‹ Histoire de deux armurièresChapitre 6 sur 6 · LES UI'IX AKMUKIÉRES · texte numérisé non relu

LES UI'IX AKMUKIÉRES

lette vint après eux. Barbe ouvrit la porte de la chambre de Jeanne et M. Dietrick y entra. Mais Colette n'eut pas la force d'y entrer après lui. Elle resta debout dans l'ombre de la chambre où se trouvaient le lit de Barbe et celui de ses deux enfants. Barbe , en se retournant pour aller retrouver les enfants dans la salle commune, vit Colette appuyée au chambranle de la porte , la tête baissée sur sa poitrine et le visage caché dans ses deux mains. « Madame, n'entrez-vous pas? lui demanda-t-elle à voix basse.

— Tout à l'heure; laissez-moi un moment ici. »

Barbe sortit sans insister et Colette pleura en silence pendant quelques minutes, voulant soulager son cœur et le rendre capable de supporter la vue de cette sœur moribonde.

M. Dietrick , ne se croyant d'abord pas seul , s'était avancé sur le bout du pied. La chambre était éclairée par la lumière d'une petite lampe posée sur la cheminée, à gauche; un poêle de fonte répandait une douce chaleur. Le lit de Jeanne et celui de François, sans rideaux, étaient à droite. Au fond, une fenêtre carrée donnait sur la cour.

François était assis sur une chaise basse, au pied du lit de Mme Lenoir ; il lisait lorsque M. Dietrick entra, et en le voyant, il posa le livre sur le lit et se leva. Jeanne, qui le regardait , manifesta son inquiétude et sa curiosité par un rapide mouvement des prunelles. Sans doute, elle ne pouvait tourner la tête, car elle resta couchée toute droite , pareille à ces statues de pierre ou de bronze étendues sur les tombeaux. Le lugubre silence qui régnait dans la chambre impressionna vivement M. Dietrick; et comme il s'aperçut alors que sa femme ne le suivait pas, il s'assit, près du poêle, sur. la seule chaise qui fût libre, et de là regarda le profil de Jeanne qui se détachait vigoureusement sur le blanc de la muraille.

Après un moment de contemplation, il tourna les yeux vers François, qu'il examina curieusement; puis de la main il lui fit signe de s'asseoir; enfin, d'une voix contenue, il demanda : « Dort-elle ?

— Non, dit François.

— M'entendra-t-elle si je lui parle?

— Certainement, monsieur, > répondit l'enfant. L'avocat se leva -et vint se mettre en face de Jeanne ,

derrière François , en s'appuyant au bois du lit. En le voyant, Jeanne sembla vouloir parler, car sa bouche s'ouvrit et ses lèvres frémirent ; il n'en sortit qu'un son rauque et étouffé ; elle ferma les yeux , et il y eut dans ce mouvement des paupières un véritable désespoir. Bientôt elle fixa de nouveau son regard absolu sur M. Dietrick. Alors, il dit : « Jeanne, je viens une dernière fois avec la volonté de tenter une réconciliation entre nous. Vous voilà bien malade, et Dieu seul sait qui vit et qui meurt. Dans l'état où vous êtes , il n'est pas possible que vous gardiez la même rancune que lorsque vous étiez en bonne santé. Vous êtes chrétienne, Jeanne, et c'est à la chrétienne que ma femme et moi nous adressons aujourd'hui

M. Dietrick se tut en voyant que les yeux de Jeanne cherchaient avec inquiétude dans le rayon qu'ils pouvaient parcourir.

c Colette est ici, reprit-il; elle est à deux pas de vous; ne l'entendez-vous pas qui pleure à votre porte? Elle aussi veut vous demander pardon pour le mal qu'elle a pu vous avoir fait. Vous ne voudrez pas , Jeanne, que cette dernière demande complète son découragement »

De nouveau, M. Dietrick s'interrompit; Colette venait d'entrer précipitamment; elle s'était jetée à genoux près du lit de Jeanne et, sans parler, sanglotait avec une grande violence.

Les paupières de Jeanne s'agitèrent vivement; son

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visage se contracta. Mais elle reprit bientôt son immobilité absolue.

« Nous vous demandons en grâce , Jeanne, reprit M. Dietrick ému en voyant l'attitude de sa femme, qui contrastait avec la rigidité des traits de Mme Lenoir, — nous vous demandons de nous donner les indications nécessaires pour retrouver le pauvre enfant que vous avez enlevé à sa mère. Ne nous refusez pas ; vous ne savez pas ce qu'une bonne action peut sur la volonté de Dieu, et ce qu'il en résulterait pour vous dans l'état même où vous êtes...

— Oui, Jeanne, interrompit Colette, prenez pitié de moi. N'aimez-vous pas l'enfant comme moi? Ne le savezvous pas aussi innocent qu'un ange de tout ce qui est arrivé? L'abandonnerez-vous à des étrangers? Où serat-il mieux que chez moi? N'ai-je pas fait assez pénitence? Et, en ce moment, — après avoir tant souffert, — ne vous laisserez-vous pas attendrir?... »

Les lèvres de Jeanne remuèrent de nouveau, comme celles d'un chrétien qui murmure des prières ; mais elles ne formulèrent aucune parole. Un silence se fit, — silence profond, navrant, pareil à celui qui précède toutes les grandes expansions de la nature. Colette, penchée sur le lit de Jeanne, y laissait couler d'abondantes larmes ; et, à travers ces larmes, elle épiait le visage de sa sœur, elle attendait un regard, un mot. M. Dietrick, voyant bien que toutes les questions devenaient inutiles , songeait à employer le moyen qu'il avait préparé pour donner à cette scène une signification tout autre. François, violemment ému, blême comme s'il allait faiblir, en essayant de retenir l'explosion de douleur que cette scène provoquait en lui, tordait ses mains tremblantes entre ses genoux. Soudain Colette se redressa. « Oh ! ditelle, rien, plus rien, - à moins que Dieu ne fasse un miracle!... » Elle leva ses mains jointes vers le plafond avec une ferveur poignante. M. Dietrick ajouta : t Quoi

qu'il arrive, Colette , il faut pardonner .. Elle nous entend.

— De tout mon cœur, dit Colette en regardant Jeanne; je n'ai point de rancune. Et qui en aurait en la voyant sur ce lit de douleur? »

Il y eut encore un silence, pendant lequel les yeux de Jeanne allèrent de M. Dietrick à François et de François à Colette avec une vivacité terrible.

Colette s'assit, anéantie; M. Dietrick alla près d'elle, posa une main sur son épaule et lui dit : « Colette, il faut laisser ici notre dernière espérance.

— Oui, répondit-elle, puisque Dieu le veut.

— Il ne faut même plus compter , reprit M. Dietrick en regardant fixement François, sur le père nourricier de l'enfant : Nel Straetman ne peut plus rien pour nous. »

En entendant ce nom, François se leva, et Jeanne fit de la tête un violent mouvement à gauche, qui contracta son visage d'une manière effrayante. « Nel Straetman ! » répéta François d'un ton étonné, tandis que le sang lui montait aux joues et au front. Colette porta sur lui les yeux, et M. Dietrick ajouta : « Nel Straetman, oui, mon garçon ; est-ce que vous connaissez ce nom-là ?

— C'est mon père, dit François en bégayant — père Nel! i

Jeanne poussa un cri horrible, pareil à ceux que laissent échapper les muets pour manife.»ter leur colère, t Votre père ! dit encore M. Dietrick.

— C'est mon enfant! cria Colette.

— Nel Straetman de Muysen? demanda encore M. Dietrick.

— Oui, répondit François tout effaré.

— C'est lui ! c'est mon enfant ! » cria de nouveau Colette.

Elle se précipita sur François, le prit dans ses bras, l'enleva, l'étouffa, jeta sur Jeanne un regard de terreur,

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puis, tout à coup, se sauva avec l'enfant hors de la chambre. Jeanne poussa un second cri. M. Dietrick, épouvanté du regard qu'elle attachait sur lui, recula sans avoir conscience de ce qu'il faisait. Ses jambes heurtèrent le poêle et il faillit tomber ; cette secousse le réveilla en sursaut. Mais, en gesticulant comme un homme ivre, sa main rencontra la lampe, qu'il renversa. Alors il sortit en se tenant aux murailles, poursuivi par une peur insensée. Cependant, il se disait: « Je l'emporte !... >

En entrant dans la salle commune, il n'y vit que Barbe et les deux enfants ; la pauvre femme paraissait à demimorte. « Où est — Colette? » demanda M. Dietrick. Barbe indiqua la porte de l'appartement qui donnait sur le palier, et M. Dietrick sortit sans son chapeau. Dans la rue, il retrouva Colette, qui fuyait en emportant François, — qui fuyait sans but — pour fuir, comme eût fait une folle. Il l'arrêta et, comme l'air froid commençait à le calmer, il put dire : « Mettez l'enfant à terre ; il nous suivra...

— Où me conduisez-vbus ? dit François, qui voulut se • débattre.

— François, dit Colette, regarde-moi ; ne me reconnais-tu pas? Je suis ta mère!...

— Ma mère!...

— Oui, ta vraie mère, ajouta Colette en entourant de nouveau l'enfant de ses deux bras. Viens ; tu ne me quitteras jamais... Allons, Dietrick, partons. Nous irons chez ton père Nel, François, — et tu verras que je suis ta mère, — ta seule mère... »

Ils marchaient et s'arrêtaient; les passants curieux commençaient à s'attrouper. « Il faut trouver une voiture, dit M. Dietrick.

— Oh ! mon enfant, — mon François ! criait Colette éperdue... Mon enfant!... »

M. Dietrick arrêta la première voiture qu'ils rencontrèrent, et bientôt ils atteignirent la station du chemin

de fer. Jusqu'à Malines, Colette ne prononça plus un mot; elle tenait François serré dans ses bras; de temps à autre, elle regardait M. Dietrick, et il y avait dans ses yeux une expression si extraordinaire, que M. Dietrick ressentait une impression magnétique chaque fois qu'elle en dirigeait vers lui l'énergique rayonnement. Quant à l'enfant, il était attendri et effarouché; les embrassements de Colette, après la scène à laquelle il venait d'assister , épanchaient en lui une sorte de langueur bienfaisante; et à chaque instant il se disait, après avoir timidement examiné Mme Dietrick : « Ma mère!... »

A Malines, une partie de la nuit se passa en récits et en confidences. Le lendemain matin, M. Dietrick, Colette et François partaient pour Muysen.

Chez Barbe, la scène avait eu un complément. Aussitôt après la fuite de M. Dietrick, Barbe essaya de se réveiller de sa stupeur ; elle comprit qu'il venait de se passer quelque chose d'étrange et courut chez Jeanne. Comme il n'y avait pas de lumière, elle dut revenir prendre la lampe qui brûlait dans la salle commune. Les deux enfants, que l'ombre effraya, la suivirent en geignant.

Mme Lenoir avait les yeux fermés et haletait violemment, c Mon Dieu ! > s'écria Barbe en se prenant la tête à deux mains. Elle tomba à genoux près du lit, fit le signe de la croix et se mit à prier tout haut. Au moment même, on entendit à distance un coup de clochette, puis un autre, puis encore un autre; ce bruit se rapprocha et bientôt retentit dans le vestibule de la maison qu'habitait Barbe; plusieurs personnes montaient l'escalier, c Seigneur Dieu, c'est M. le curé! » s'écria Barbe en se levant, et elle alla recevoir le prêtre. Jeanne alors ouvrit les yeux , et lorsque le prêtre entra dans la chambre accompagné du clerc et d'un enfant de chœur, on put voir qu'une vague lueur de vie s'agitait encore en Jeanne, mais qu'elle allait s'éteindre bientôt.

Le prêtre se pencha vers elle et murmura des prières. Il prit délicatement un peu d'huile, avec de l'ouate, et s'avança vers Jeanne, qu'il oignit ; au moment où il se relevait ep. prononçant la fin de la formule sacramentelle, Jeanne ouvrit fortement les yeux; un frisson parcourut son visage et le contracta ; un cri rauque s'échappa de nouveau de ses lèvres; elle grinça des dents. Ce fut tout. Elle était morte!

L'hiver et le printemps ont passé ; le soleil brûlant de l'été rayonne sur les champs et les bois, sur les villes et les villages. Les haies sont pleines d'oiseaux; les chemins sont poudreux; le blé est fauché; les fruits rougissent. La nature féconde a son air le plus satisfait. Que la terre est bonne à habiter au mois d'août, partout où il y a de fraîches rivières, des arbres versant l'ombre sur le sol durci, des maisons ouvertes au voyageur fatigué!

Il était trois heures de l'après-midi. Aux environs de Malines, dans un sentier emprisonné par deux haies luxuriantes, marchaient lentement M. et Mme Dietrick et François.

Tous trois étaient vêtus de noir ; ils portaient le deuil de Jeanne Hendrieks. Mais la couleur de leurs vêtements ne rendait pas sombres leurs visages colorés par la santé, épanouis par le bien-être.

François marchait en avant, faisant assez de zigzags pour allonger de moitié le chemin. 11 voulait connaître le secret des oiseaux qui partaient des haies ; il

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examinait les insectes dont le corsage brillait comme des pierres précieuses au milieu des herbes desséchées ou de la poussière; il cueillait les fleurs sauvages et s'en faisait un bouquet. Ou bien il marchait nonchalamment, et de sa canne flexible frappait les pierres du chemin, qu'il chassait dans les haies avec bruit, t François, disait M. Dietrick, s'il y avait quelqu'un là derrière, tu pourrais le blesser. » François cessait de frapper sur les pierres, mais il sautait un fossé. « François, tu vas te casser la jambe. » Il revenait près de sa mère et marchait un moment à côté d'elle. « François, quelle poussière tu fais! disait encore M. Dietrick. Lève donc les pieds quand tu marches : sais-tu que tu as treize ans! » Colette ne disait rien ; elle regardait son fils et souriait. Enfin, elle fit une réflexion. « Vous ne le traitez pas en homme, Dietrick, dit-elle ; n'est-ce pas pour cela qu'il agit en enfant?

— Mais il ne veut pas m'écouter, dit M. Dietrick.

— Comment, demanda Colette en regardant son mari, comment peut-on gronder un enfant? celui-ci surtout! »

M. Dietrick se tut; après un moment de silence, il répondit : « L'autre, je pourrai donc le gronder?

— Vous n'aurez pas si peu de cœur que cela, reprit Colette. D'ailleurs, que vous grondiez ou non, l'enfant ne vous craindra guère. Vous grondez sans raison, c'est votre manière d'aimer. Quand nous allons voir Barbe à la Hulpe, dans cette métairie que votre générosité lui a permis d'acheter, vous la grondez et vous grondez ses enfants. C'est votre maladie; aussi, François lui-même — qui n'est cependant pas un homme, selon vous — est indulgent pour ce défaut, parce qu'il ne lui pèse pas plus qu'à moi. Si vous ne grondiez pas, que feriez-vous?

— Mais, demanda M. Dietrick, mais, Colette, vous ai-je jamais grondée?

— Non, répondit-elle, vous n'oseriez pas — surtout maintenant. >

LES DEUX ARMUMÊRES.

Ils marchèrent longtemps ainsi, causant et doucement se querellant, comme font les gens heureux. Déjà François avait oublié les gronderies de M. Dietrick et recommençait à jouir comme un petit enfant des distractions du chemin.

Le soleil rougissait à l'horizon ; ses rayons rasaient les toits et le faîte des arbres immobiles. M. Dietrick et sa famille reprirent le chemin de Malines. Rentrés chez eux, ils soupèrent; après souper, M. Dietrick alla au café jouer sa partie de trictrac. Colette, restée seule avec son fils, lui donna à lire quelque livre émouvant. Elle le tenait serré contre elle, comme s'il n'avait eu que six ans, et tandis qu'il lisait des yeux, elle le regardait. De temps à autre, elle disait : « Mon enfant! » d'une voix basse et douce. Sans lever les yeux, il répondait par un sourire. « Cher enfant ! » répétait Colette, sans pouvoir s'accoutumer à ces délicieuses syllabes. Pour elle seule, au plus profond de son cœur, elle le nommait Julien.

En décembre, Mme Dietrick, qui alors était âgée de trente-cinq ans, accoucha d'une fille.

Juillet 1864, avriH862.

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