on faisait un dieu, me mit en fuite; mais professeur, la sécheresse qu'il faut mettre aux travaux pédagogiques m'avait tellement momifié après six mois de noviciat que c'est à peine si j'eus encore la force nécessaire pour sortir de la galère ou j'étais entré volontairement; mais enfin, secrétaire d'un député, après huit mois de patience angélique et après avoir supporté pendant tout ce temps les tergiversations de mon patron, qui était juste-milieu, je n'y pus plus tenir; c'était trop de concessions à la société : je réclamai ma liberté, décidé à mourir misérable, mais à garder mon libre arbitre plutôt que de rester en contact avec tous Ces vilains et toutes ces vilenies. J'ai préféré l'honneur à la fortune, — voilà mon crime.

174 LES DEUX ARMURIÈRES.

— Mon Dieu ! dit Jeanne, qui n'avait pas compris grand chose à ce fatras, vous avez donc rencontré tous les malhonnêtes gens de la Belgique ?

— C'est peut-être une mauvaise chance qui me poursuivait, reprit-il en tambourinant sur la table et en souriant mélancoliquement. Eh bien, croiriez- vous, mademoiselle, que je ne me plains pas de cette incessante déveine ? Je me sens bien plus fort, maintenant que je puis mépriser ce que tout le monde envie. J'ai, par exemple, pour l'argent, un dédain dont je suis fier, surtout à une époque où l'argent est la première des puissances. Je suis certain, à* cause de ma pauvreté, que si l'on m'aime, ce sera pour moi seul. N'est-ce pas là une compensation magnifique?

— Ah ! dit Jeanne, je crois bien. Et elle soupira.

— Tenez, reprit-il encore en se penchant vers Jeanne et en la regardant en dessous, sais-je si vous êtes riche ou pauvre, moi? Vous ai-je fait une question concernant votre fortune? Ce n'est pas votre position sociale qui m'a séduit, mais l'austérité et la profondeur de votre physionomie?

— Si je n'avais rien, pourtant, dit Jeanne, et que nous nous mariions quand même, il faudrait vivre.

— Je travaillerais, répondit-il vivement, — nous travaillerions, Jeanne : ce serait un lien de plus entre nous. Faut-il tout vous dire? Hier, en vous quittant, une crainte m'a traversé l'esprit : si Jeanne est riche, elle ne croira pas à mon désintéressement. Et alors j'ai décidé que si une ombre de défiance existait dans votre esprit au sujet de la pureté de mes intentions, je n'aurais plus qu'à me lever, à vous saluer bien respectueusement et à partir. »

Il se leva, en effet, prit son chapeau et s'inclina. Jeanne se leva en même temps que lui, en proie à un grand trouble. Ses lèvres tremblaient, ses yeux marquaient une immense inquiétude. Quel combat eflrayant se livra en elle, pendant une seconde, en ce moment

suprême ! Quel sentiment secret, enfoui au fond de son cœur, et inavoué, triompha de ses hésitations avec cette rapidité électrique? Jeanne posa sa main sur le bras de M. Lenoir, et dit d'une voix ferme, en baissant les yeux : « Restez! »

M. Lenoir se rassit sans faire d'observation, mais sans empressement. « Vous avez raison d'agir ainsi, dit-il, autant pour vous que pour moi. Je savais bien que vous étiez femme à prendre une détermination énergique, et c'est une des qualités qui font que je vous estime.

— Oh! dit-elle d'une voix faible, si vous me trom-

piez!...

— Je vous aime, Jeanne, » dit-il.

Il lui prit une main et la baisa doucement, sans trop y appuyer ses lèvres. Jeanne se leva, emprisonna la main d'Arthur entre deux mains chaudes de fièvre , tandis qu'une sorte de râle grondait au fond de sa poitrine; puis elle se rassit. M. Lenoir vit alors qu'elle pleurait, mais elle avait les yeux bien ouverts, et, à travers les larmes, son regard lumineux cherchait à rencontrer celui de l'homme qu'elle aimait, comme pour lui demander de nouveau des marques de tendresse. 11 y eut un instant de silence. Tout à coup Jeanne se leva, et alla ouvrir la porte du magasin. « Colette! dit-elle.

— Qu'y a-t-il ? demanda Colette.

— Venez ici, » reprit Jeanne d'un ton à la fois ferme et doux.

Colette s'empressa de descendre les marches qui du magasin conduisaient au salon. Elle n'eut pas le temps de montrer combien la présence de l'étranger l'intriguait, a Ma sœur, dit Jeanne, voici M. de Saint-Amand, qui veut m'épouser et qui va devenir votre beau-frère.

— Ah ! mon Dieu ! dit Colette.

— Voilà, dit M. Lenoir en se levant, une exclantation qui n'est pas aimable, mademoiselle.

— Pardonnez-moi, reprit Colette. C'est que — je m'at-

176 LES DEUX ARMURIÊRES.

tendais si peu, — à ce qui arrive! Mais du moment que vous convenez à Jeanne, monsieur, vous me convenez aussi. Jeanne sait ce qu'elle fait.

— J'espère, ajouta avec grâce M. Lenoir, conquérir votre amitié, mademoiselle.

— Soyez assuré, monsieur, dit Colette, que je je

ferai — tout ce qu'il faudra pour... Jeanne le sait bien. Et, ce mariage... aura lieu — bientôt?

— Oh ! répondit M. Lenoir en souriant, ceci dépend tout à fait de mademoiselle Jeanne, sa volonté sera la mienne. Si c'est pour demain, tant mieux; si c'est dans un an, j'attendrai.

— Merci, monsieur, dit Jeanne ; nous ferons tout pour le mieux : nous causerons de nos affaires, ma sœur et moi — dès ce soir.

— Vous me permettrez au moins de vous voir souvent? demanda-t-il en reprenant son chapeau.

— Mais, à l'âge que nous avons tous les deux, il n'y a pas de danger à ce que nous nous voyions tous les jours, répondit Jeanne avec un air de satisfaction et en souriant. A demain donc ! »

M. Lenoir sortit. Dans la rue il se dit : « Cette vieille fille n'est vraiment pas vulgaire; mais elle est très-naïve, ou bien elle est diablement éprise. Enfin! »

La première impression de Jeanne, lorsque M. Lenoir eut quitté le Pistolet de Paille, fut une sorte d'embarras et de honte qui se produisit instantanément dès qu'elle

eut regardé Colette, dont le visage manifestait l'étonnement à son plus haut degré. Jeanne sentit aussitôt que les pensées de sa sœur, quelque simples qu'elles fussent, devaient l'accuser au moins d'imprudence ; aussi, à l'expansion affectueuse, à l'orgueil qui l'avaient poussée à déclarer tout de suite ses intentions, succéda une irritation sourde qui raidit ses nerfs et contracta ses sourcils. Colette, que la nouvelle qu'elle venait d'apprendre avait en effet révolutionnée , lit tout haut une réflexion d'enfant : « Vous le connaissez donc, ce monsieur, Jeanne?

— Si je ne le connaissais pas, répondit Jeanne d'un ton aigre, croyez-vous que je l'épouserais?

— C'est juste, reprit Colette. Mais comme il n'est venu ici que quatre ou cinq fois...

— Vous allez me faire la leçon !... dit Jeanne.

— Moi ! continua Colette, — je n'y pense pas. Du reste, ajouta-t-elle avec cet instinct diplomatique qui est au fond de tous les esprits féminins, même les plus étroits, — du reste, il est bien, ce monsieur, il paraît jeune, — il est aimable...

— Enfin, reprit Jeanne, vous ne vous opposerez pas à mon mariage?

— Moi ! dit encore Colette ; pourquoi m'y opposeraije?...

— Ah ! on ne sait pas, vous avez vos idées.

— Mais, Jeanne, si j'avais cette idée-là, est-ce que je pourrais l'exécuter ? Vous êtes bien libre , et , vous le savez...

— Oui, dit Jeanne, j'ai l'âge de raison ! »

Ayant fait cet aveu mélancolique, elle soupira, se tourna vers la cheminée et rangea quelques menus objets qui s'y trouvaient étalés. Colette resta silencieuse, debout, regardant une des fleurs du tapis qui touchait au bord de sa robe. Certainement, elle réfléchissait et sérieusement, car son doux visage prit tout à coup une expression calme et grave. Sans doute une pensée lui vint qui

J78 LES DEUX ARMURIÈRES.

exigeait une action quelconque; elle leva sur Jeanne, toujours occupée à la cheminée, des yeux interrogateurs. Enfin, elle se décida à parler. « Si M. Dietrick ne revient plus, Jeanne, dit-elle, quand vous serez mariée, est-ce que nous demeurerons encore ensemble ? »

Jeanne se retourna; on eût pu croire qu'un ressort l'avait forcée à ce rapide mouvement; son terrible sourcil se mouvait comme si toute la vie y avait afflué. Elle fixa longtemps, sans répondre, ses regards ardents sur le visage de Colette. Puis, lentement, elle dit : « Dans la même maison, sous le même toit que mon mari, vous! Une pareille demande est une injure grossière. Ne vous souvenez-vous plus dupasse, coquine?... »

Colette ne sut rien répondre; elle pâlit, baissa les yeux et se mit à trembler. Tout doucement, et comme un automate, elle rentra dans le magasin et alla s'asseoir derrière le comptoir. Quelques larmes furtives glissèrent sur ses joues; elle les essuya distraitement en regardant dans la rue. « Comme je suis maladroite! pensa-t-elle lorsqu'elle fut un peu remise de ce trouble, - je ne dis rien qui ne m'attire une mauvaise parole. Je ne pense pas assez; c'est une grande faute et j'ai toujours tort. — Je ne sais plus ce que je dois espérer, maintenant. Si M. Dietrick revient, il faudra me laisser marier; s'il ne revient pas, je devrai rester toute seule : c'est bien triste! Ah! — ajouta-t-elle un instant après, je demanderai à Barbe qu'elle me prenne en pension, et je l'aiderai; ainsi, je ne quitterai pas notre vieille maison, — où il s'est passé tant — tant de choses! »

Les clients, à cette époque, dérangeaient rarement les sœurs Hendricks ; aussi Colette put-elle se livrer tranquillement à ses rêveries, tandis que Jeanne ruminait de son côté dans le salon. Jusqu'à l'heure du dîner, elles restèrent chacune à la place qu'elles occupaient d'ordinaire, sans se parler. Barbe-Deux seule, qui venait de temps à autre prendre les ordres de Jeanne, ou qui sor-

tait pour faire une commission, rompait parfois le silence dans lequel dormait le Pistolet de Paille.

Les pensées de Jeanne n'étaient pas très-satisfaisantes; sa conscience ne laissait pas de lui faire des reproches. Lorsqu'elle se trouvait seule ainsi livrée à ellemême, elle s'avouait avoir mis trop de promptitude à accueillir M. de Saint-Amand. Bien qu'on soit souvent lâche envers soi, on ne se ment pas longtemps sans s'en apercevoir. Jeanne connaissait d'une manière parfaite sa situation morale, malgré l'attraction qui la jetait aux bras de M. Lenoir. Dans sa joie de se trouver si près du mariage, éclatait à chaque instant une note dissonante, qu'elle ne réussissait pas à renfermer dans l'harmonie de l'ensemble. Jeanne pensait : « J'ai dit oui trop vite; j'ai accepté avec trop de hâte. M. de Saint-Amand a dû comprendre que j'avais peur de mourir vieille fille. » Cette idée avait naturellement beaucoup de conséquences ; mais ce qui la tourmentait le plus dans le développement qu'elle y donnait, c'est : « Colette même en a fait la remarque ; donc tout le monde la fera. » Son amourpropre froissé, sa fierté rabaissée, son austérité amollie, tels étaient les résultats déjà appréciables de sa défaite.

Cependant, les paroles de M. de Saint-Amand, qu'elle n'oubliait point, luttaient avec avantage contre les reproches de sa conscience. « 11 me semble, pensait-elle, qu'il a plaidé tous les points et qu'il m'a convaincue. Certainement, un pareil homme, si beau et si bien élevé, trouvera quand il le voudra une femme jeune. En définitive, je ne suis pas ce qu'on appelle un parti brillant : ma fortune est médiocre. Qui donc épouse-t-il en m' épousant? Moi toute seule. En supposant qu'il m'eût fait la cour pendant trois mois, en serais-je aujourd'hui plus avancée? Je l'aimerais davantage, — il a raison, — et c'est tout. D'ailleurs, quand nous serons mariés, je m'arrangerai de façon qu'il n'ait jamais à se repentir d'avoir épousé Jeanne Hendricks.... »

480 LES DEUX ARMUIUÊRES.

Ces réflexions, et bien d'autres, la tinrent dans une situation mouvante, et donnèrent d'autant plus complètement gain de cause à M. Lenoir qu'elles la tourmentèrent plus vivement. Quant à ce que deviendrait Colette si M. Dietrick ne reparaissait pas, Jeanne s'en inquiétait peu ; une remarque qu'elle avait faite une fois la tranquillisait tout à fait sur ce point :« Colette a de quoi vivre. »

Peu à peu, ses idées se tournèrent vers un autre objet; et, comme ses pensées ne laissaient pas un moment de calme à son esprit, elle saisit vivement l'occasion de s'occuper ailleurs, de se distraire.

Le mot mariage, qu'elle savourait comme un gourmet fait d'un mets rare et précieux, était accompagné, à cause des déclarations catégoriques de M. Lenoir, de réflexions sur l'état de sa fortune personnelle, qui devait les faire vivre tous deux dans une heureuse oisiveté. Que Colette se mariât ou non, il fallait céder le Pistolet de paille, et le céder à Borgnet, que Jeanne voulait avoir pour ainsi dire sous sa tutelle, à cause de l'enfant. Elle prit alors subitement la résolution d'aller chez son ouvrier et de lui dire tout de suite ce qu'elle voulait. Elle avait la fièvre; son imagination, en même temps que sa conscience, flottait dans un milieu agité, où elle perdait peu à peu le sens ordinaire. « Dans deux mois, se ditelle affairée, en se levant, je peux être mariée : il est donc plus que temps que je prenne des précautions, que je mette Borgnet au courant de tout. » Elle attendit cependant qu'il fît sombre et ne sortit qu'au moment où l'on allumait les réverbères.

Borgnet ne sut que penser en voyant entrer chez lui Jeanne Hendricks à neuf heures du soir; et, bien que jusqu'alors ses rapports avec l'armurière eussent toujours été bons, la grâce exceptionnelle qu'elle mit à cette entrevue dut étonner un homme simple et droit, chez lequel nulle pensée ambitieuse n'avait jamais dépassé le^ limites du possible.

François était couché et dormait.Borgnet fumait sa pipe, assis près de la fenêtre entr'ouverte de sa chambre à coucher. Au dehors, l'air était doux, et les rayons blancs de la lune, qui montait vers le zénith, effleuraient les parois de la cour étroite sur laquelle donnait la porte de la maison de l'ouvrier. « Qu'y a-t-il pour votre service, mademoiselle ? demanda Borgnet en se levant et en déposant sa pipe.

— Continuez de fumer, répondit Jeanne à voix basse, et laissez ouverte cette fenêtre : il fait excellent dehors. Je vois que l'enfant dort, et nous pourrons causer à l'aise.

— Je suis à vos ordres, mademoiselle, dit Borgnet en reprenant sa pipe. L'enfant mange, boit et dort bien; on est content de l'avoir : ce n'est pas une bête , ma foi ! et on en fera un bon ouvrier. Il parle beaucoup de son père Nel, mais on tâchera de le lui faire oublier. Seulement, c'estune fameuse charge ! Je ne peux sortir, ou il faut qu'il vienne avec moi. Je n'ose pas encore me fier à mon apprenti, qui est tout neuf. Vous devriez bien, mademoiselle, me laisser épouser Barbe ; on serait alors tout à fait heureux.

— Un peu de patience, Borgnet, dit Jeanne, — et écoutez-moi. Si vous voulez suivre mes conseils, vous n'aurez bientôt plus rien à désirer. Je vous estime, et ma sœur vous veut du bien. Nous pensons à nous retirer... »

Jeanne brusqua alors la confidence, et elle montra aux yeux éblouis de Borgnet un horizon splendide. Borgnet ne manifesta sa stupéfaction que par son silence. Jeanne le regardait en souriant. « Mais je n'ai rien, je ne suis rien, dit-il tout à coup d'une voix forte, — comme les peureux qui chantent dans l'obscurité pour se donner du courage.

— Ne criez donc pas, reprit Jeanne : vous allez éveiller cet enfant, qui dort de si bon cœur.

Elle s'approcha du petit lit où François était couché, se

182 LES DEUX ARMURIÉRES.

pencha à demi et le contempla silencieusement. Pendant ce temps, Borgnet, interdit, contemplait les pierres qui carrelaient sa chambre à coucher. Lorsque Jeanne vint se rasseoir près de lui , il fit un soubresaut. « De quoi donc me parliez- vous ? » demanda-t-il brusquement.

Jeanne entra dans plus de détails , avec une patience et un calme rares. Elle jouissait de l'ébahissement de Borgnet. « Et c'est sérieux ! dit-il.

— Très-sérieux, répondit Mlle Hendricks. Je sais bien que vous ne deviez pas vous attendre à cela; mais j'ai des garanties dans votre honnêteté.

— Je ne suis pas capable... reprit Borgnet.

— De faire le mal, ajouta Jeanne voyant qu'il ne continuait pas.

— Non, non; ce n'est pas ce que je veux dire, reprit

l'ouvrier. Je ne pense pas que je pourrai vous Je sais

lire et écrire, c'est tout..... Un magasin, une maison — on s'y perd Mademoiselle, vous êtes bien

bonne.

— Soyez tranquille, vous serez aidé. Il faut avoir plus de confiance en vous-même. De loin, c'est une grosse affaire, — mais vous en sortirez.

— Mais , — mais , dit encore Borgnet , je n'ai rien — ou à peu près.

— Nous arrangerons tout cela, vous dis-je , répondit Jeanne. N'en parlez pas, puisque rien n'est fait. 11 est même inutile que Barbe sache quelque chose. Je ne veux que votre consentement, et tout ira bien »

Pendant dix minutes , Borgnet fit de nouvelles objections. L'avenir l'intimidait. Un artiste à qui on offrirait, sans préparation aucune, le ministère de la guerre, ne serait pas plus inquiet, en le supposant même trèsambitieux , que ne le fut Borgnet durant tout le temps que Jeanne Hendricks resta chez lui. Lorsqu'il se trouva seul, il se coucha, se leva, se coucha encore, ruminant, parlant haut, marchant, s' asseyant, sentant la

fièvre l'envahir. Il ne dormit pas : la crainte, et des espérances vagues, folles, qu'il repoussait, dont il Êtaitprêt à se moquer , le tinrent éveillé et dans un état de surexcitation telle que le lendemain matin il était brisé. Il ne prit qu'une résolution , celle de se taire , de peur d'être la dupe d'une mystification. « Mademoiselle Jeanne, pensait-il en fronçant les sourcils , n'est pourtant pas une farceuse; ah ! non. Et j'irais habiter une maison rue de la Madeleine ! » 11 riait , d'un air de pitié , de commisération. « On est bête, c'est possible, finit-il par se dire, mais on sait être prudent. »

Néanmoins, il eut pendant toute la journée des distractions , lui qui était l'homme rangé par excellence. Plusieurs fois, il s'adressa au petit François, comme pour répondre à quelque objection qu'il eût réellement entendue. Il riait alors , mais du bout des lèvres. 11 ne sut pas manger , et, le soir, il se sentit malade. Il se dit alors que s'il pouvait parler à quelqu'un de ce qui lui arrivait , cela le calmerait. Mais à quelqu'un ! à qui ? M'te Hendricks l'avait prié de ne rien dire. D'ailleurs, on

lui rirait au nez Le mieux était de ne plus penser à

rien. Ah! oui; mais « on n'est pas toujours maître de son esprit; » c'était à en perdre la tête.

Bien que Jeanne dût prévoir que ses propositions allaient révolutionner Borgnet, elle ne pouvait croire cette révolution aussi profonde. Elle jugeait les autres d'après elle-même, ainsi que font la plupart des êtres soi-disant sensés ; et comme elle se sentait capable de tout entreprendre, de garder la fermeté de son caractère en toutes les circonstances, elle fut convaincue que Borgnet , — un homme ! — finirait par se faire à l'idée de se trouver à la tête d'une maison de commerce.

Aussi, fut-elle très-étonnée de le voir arriver le lendemain matin ; l'inquiétude l'avait mis dans un état pitoyable; sa contenance était celle d'un coupable eontrit et qui veut faire des aveux. Il avait positivement maigri;

Colette lui demanda s'il était malade. « Je crois que oui, répondit-il en regardant Jeanne.

— Qu'avez-vous ? dit Jeanne.

— Mademoiselle, je n'ai pas dormi de toute la nuit.

— Et pourquoi cela, Borgnet? Ce devrait être le contraire. J'ai parlé à Borgnet, Colette, et il paraît incrédule quand je lui dis que nous voulons lui céder notre commerce.

— Puisque ma sœur vous dit cela, il faut le croire, dit Colette.

— Vous êtes des femmes sérieuses, reprit Borgnet, et je pense bien que vous n'avez pas voulu vous moquer de moi. Mais on peut changer, — et je viens voir...

— Je ne changerai pas, dit Jeanne. Dites-lui donc, Colette, que tout cela était convenu entre nous.

— C'est la vérité, Borgnet, dit Colette.

— Eh bien, on est content, » répondit le pauvre homme, qui dut s'asseoir.

On lui fit boire un verre d'eau-de-vie. Quand il partit, il dit : « Je vais piocher ferme, lire et écrire, pour n'être pas comme une bête dans mes affaires.

— Je viendrai vous donner des conseils, » dit Jeanne en le reconduisant, ce qu'elle ne faisait pas à ses -meilleurs clients.

L'ouvrier s'en alla ravi ; peu s'en fallut qu'il ne pleurât. Ce brave homme, qui était vraiment modeste, se demandait avec stupéfaction d'où pouvait lui venir une chance pareille ; et, chose rare, c'était son caractère et surtout une des qualités de ce caractère , la probité , qui lui attirait ses joies inespérées, qui lui faisait entrevoir un horizon superbe. Aussi, une heure avant la fin de sa journée de travail, il pressa, ce soir-là, un apprenti loué depuis quelques jours, de se « débarbouiller; » puis, il l'amena, ainsi que le petit François, à l'estaminet, où le maître régala. « Je suis content de vous ; on va rire un peu, » dit Borgnet en pénétrant dans la salle pleine de

buveurs. Ils restèrent là deux heures, à boire et à fumer, pour ainsi dire sans parler, s'amusant surtout de l'étonnement de François, qu'un verre de bière grisa complètement et qui se mit bientôt à pleurer en parlant de son père Nel. Borgnet alors se leva vivement et ramena l'enfant chez lui. « Parbleu ! se dit-il en le déshabillant pour le coucher, ça ne m' arrivera plus de le faire boire, ce diable d'enfant. »

Lorsqu'il revint au Pistolet de paille, M. Arthur Lenoir trouva Jeanne dans des dispositions affectueuses, mais grave et pensive. Elle se laissa d'abord dire des gracieusetés sans plus en être séduite que si elle y avait été depuis longtemps accoutumée. Elle réfléchissait et observait ; mais l'étude à laquelle elle se livra, ayant en face d'elle M. Lenoir affable, vêtu avec distinction, et dont la rare aisance la charmait maigre la résistance qu'elle croyait pouvoir lui opposer, — cette étude n'aboutit à rien qui pût porter préjudice à l'homme qui en était l'objet. Il répondait à tout avec un air de franchise et une sincérité, qui n'étaient pas seulement dans l'accent qu'il mettait à ses paroles. Les explications qu'il donnait, et dont la forme laissait rarement à désirer, étaient semées d'idées amoureuses qui peu à peu attendrissaient Jeanne et finissaient par triompher des soupçons vagues nourris dans la solitude. Le soleil, dans les belles matinées d'été, produit le même effet sur l'atmosphère, en

dispersant les brouillards légers formés par la fraîcheur de la nuit.

Cependant , dans l'après-midi du jour où Borgnet était venu rassurer sa raison alarmée , Jeanne soumit M. Lenoir à une épreuve qu'elle crut décisive. A peine était-il assis, que sans lui donner le temps de placer un mot aimable, elle lui dit : « Je suis décidée à vous faire aujourd'hui un aveu, à vous dire un secret que je ne puis plus tarder à vous confier — sans mentir à ma conscience, — sans offenser vous et moi, — et d'où dépend peut-être notre avenir.

— Vous m'effrayez, dit M. Lenoir intrigué.

— J'aime mieux, reprit Jeanne, être estimée toujours, qu'indigne de votre — affection.... Non, ce n'est pas cela que je veux dire; pardonnez-moi : je suis toute troublée. Enfin, si le secret que je vais vous révéler — nous sépare — au moins vous ne pourrez cesser de m'honorer

— Mais parlez donc, Jeanne; ne voyez-vous pas que je suis inquiet?

— Eh bien, reprit Jeanne en faisant un grand effort pour pouvoir mentir, je ne suis pas riche; les quatre cinquièmes de notre fortune appartiennent à Colette, qui a hérité seule d'un de mes oncles. Enfin...

— Enfin..., dit M. Lenoir.

— Je n'ai pas cinquante mille francs à moi.

M. Lenoir sentit passer un frisson dans ses reins. Son premier mouvement fut de prendre son chapeau et de s'enfuir. Mais le sang-froid ne l'abandonna pas ; il répondit presque aussitôt : « C'est plus que je ne possède, puisque je n'ai rien. »

— Vous restez ? cria Jeanne.

— Comme vous voyez, dit-il avec raideur. Décidément, vous me soupçonniez, mademoiselle?

— Oui, oui, dit-elle avec transport; c'est vrai —j'avais peur. Ah ! mon Dieu ! »

Elle suffoquait de joie; M. Lenoir lui prit une main; elle donna les deux avec une confiance absolue, avec expansion : un pareil triomphe était bien fait pour détruire à jamais sa défiance, t J'ai menti, dit-elle quand elle put parler; il faut me pardonner, me pardonner tout de suite.

— Ne jouez pas ces rôles-là, Jeanne, dit M. Lenoir sérieusement; ils sont indignes de vous et de moi. »

A partir de ce jour, Jeanne s'abandonna tout entière à son penchant -, elle fut attirée vers M. Arthur Lenoir de Saint- Amand comme l'alouette vers le miroir. Son piège n'avait pris qu'elle, grâce à la tranquillité d'esprit de son futur maître. Dès ce moment, elle fut bien décidée à agir selon son cœur et à n'écouter que lui ; elle jeta un voile épais sur le passé de M. de Saint-Amand. Sombre ou lumineux, que lui importait ce passé! L'homme qu'elle allait épouser était celui qui montrait le plus parfait désintéressement. Elle put se dire sans fatuité : « Je suis aimée pour moi-même. »

Le même soir, comme Jeanne et Colette étaient assises dans le petit salon, occupées de quelque bagatelle, Borgnet entra dans le magasin, tenant par la main son pensionnaire. <■> Venez par ici, Borgnet, » dit Jeanne.

— Bonsoir mesdemoiselles, dit Borgnet. Voici mon gaillard que je vous amène : il faut bien lui montrer la maison et vous le faire connaître une fois.

— Ah! c'est votre jeune apprenti, dit Jeanne. Approchez, ajouta-t-elle à l'enfant, mais en flamand. Eh bien, commence-t-on à se plaire à Bruxelles, mon garçon? A-t-on fini de pleurer? Allons, répondez, n'ayez pas peur.

— Je n'ai pas peur non plus, dit l'enfant en regardant Jeanne en face.

— Peur ! dit Borgnet. Ah ! mais non, qu'il n'a pas peur ; il vous manie un fusil comme s'il n'avait fait que cela toute sa vie.

— Il a l'air fier, dit à son tour Colette en attirant à elle l'enfant.

— C'est un sauvage! ajouta Borgnet.

— Quel âge a-t-il, Borgnet, demanda Colette en caressant la tête du petit, qui se laissait faire sans manifester aucune sensation.

— Mais — dans les environs de sept ans, je suppose, répondit Borgnet, — peut-être un peu plus.

— Et comment s'appelle-t-il?

— François, mademoiselle. »

Jeanne reprit : « Eh bien, Borgnet, songez-vous à notre affaire? 11 faudra pourtant bientôt vous mettre au courant. Vous devriez venir ici tous les soirs vers sept heures : nous nous expliquerions.

— Qui est votre père, François ? demanda Colette.

— Père Nel, répondit l'enfant.

— Allez- vous le voir quelquefois?

— Non, dit François, on ne veut pas.

— Qui est-ce qui ne veut pas? Est-ce vous, Borgnet?

— L'enfant est orphelin, mademoiselle; ce père dont il parle était le paysan chez qui il avait été mis en nourrice.

— Laissez-le donc tranquille, dit Jeanne; vous le ferez pleurer : le grand plaisir !

— Il est beau, dit Colette en l'embrassant et en le serrant contre elle. Pauvre enfant!... François! ajoutât-elle, pensant tout haut, un orphelin! Et vous dites, Borgnet, qu'il a près de huit ans ?

— Oui, mademoiselle.

— C'est singulier, dit Colette en regardant Jeanne.

— Quoi donc? » demanda Jeanne.

Colette ne répondit pas. Jeanne continua : * Il faudra, Borgnet, instruire Barbe de ce que nous avons résolu. Tout bien réfléchi, il vaut mieux lui apprendre notre détermination le plus tôt possible, afin qu'elle s'y fasse. Et, puisque vous êtes là, profitons-en pour tout brusquer.

— Elle ne vous croira pas, mademoiselle, dit Borgnet en souriant.

— Faites-la monter : nous verrons. »

Borgnet alla au haut de l'escalier de la cave crier : f Barbe, montez ! » Barbe arriva tout de suite, en reconnaissant la voix de son amoureux. « Qu'est-ce qu'il y a? » dit-elle. Et, voyant l'enfant, elle s'approcha de lui en disant : t Ah ! ah ! c'est notre garçon ! » Elle l'embrassa vigoureusement et de bon appétit : « Bonsoir, mon garçon, ajouta-t-elle en flamand; il a bonne mine, Borgnet : c'est plaisir de le voir. Est-il bon, le papa Borgnet , François ? Voyez donc , mademoiselle Colette , quelle masse de cheveux! C'est comme une fille. Et comme il est sérieux ! Est-ce qu'il ne rit donc pas, Borgnet ? i

— Pas trop, dit Borgnet. Hier, il a chanté — une chanson rude, une chanson du village, sans doute. C'est un drôle de petit homme !

— François Nel ! dit Colette qui tenait toujours l'enfant près d'elle.

— Pardon, mademoiselle, François Borgnet, dit en souriant l'ouvrier; Nel n'est pas plus son père que moi, et on a bien le droit de lui donner un nom. D'ailleurs, Nel est un nom de baptême.

— Allons, allons, dit Jeanne, laissez l'enfant tranquille et causons de notre affaire.

— Causez, dit Colette en se levant, moi, je vais montrer le magasin à François. Venez, ajouta-t-elle en l'entraînant, je vous ferai voir de belles choses.

— Je veux bien, 1 répondit l'enfant.

Jeanne les regarda partir d'un œil froid, presque menaçant. « Mademoiselle Colette aime bien les enfants , > dit Borgnet. « Comme tout le monde, répliqua Jeanne. Les femmes sont plus ou moins mères : c'est dans la nature. Je suis certaine que Barbe voudrait avoir sa petite famille, quoiqu'elle n'en parle jamais.

490 LES DEUX ARMUR1ÊRES.

— Je mentirais si je disais non, répondit Barbe : mais j'ai le temps.

— Borgnet voudrait se marier tout de suite , reprit Jeanne, et je l'approuve, Barbe. Voilà que vous avez vingt-six ans et il ne faut pas attendre plus que de raison. »

— Vous me mettez donc à la porte, mademoiselle? demanda Barbe tout effarée.

— Du tout, au contraire, répliqua Jeanne en regardant Borgnet. Quoique mariée , vous ne quitterez pas le Pistolet de paille; Borgnet s'est décidé à venir habiter

— Décidé !... dit encore Barbe. Habiter ici, mademoiselle....?

— Ecoutez mademoiselle , dit Borgnet très-ému , et vous saurez combien elle est bonne : c'est à n'y pas croire, et il y a des moments qu'on n'y croit pas, parole d'honneur! Heureusement, je sais que mademoiselle Jeanne est une femme sérieuse, et qui ne voudrait pas pour rire nous faire venir l'eau à la bouche. »

Jeanne alors, sans autre préface, expliqua en peu de mots, à Barbe-Deux, ce dont il était question. A chacune de ses phrases, Borgnet l'accompagnait d'un signe de tête approbateur, tout en analysant l'effet que produisait l'étonnante nouvelle sur le visage de Barbe, qui se montra à la fois très-troublée et très-incrédule; et comme Jeanne persistait à vouloir être crue, Barbe s'adressa à Borgnet d'un air fâché : « Allons, dit-elle, vous croyez ça, vous ! Avez- vous perdu le bon sens? Avec quoi payerez-vous le fonds? Et d'ailleurs, ça vous paraît donc peu de chose de recevoir les pratiques, et de causer, et de dire ci et ça pour prouver que la marchandise est bonne!...

— Mais, dit Borgnet, puisque mademoiselle Jeanne le veut, et qu'elle va me mettre au courant.

— Vous êtes une grosse bête! dit Barbe en colère. Et

il n'était pas nécessaire de me faire monter de ma cuisine pour jouer une pareille farce. »

Elle s'en allait, toute rouge et frémissante, lorsque Jeanne la rappela. « Barbe!... Tout ce que je viens de vous dire est la vérité; nous nous retirons du commerce, ma sœur et moi, — je me marie, — dans deux ou trois mois. D'ici au jour où nous quitterons cette maison, Borgnet, qui est intelligent, aura tout le temps de connaître les principaux détails de notre commerce. Ce n'est pas bien compliqué et je suis assurée que vous continuerez honnêtement la maison Hendricks, en gardant sa bonne foi, ses vieilles mœurs et — et son enseigne. C'est notre , désir, à Colette et à moi. Nous vous ferons des conditions très-douces, surtout pendant les premières années. Tout ceci a été longuement pesé, et il faut avoir plus de confiance en nous — et en vous.

— Mais — mademoiselle — dit Barbe suffoquée, — jamais je — n'oserai...

— On se fait à tout, dit Jeanne.

— Moi, maîtresse ici! dit encore Barbe avec émotion; Jésus Dieu ! Je n'oserai plus sortir ; on me montrera du doigt dans la rue.

— Est-elle drôle ! dit Borgnet, qui cependant comprenait bien le sentiment qui troublait si fort sa maîtresse.

— C'est le premier moment, reprit Jeanne.

— Oui, oui, continua Borgnet, c'est toujours ainsi.

— Vous avez donc accepté? demanda alors Barbe en manifestant des transes extraordinaires. Mais, Borgnet, — il fallait songer à tout : je ne sais pas lire, moi. Quelle idée, Jésus mon Dieu!... Mademoiselle Jeanne, ne le forcez pas à accepter : des gens comme nous ne sont pas — ne peuvent pas penser à s'établir rue de la Madeleine. Ma mère ne donnera pas son consentement.

— Descendez à la cuisine avec Barbe, et persuadez-la, dit Jeanne à Borgnet. Elle finira par être raisonnable.

— Mais, mademoiselle, reprit la servante sachant à

192 LES DEUX ARMURIÈRES.

peine respirer, — raisonnable — je le suis.— Pensez donc, — moi, j'irais m'asseoir là, à la place où vous êtes, — et on me verrait derrière le comptoir. J'en mourrais de honte, c'est sûr!

— D'autres accepteraient de grand cœur ce que vous voulez refuser, Barbe. Du reste, je ne vous forcerai à rien, cela va de soi. Vous avez le temps. Ne dites pas non sans avoir réfléchi.

— C'est tout réfléchi, allez, continua Barbe...

— Voyons, dit Borgnet avec un peu d'humeur, — c'est bon, ne criez pas. Je ne la croyais pas si entêtée, mademoiselle. Allons-nous-en causer ; il ne faut pas indisposer contre nous les gens qui nous veulent du bien. Derrière le comptoir ! Eh bien, vous n'irez pas, Barbe ; ce sera moi qui servirai la pratique... »

Lorsqu'ils eurent quitté le salon, Jeanne se leva et alla ouvrir la porte du magasin, avec précaution, sans faire de bruit. Le gaz avait été allumé par Colette ellemême, de sorte que tout était en pleine lumière. Au moment où Jeanne y pénétra silencieusement, le petit garçon était assis sur le comptoir, et Colette, debout à côté de lui, le tenait embrassé. Différents objets en acier et en cuivre, placés à portée de la main de l'enfant, étincelaient comme de grosses pierres taillées à facettes. Colette ne disait rien; de temps à autre, elle serrait François contre elle d'un mouvement nerveux. Lui, un peu intimidé par le silence de Colette, se laissait faire, tout en retournant les objets étalés sur le comptoir. Jeanne devint sérieuse en voyant ce groupe ; et sa première idée fut : « J'ai été imprudente! » Mais elle se rassura en songeant aux précautions qu'elle avait prises et en se disant : « Jamais elle ne pourra se douter que cet enfant est à elle. L'avocat, qui ne l'a pas vu, ne le reconnaîtra donc pas; d'ailleurs, son intérêt est de l'abandonner, et au besoin de le cacher. »

Elle rentra dans le salon, en ferma la porte et s'assit

en attendant que Borgnet eût fini de catéchiser Barbe. Oubliant alors bientôt tout ce qui l'entourait, et les préoccupations d'autrui, sa pensée se reporta sur M. de Saint-Amand; elle se complut à caresser l'image évoquée, et à se tourner et retourner dans son bonheur comme un jeune chat dans un nid d'ouate. De temps à autre elle soupirait ; sa poitrine se soulevait, oppressée ; elle avait chaud à la paume des mains et une langueur invincible l'accablait des pieds à la tête, impression pareille à celle que ressentent les gens nerveux à l'approche de l'orage. Ainsi absorbée, elle eût désiré n'être point dérangée et pouvoir passer toute la soirée dans cet état de paresse sensuelle, plus doux peut-être que le bonheur complet.

Ce furent Borgnet et Barbe qui l'arrachèrent à ses rêveries. Borgnet entra le premier en disant : « Mademoiselle, on commence à s'entendre. Dans quelques jours, tout ira bien.

— Tant mieux! répondit Jeanne d'une voix douce en regardant Barbe qui s'essuyait les yeux.

— Ah! c'est égal, ajouta Barbe, je ne suis pas encore bien sûre... »

Borgnet l'interrompit et, s'adressant à Jeanne, la pria de vouloir bien lui donner ses instructions. Un quart d'heure d'entretien termina cette soirée, qui laissa la servante encore éplorée, et dans un état de frayeur aussi grand que s'il s'était agi pour elle de vie ou de mort. Borgnet partit allègre et préparé à tout. La tranquillité et l'assurance de Jeanne lui avaient rendu son courage.

Colette resta tout attendrie après le départ de l'enfant; et, tandis que sa sœur, en prenant son thé, cherchait à retrouver le fil des rêveries interrompues, elle faisait des suppositions, bâtissait des châteaux, se laissait aller à des angoisses et à des espérances sans base, qu'un seul regard jeté sur Jeanne suffisait à détruire comme un coup de vent fait d'un amas de feuilles

194 LES DEUX ARMURIÈRES.

sèches. « Il n'y a pas de bon sens, pensait-elle, de poursuivre ainsi dans sa tête des contes de fées. Les orphelins de huit ans ne sont pas rares ; et parce que celui-ci me plaît, voilà ma pauvre cervelle qui travaille ! Jeanne ne laissera pas venir ici mon enfant, et si elle veut empêcher que je le retrouve par hasard, elle n'a qu'à empêcher qu'il vienne à Bruxelles, dans notre maison : elle a trop d'esprit pour être imprudente. » Ces pensées, et bien d'autres semblables, si elles avaient été connues de Jeanne, lui auraient prouvé que les combinaisons les plus malignes, inventées pour dépister sa sœur, n'auraient pu avoir un meilleur résultat. La témérité même des moyens employés égarait plus facilement la simplicité de Colette. « Ah! se disait-elle en se couchant, pourquoi M. Dietrick ne revient-il pas ? » Elle se rattachait à tout ce qui paraissait devoir lui offrir un point d'appui , un élément de salut. Comme tous les déshérités, elle avait ainsi dans son ciel une lueur sur laquelle ses yeux étaient fixés sans cesse et qui ranimait des vœux toujours inassouvis.

M. Arthur Lenoir, en réponse à la lettre où il annonçait son triomphe, reçut de Malines un billet sur l'enveloppe duquel était écrit le mot « pressé. » On lui remit ce billet le matin, à l'heure du déjeuner, et il le lut dans son lit, tout en mangeant. « Que diable peut-il y avoir de pressé dans ce billet de Dietrick? se demanda-t-il d'abord. M'enverrait-il une quittance de ce que je lui

dois et la permission de faire ma révérence à Jeanne Hendricks? »

Le billet ne contenait que quelques lignes.

« Mon cher Lenoir, je suis fâché que vous ne preniez pas plus au sérieux votre rôle. Je vous offre une position , — peut-être les moyens de vous refaire une fortune, et vous m'écrivez une lettre de railleries au moins inutiles. Je vous en prie, soyez sérieux : imitez-moi. N'allez pas commettre quelque grosse imprudence de gamin, qui gâterait tout. Votre fatuité me tourmente beaucoup. Prenez garde qu'on ne vous connaisse trop...

» J'arriverai samedi dans l'après-midi. Ne quittez pas l'hôtel entre trois et cinq heures. Je veux absolument vous parler.

» Vous avez tort de voir cet Antoine Fleury, qui est un individu taré. Songez donc que vous devenez un homme tout neuf, si ce mariage se fait, et que le vagabondage ne sera plus en harmonie avec votre nouvelle position. Soyez persuadé que c'est votre bonheur qui est enjeu. De la prudence donc, au nom du ciel !

» Votre tout dévoué, , » Joseph Dietrick. »

— Au nom du ciel ! répéta tout haut M. Lenoir en pliant le bout de papier où ces phrases avaient été écrites précipitamment, au nom du ciel! voilà un créancier assommant avec ses idées de l'autre monde ! Certainement, je me marierai et j'essayerai de tenter encore une fois la fortune : tous les moyens sont bons, — le proverbe est orthodoxe. Mais — au nom du ciel ! — qu'on ne m'asticote point en me parlant du repos bourgeois , et de la vie sérieuse, et du diable qui se fait ermite!.... Parbleu! oui, Antoine Fleury est taré ; les bourgeois le trouvent bon à pendre et le pendraient volontiers. Mais cela ne l'empêche point d'être un drôle spirituel , un fou plus

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amusant que les sages, un sceptique railleur d'une force exceptionnelle. Certainement, j'épouserai Jeanne Hendricks, — pour payer mes dettes et avoir à ma disposition des éléments nouveaux qui me permettent de faire envie aux autres. Ah ! grosse bête d'avocat, tu crois que je me laisse prendre à tes discours hypocrites, et que je vais m'enivrer de bourgeoise ambroisie. Non pas, diable ! J'aimerais autant me faire sauter niaisement le crâne...

M. Lenoir monologua ainsi fort longtemps ; puis , s'étant habillé avec recherche , il alla faire la roue au Pistolet de paille. Il y passa une heure , il y débita un grand nombre de phrases galantes qui touchaient le cœur de Jeanne tout autant que si elles avaient été moins banales et moins menteuses.

Ce jour-là et le suivant, il parla beaucoup d'un pavillon, entouré d'un joli bois, qui était à louer sur les hauteurs d'Ixelles, et où l'on serait le mieux du monde pour passer les journées dans la retraite. II s'appesantit longuement sur les charmes de la vie à deux, et répéta les vulgarités qui ont été débitées des millions de fois au sujet du bonheur qui se cache. Jeanne savourait ces phrases en gourmande, sans songer à répondre, sans approuver ou sans admettre rien. Mais toujours elle disait oui aux propositions que M. Lenoir faisait; ses yeux le pressaient de continuer la description de tableaux si bien faits pour la séduire; un sourire entr'ouvrait ses lèvres, qui semblaient vibrer. Et lorsque M. Lenoir, le second jour, la quitta en disant : « Si vous vouliez visiter le pavillon, Jeanne, et me dire s'il vous convient, je m'entendrais avec le propriétaire, » elle répondit, en tendant sa main que M. Lenoir serra dans les siennes : « J'irai demain avec Mme Mindeler, » du même ton qu'elle eût mis à rendre grâce à quelqu'un qui lui eût sauvé l'honneur et la vie.

Mais, après le départ de M. Lenoir, une pensée la contraria vivement. Aller chez Mme Mindeler, et la prier de

l'accompagner dans une visite au pavillon à louer, c'était se forcer elle-même à faire des confidences. « Je devrai, se dit-elle, annoncer mon mariage prochain. » Elle entendit immédiatement les questions de Mrae Mindeler : « Vous marier! Avec qui? Quelle nouvelle! D'où est votre futur? Que fait-il? etc., etc. » Bien que Jeanne sût que Mme Mindeler était une femme délicate et discrète, elle ne réfléchit pas davantage et prit le parti de se rendre seule au pavillon. Mais en passant rue de Namur, une idée lui vint qui la mit tout à fait à l'aise : « Nous irons voir le pavillon pour une tierce personne.... » Elle entra donc chez Mme Mindeler, qu'elle décida facilement à quitter son magasin pour une heure.

A cette époque, le faubourg de Namur et la commune d'Ixelles n'avaient pas pris le développement qu'on leur voit aujourd'hui. En sortant de Bruxelles, on touchait à la campagne. L'entrée du pavillon donnait sur la chaussée; c'était une agréable et délicieuse situation. L'habitation n'était point vaste, mais bâtie comme à souhait pour s'y cacher à l'abri des fâcheux. Quoique le bois ne fût pas grand, on pouvait s'y promener autrement qu'un ours dans sa cage. Les grands arbres donnaient partout de l'ombre et de la fraîcheur. « C'est, dit Mme Mindeler, un petit paradis. » Jeanne était de cet avis, mais ne l'exprima point.

Mme Mindeler était bien plus discrète cependant que ne le sont la plupart des femmes, car elle ne prononça pas le nom de M. Dietrick avant que Jeanne eût ellemême manifesté le désir d'avoir des nouvelles quelconques de Malines.

t Mon fils, dit alors Mme Mindeler, a vu ma mère il y a quelques jours ; et, en causant de choses et d'autres, il a fait, d'une manière qui ne pouvait compromettre personne , mademoiselle , des questions concernant M. Dietrick. Ma mère, qui connaît parfaitement l'entourage de M. Dietrick, n'a rien dit qui doive vous faire

198 LES DEUX ARMURIÈRES.

craindre, à son sujet, des désagréments - de famille. Il jouit d'une bonne réputation; il a une position aisée; et — ce qui sans doute vous donnera encore une meilleure opinion de lui, — il aime beaucoup ses deux petites filles. Ma mère a insisté sur ceci tout particulièrement. Les deux enfants sont délicates , et même maladives ; leur père les soigne avec des attentions de femme : toute la bourgeoisie de Malines sait cela... »

Jeanne écoutait distraitement Mmc Mindeler, en pensant, malgré elle : « Quel bien cela me ferait d'entendre parler ainsi de M. de Saint-Amand! »

— Mlle Colette se fait-elle à l'idée de se marier ? demanda Mme Mindeler.

— On ne sait trop que penser; vous savez, madame, les femmes ne disent pas tout.

— Et vous, mademoiselle , vous voulez donc rester célibataire ?

•— Mais non, répondit Jeanne d'un ton dégagé et en souriant, on ne dit pas assez de bien des vieilles filles pour que je dédaigne le mariage. Et si je me mets un jour à la recherche d'un mari, — je veux — oui, oui, je veux que la chose marche rondement.

— Oh ! dit Mme Mindeler, ce n'est pas vous qui serez en peine...

— Non, non, reprit Jeanne, - je ne serai pas en peine de trouver un mari : il paraît qu'un peu d'argent suffit pour les attirer, — et j'en ai suffisamment.

— Soyez certaine, mademoiselle, qu'il y a encore des hommes désintéressés. »

Jeanne fit l'incrédule ; elle plaisanta, railla avec une sorte de joie fébrile; elle assura que Mme Mindeler était bien naïve. Mais au fond, ce bout de conversation avec une femme simple, respectable et d'une honnêteté trèsélevée, la soutint dans ses résolutions et la réconforta sérieusement.

Lorsque M. Lenoir lui demanda comment elle avait

trouvé le pavillon, elle répondit : « Je ne l'aurais pas rêvé plus charmant. »

— Je le pensais ainsi, reprit M. Lenoir, et si bien, que je viens de le louer avant de vous avoir revue. Il me semble que je connais vos goûts, ma chère Jeanne. Aussi, je vais m'occuper de l'ameublement de notre pavillon : je veux que vous entriez chez vous en visitant cette coquette maison dans un mois. Je suis pressé de vous voir hors d'ici; il est bien temps que vous jouissiez enfin des droits acquis par toute une vie de travail... »

« Quelles attentions délicates! se dit Jeanne quand elle fut seule; ne serait-ce pas injurier un pareil homme que prendre sur lui des informations? Non, non, je n'ai plus de défiance, 11 n'a rien, il l'a dit : mais n'ai-je pas de quoi vivre? Que m'importe son passé!... Et qui saura que je le connaissais si peu — auparavant?... »

Ces monologues, traduction des plus intimes pensées", étaient vivement éclairés par l'idée du pavillon et de la vie que Jeanne allait y mener. Bien qu'elle s'affirmât à elle-même avoir une confiance entière dans M. de Saint- Amand, certaines sombres appréhensions plissaient parfois son front et mettaient ses sourcils en mouvement. Mais ce n'étaient que des lueurs passagères qui pâlissaient immédiatement, ternies par de soudains éclats qui éblouissaient Jeanne au point de lui ôter tout sangfroid et toute raison. Cependant, il n'était point rare que l'inquiétude, à force de ténacité, triomphât seule dans ces luttes continuellement renouvelées. Et Jeanne finit par prendre une résolution suprême en se disant : « Quoi qu'il arrive, c'est à moi seule que je devrai rendre compte de mes impressions !... »

Dominant tout ce chaos où le calme ne savait se faire place, une petite phrase courte, sautillante, pareille à un refrain secouant ses grelots, ne cessait d'accélérer le mouvement du sang dans les artères de Jeanne : c Je serai femme! > retentissait sans cesse au fond de son

cœur, — et avec une telle insistance qu'elle en éprouvait parfois de véritables suffocations. Alors, elle se levait et s'agitait beaucoup ; elle parlait à Colette de tout et de rien ; elle faisait du bruit, elle disait tout haut ses observations sur les passants. Puis, tout à coup, elle se taisait, s'asseyait avec une sorte d'anxiété. Mais bientôt le refrain reprenait de plus belle à ses oreilles charmées. Et elle savourait avec une apparence de tourment les trois mots radieux, les trois mots prophétiques qui devaient la transformer...

C'est ainsi que ce qu'on appelle poésie s'infiltrait doucement en cette âme et y faisait germer des sentiments auxquels, quinze jours plus tôt, elle était tout à fait étrangère.

Il se mêlait à cette excitation des pensées banales et d'une vulgarité qui cependant n'attristait point l'esprit de Jeanne , parce qu'elle n'avait plus la raison qu'il lui eût fallu pour s'analyser elle-même. Des visées de toilette fraîche surgissaient en elle ; elle ne sentait plus son âge ; à certains moments elle se disait : « 11 n'y a vraiment rien de vieux en moi. » Elle songeait avec un véritable ravissement à cette heure fortunée où elle pourrait donner à M. de Saint- Arnaud le doux nom d'Arthur. Des fragments de phrases essayaient de se formuler sur ses lèvres : « Mon mari a dit.... Mon mari a fait ceci ou

cela J'ai été hier avec mon mari voir » Elle se

promenait rue de la Madeleine , au bras de ce mari superbe, et au Parc; elle l'entraînait à l'église, où ils priaient ensemble ; et elle éprouvait un mouvement d'orgueil en entendant autour d'eux les femmes dire à voix contenue : « Voilà un bel homme!... »

Ainsi le temps passait pour Jeanne en rêveries qui tour à tour la ravissaient et la troublaient, pendant que Colette se laissait avec une douceur touchante aller au courant des circonstances, sans chercher jamais à prendre une minute de repos ou à marcher plus vite. Elle ne

se doutait point, la pauvre résignée, que bientôt l'existence allait changer pour elle comme pour Jeanne. Elle n'attendait plus M. Dietrick, qui pourtant arrivait, comme il l'avait écrit, le samedi vers cinq heures à l'hôtel du Grand Miroir. M. Lenoir fumait un cigare à la porte de l'hôtel, en attendant l'avocat. 11 le vit venir de loin , et alla à sa rencontre avec un empressement froid. « Je désespérais de vous voir , dit-il en lui serrant la main ; enfin , nous voici réunis pour combattre ensemble ! » Il se mit à rire; M. Dietrick ne répondit pas, et marcha vivement vers l'hôtel, où il pénétra sans avoir dit un mot. « Certainement, reprit M. Lenoir, vous avez le feu quelque part. »

Dans la cour de l'hôtel, M. Dietrick s'arrêta et dit d'un air mécontent : « Vous êtes un bavard ! Ne pouviez-vous m'attendre ici , sans vous pavaner ostensiblement dans la rue?

— Et pourquoi tant de mystère ?

— Parce que je ne dois pas vous connaître , répliqua l'avocat en haussant les épaules. Une de ces demoiselles ne pouvait- elle par hasard passer rue de la Montagne au moment où j'arrivais?

— Oh ! quel prudent avocat vous êtes ! dit M. Lenoir en riant. Mais ces demoiselles ne sortent pas de chez elles ; et j'ai tout lieu de croire qu'elles portent leurs maisons comme les escargots, quand elles changent de place.

— Vous êtes un mauvais plaisant , répondit M. Dietrick d'un ton sec. »

Avisant alors un garçon qui les observait de loin , il lui cria : « Donnez-moi une chambre , — au premier. » Puis à M. Lenoir : « Montez avec moi ; nous causerons. »

Ils montèrent, suivant le garçon , qui ouvrit une chambre à coucher située au premier étage et dont les deux croisées donnaient sur la cour. € Bon ! » dit M. Dietrick.

202 LES DEUX ARMURIÊRES.

— Ces messieurs dîneront-ils à l'hôtel ? demanda le garçon avec un haut-le-corps gracieux.

— Cela ne vous regarde pas, répondit M. Dietrick.

— Garçon, dit M. Lenoir gravement, vous manquez de tact; vous êtes d'une nature vulgaire. Apprenez que...

— Laissez-nous donc ! » interrompit M. Dietrick.

Le garçon sortit, assez perplexe; il mordillait quelque injure tout en descendant vivement l'escalier. M. Lenoir s'établit dans un fauteuil et se laissa aller à un rire immodéré. M. Dietrick le regarda, haussa les épaules et dit : « En vérité, mon cher, vous êtes incorrigible ! Vous ne voyez partout que matière à plaisanterie. Il me semble cependant que dans la situation où vous êtes, un peu de circonspection , — et même de malaise , — serait plus naturel que ce laisser-aller... »

— Ce brave avocat! dit M. Lenoir. Ainsi, nous prenons toujours la vie au sérieux?

— Plus que jamais, monsieur le cynique.

-w- Allons, ça me fait plaisir : à nous deux, nous ferons une espèce de perfection. Seulement, ajouta M. Lenoir en se levant et en devenant grave, je vous préviens que je n'aime pas les sermons et que je me fatigue vite des visages refrognés. Est-ce entendu?... Eh! que diable! vous êtes mon créancier, je vous dois onze à douze mille francs, je ne cherche pas à nier ma dette. Je vous ai promis de faire une sottise colossale pour m'acquitter — et puis — pour — enfin , pour autre chose, qui me regarde. Telle est la situation; je m'y prête. Mais, avocat mon ami, n'oubliez pas que je suis capable de tout rompre au dernier moment, quitte à aller réfléchir entre quatre murs, de parla justice des hommes, à mes péchés de jeunesse. Je ne suis pas de ceux qu'on dompte, — mais qu'on apprivoise, — quand on sait s'y prendre.

— Eh bien, c'est bon, c'est fini. Mais aussi, vous mettez à tout ce que vous faites une ostentation!...

Quand vous vous montrez quelque part, il semble qu'il n'y ait d'air que pour vous. Uu peu de prudence et de modestie...

— Assez! cria M. Lenoir, — ou j'ouvre la fenêtre et j'ameute tout l'hôtel, la rue, la ville, la province... »

M. Dietrick, découragé , s'assit. M. Lenoir, en souriant, lui présenta son étui à cigares et lui dit : « Fumez, le tabac est un calmant... - Ainsi nous serons beauxfrères !

— Qui sait? Avec vous, de quoi est-on certain? Fasse Dieu!

— Fasse diable ! voulez-vous dire, interrompit M. Lenoir. Ne blasphémez donc pas, seigneur de la chicane : vous croyez-vous devant un tribunal? Soyez tranquille, nous épouserons, — du moins, moi, si je le veux!

— Il faut le vouloir : tout ira bien.

— J'ai réveillé le cœur de Jeanne Hendricks , mon cher créancier : elle jette feu et flamme. On lui apprendrait demain que je suis un forçat libéré, qu'elle sacrifierait tout au bonheur de me posséder. Je suis entraîné dans ce trou, qu'on qualifie du nom de mariage, avec une vélocité étourdissante : mon lit est déjà fait.

— Êtes-vous fou ?

— Ma foi! Je ne dis pas non : notre maison est louée, — une vraie petite maison.

— Voyons, Lenoir, vous perdez la tête

— Un joli pavillon, à Ixelles, du prix de deux mille francs l'an. Lundi le' tapissier y entrera. J'en veux faire un mausolée divin, où ma jeunesse s'endormira pour toujours. Nous irons le voir.

— Mais, de ce train-là, vous vous ruinerez bientôt !

— Bah ! notre cher beau-frère qui habitera Malines, économisera pour nous, qui serons amoureux, et partant prodigues »

En vain M. Dietrick essaya de rappeler M. Lenoir à des idées plus raisonnables : l'amant de Jeanne con-

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tinua de traiter très-légèrement, et avec un lyrisme railleur, « l'affaire » de son mariage. Fatigué de lutter, l'avocat prit le parti de crier famine. Et, bras dessus bras dessous, malgré les craintes , qu'on lui manifestait, M. Lenoir entraîna son créancier dans un des meilleurs restaurants de la ville, où ils firent un copieux dîner — que paya l'avocat.

En sortant de là, ils allèrent, gais maintenant à l'unisson, retrouver au cabaret M. Antoine Fleury. On but, on fuma, on causa beaucoup, et on se grisa de la plus belle façon. M. Dietrick passa une soirée charmante entre deux hommes qu'il redoutait à l'égal de deux ennemis acharnés. En rentrant à l'hôtel, toujours accroché au bras de M. Lenoir, il fredonnait des couplets de Béranger. Au moment de se quitter, les futurs beauxfrères se donnèrent une vigoureuse poignée de main. Puis, M. Lenoir dit : « Ainsi, c'est entendu, vous serez le premier au feu... » M. Dietrick prit un air vainqueur et s'écria : « A nous le Pistolet de paille! Feu partout!... » Tous deux se couchèrent et s'endormirent en riant. Mais au réveil, quels fronts moroses, quelles bouches amères, quels yeux mornes !...

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