‹ Histoire de deux soeursChapitre 27 sur 27 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

l'NE PENSÉE DU DÉMON.

Curieuse, prenez-y garde , C'est l'ignorance qui tous garde Ainsi qu'Eve au jardin

d'Éden ; Comme elle crédule, ingénue, Comme elle vous seriez perdue Pour avoir Voulu trop savoir.

Ch. Dovalle.

Une voix venue du ciel ne l'avertit pas du danger : que faisait donc alors son

bon ange ?

Th. Muret,

Historien impartial , nous devons , quoi qu'il nous en coûte , dire toute la vérité , au risque d'amoindrir l'intérêt que nous nous sommes efforcés de jeter sui l'ouvrière de notre simple récit : hélas! oui , le sou-

venir de sa mère , les conseils de son amie sœur Louise , ses propres promesses , tout cela avait été impuissant à lui inspirer l'horreur d'un péril qu'elle ne comprenait pas , mais que par cela même elle eût dii fuir et que précisément pour cela elle ne craignit pas d'affronter. C'est qu'une ame de jeune fille , quelque solide rempart que forment autour d'elle les bons principes et l'ignorance du mal , contient toujours à côté de cette ignorance un germe funeste qui ne lui permet pas de durer long-temps , et ce germe qui grandit , qui se développe à mesure qu'arrivent les années, qui bientôt devient le plus fort , c'est la curiosité. La tradition sacrée nous apprend que la curiosité causa jadis la chute des anges , puis celle de la mère des hommes. Serait-ce par celle double raison que les femmes semblent les héritières privilégiées de cette dot de perdition ?

Nous avons vu Fanny sage et modeste ; mais si elle a reçue avec moquerie les complimens de M. Morissot , si elle a refusé d'ouvrir l'oreille aux propositions séductrices , il faut bien l'avouer : c'est qu'en ces jours où sa tôle était en feu , exaltée par les étranges et confuses révélations qui de la bouche de ses com-

pagnes venaient troubler son cœur , c'est qu'alors il y avait déjà dans sa pensée une image près de laquelle le vieux vert-galant ne pouvait trouver de place : certes la comparaison n'était pas à son avantage , car celte image était celle d'un jeune homme.

Souvent , dans les derniers temps de son séjour chez madame Mollier , Fanny l'avait vu rôder autour de l'atelier et lui jeter à travers les fenêtres des regards qui la faisaient trembler et rougir; souvent aussi, lorsque par hasard elle sortait du magasin , il l'avait suivie, la regardant toujours, sans oser lui parler, mais ses yeux en disaient tant! La petite ouvrière, sans deviner au juste pourquoi il s'attachait ainsi à ses pas, agitée par un sentimennt indécis, par un désir de connaître, aussi vague dans sa cause que dans son but, ne laissait pas d'être intérieurement satisfaite de ces hommages muets qui ne pouvaient l'effaroucher et dont , au reste , elle n'était pas maîtresse de se défendre. Ce qui encore ajoutait à sa sécurité , c'était Tair humble et craintif de son adorateur ; il marchait à côté d'elle , réglant sa marche sur celle de la jeune fille qui seulement parfois l'entendait soupirer;

il n'osait pas davantage sans doute, mais il y en avait I. 20

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assez pour faire naître dans le cœur de la naïve enfant un intérêt doux qui devait nécessairement, tôt ou tard, se changer en une émotion plus vive.

Pourtant ce jeune homme n'était ni joli garçon ni richement vêtu; loin de là, et peut-être était-ce un motif de plus pour que Fanny fiît touchée de son assiduité persévérante , car dans la semaine comme le dimanche , lorsqu'elle se rendait chez sa protectrice , il se trouvait toujours sur son chemin , toujours triste, toujours habillé de la môme manière. A son costume et à sa démarche surtout , on ne pouvait le prendre pour un étudiant : Fanny avait entendu vanter par ses camarades le ton leste et le langage audacieux des jeunes gens des écoles de droit et de médecine , et lui , paraissait si bon , si timide; non , ce n'en était pas un. Cela eût peut-être mieux valu pour la petite : bien certainement de la témérité l'aurait effrayée, tout de suite elle aurait compris le motif qui le rendait si tenace et la curiosité n'aurait pas fait tant de progrès; au lieu que l'envie de découvrir celte espèce de mystère tenait son esprit tendu sans cesse vers le môme objet. — Qui est-il donc enfin ? — se disait-elle h chaque instant. Le moyen après cela de ne pas songer à lui !

u.\E PBNsÉe nir démox. 307

Depuis qu'elle habitait sa petite chambre, la conduite du jeune homme n'avait pas changé : lorsqu'elle allait porter de l'ouvrage au magasin, lorsqu'elle rentrait avec une tâche nouvelle, le matin quand elle sortait pour faire ses provisions, dans le jour si elle courait à la hâte chez la mercière faire emplette de fil ou d'aiguilles , à toutes les heures en un mot , le premier visage qui s'offrait à elle c'était le sien, à lui. Jamais il ne manquait à ces rendez-vous innocens; il est juste d'ajouter qu'elle s'était si bien accoutumée à sa présence qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'elle le vît sur le champ dans la rue : elle le cherchait du regard, et des yeux qui se cherchent se rencontrent si vite !

Nous nous sommes trompés cependant : il était infidèle quelquefois. Par exemple, sœur Louise venaitelle visiter sa protégée , et sortaient-elles ensemble , le jeune homme ne paraissait pas. Fanny avait remarqué cela , et cette disparition dans une pareille circonstance, toujours la même, eût diî lui inspirer une craintive prévoyance, mais voyant l'effet sans faire attention à la cause : « Il sait tout , pensait-elle, rien ne peut lui échapper : c'est bien extraordinaire ! » Sans

doute il savait tout, il savait du moins quand la religieuse montait chez Fanny, puisqu'il était à poste fixe auprès de sa demeure et du plus loin qu'il apercevait la robe §rise de la sœur de charité , vite il s'esquivait. L'innocente ne faisait pas cette réflexion bien simple et tout doucement elle se laissait prendre à l'intérêt puissant que ne peut manquer d'exciter cette espèce de pouvoir qu'elle supposait dans l'observateur si bien instruit de toutes ses actions.

Une autre remarque avait frappé la petite : depuis quelque temps, le jeune homme semblait vouloir rompre le silence; depuis quelque temps il la suivait de plus près et si par hasard elle jetait sur lui un coup d'œil à la dérobée , ce coup d'œil le surprenait ouvrant la bouche , prêt à parler ; alors elle n'eût pas demandé mieux que de l'entendre , mais tout à coup il s'arrêtait , retenu par une insurmontable timidité. Une lutte se livrait en lui-même entre deux sentimens opposés , la peur et l'espérance , et suivant que l'une ou l'autre était victorieuse , il avançait, il reculait : son audace n'allait pas plus loin. Quant à la jeune fille , elle avait pitié de son embarras , et se taisait aussi, car sa réserve naturelle ne lui permettait pas d'encourager par

un seul mot la confidence qu'elle brûlait de recevoir ; seulement , tout bas , elle se disait: « Qu'a-t-il donc ? Il voudrait me parler , c'est sûr , et il n'ose pas. Que peut-il avoir à me dire ? »

Et rentrée dans sa mansarde , sa tête travaillait, en^ même temps que ses doigts sur la blanche mousseline , elle cherchait à percer l'obscurité de ce drame qui se jouait en elle et autour d'elle , elle poursuivait le mot de l'énigme sans pouvoir le trouver. Qui l'eût vue alors , rouge et palpitante , qui l'eût vue tour à tour la pâleur de l'épouvante répandue sur son visage et un doux sourire à ses lèvres rosées , se fût imaginé qu'elle se trouvait assaillie par une tentation coupable qu'elle repoussait de toutes ses forces , quand chez elle c'était uniquement la curiosité aux prises avec l'ignorance. Il est vrai que , par instans , soit qu'elle se lassât d'excursions sans résultat sur ce terrain inconnu , soit plutôt qu'un rayon fugitif vînt lui découvrir la vérité, il est vrai , disons-nous , que pendant ces rares lueurs, elle s'écriait : a Ah ! bah ! au bout du compte , qu'est-ce que ça me fait ? N'y pensons plus. » Et la minute d'après elle y pensait encore.

Il fallait néanmoins qu'elle se doutât que tout cela

T/O UNE PENSÉE nu DÉMO^.

n'était pas bien , puisqu'elle ne confiait pas comme à son ordinaire à sœur Louise ce qui lui passait par la tête et par le cœur; plus d'une fois elle avait pris la résolution d'un aveu complet et sincère , mais la confidence expirait sur ses lèvres.... Qui dira ce qui lui enlevait ainsi l'usage de la parole , tant le mouvement d'effroi qu'elle éprouvait alors était imperceptible, tant il lui eût été impossible à elle-même d'en désigner la cause ? L'hypocrisie venait ensuite à son aide , un argument ingénieux la mettait en paix avec sa conscience : elle ne faisait pas mal , et Madeleine lui recommandait de dire à la sœur tout ce qu'elle ferait; par conséquent elle n'avait rien à raconter. Elle ne voyait pas , ou elle ne voulait pas voir que de la pensée long-temps nourrie et choyée d'une action à l'action elle-même la distance est si peu grande ! Au contraire elle se rassurait , grâce à cette conclusion accommodante, et les choses allaient leur train. Un dénouement devenait inévitable.

Un soir , et toute la journée l'image du mystérieux jeune homme avait obsédé l'habitante de la mansarde, un soir, elle quittait le magasin de la grosse lingère et se dirigeait vers sa demeure ; toujours assidu , il Tac-

lJi\K PENSÉE DU DÉMON. 3\i

compagnait à quelques pas. Tout h coup , comme s'il eût pris le parti d'en finir , il s'approcha , se plaça à côté de l'ouvrière , et d'une voix qui tremblait :

— Mademoiselle....

Elle ne tourna pas la tête , et continua de marcher rapidement.

— Mademoiselle Fanny....

— Tiens ! il sait mon nom , pensa-t-elle.

Cette fois elle le regarda , ouvrit la bouche , mais sans prononcer une parole.

— Mademoiselle Fanny , reprit-il avec plus de hardiesse , j'aurais à vous communiquer une chose bien importante pour vous et pour moi

— Enfin je vais le savoir , se dit-elle; et pourtant elle ne répondit pas : seulement elle ralentit sa marche.

Il y eut un instant de silence, après lequel le jeune homme , sentant peut-être qu'une meilleure occasion ne pouvait s'offrir et qu'il y avait pour lui nécessité de profiter de son courage du moment , dit en se penchant à l'oreille de sa compagne:

— Vous ne voulez donc pas me parler , Mademoiselle... Ah! si vous saviez pourtant ! — Et il répéta sa première phrase avec un tel accent de peine et de prière , qu'elle laissa échapper ces mots :

— Qu'avez-vous à me dire , Monsieur ?

Elle aussi tremblait , elle était émue : le jeune homme s'enhardit.

— Oh ! pas ici dans la rue , on nous entendrait ; mais accordez-moi une heure , que je sois une heure seulement avec vous et vous apprendrez tout : consentez , je vous en prie. Tenez , à l'instant même , si vous étiez bonne , vous viendriez....

— Non , Monsieur , répliqua-t-elle vivement , je ne puis aller nulle part; j'ai de l'ouvrage à faire, il faut que je rentre tout de suite.

— Eh bien , alors , permettez-moi de vous suivre dans votre chambre. Vous demeurez seule , je le sais.

— C'est singulier ! il sait tout, dit encore la petite en elle-même.

— Ne me refusez pas , contiiiua-t-il ; je vous de-

CNE PENSÉE Dl UÉMON. 313

mande si peu, et j'ai tant à causer avec vous.... de grâce , ne me refusez pas !

— Et vous m'expliquerez ce secret que j'ai si bonne envie de connaître,- — répliqua-t-elle étourdiment, — et vous me direz pourquoi je vous vois sans cesse depuis quelque temps ?

— Vous m'avez donc remarqué ? Que je suis heureux!

— La belle malice ! vous êtes toujours là quand je sors.

— Oui , je vous le promets , je ne vous cacherai rien et vous verrez si je suis digne de la faveur que je réclame de votre bonté. Allons , vous voulez bien , n'est-ce pas , que j'aille avec vous ? Donnez-moi ce paquet , que je le porte : je serai si content de vous rendre ce léger service !

Déjà il tendait la main pour s'emparer du foulard qui contenait la tâche de l'ouvrière , lorsque celle-ci, faisant un mouvement presque d'effroi en arrière , repêcha de le saisir et il resta un moment stupéfait , les bras tendus.

— Non, non, ce n'est pas la peine , — répondit-elle, — me voilà arrivée. Quant h ce que vous me demandez,

je ne sais pas si je dois Je ne vous connais pas :

je n'ai pas l'intention de vous offenser , mais c'est qu'en vérité....

— Qui vous retient? Vous êtes libre de recevoir chez vous qui bon vous semble.

— Certainement je suis libre et vous paraissez si bon , si doux....

— Raison de plus , nous aurons bien vite fait connaissance , allez.

Fanny hésitait. D'un côté, une voix intérieure lui disait qu'elle courait des dangers en se rendant à la prière du jeune homme et qu'elle ferait mieux de la repousser ; mais de l'autre, ce secret dont on lui promettait la révélation , ce secret qui l'avait tant intriguée et qu'elle était si désireuse de connaître ! Il y avait bien de quoi la tenir indécise.

— Vous pourriez tout me dire aussi bien ici que dans ma chambre , — dit-elle enfln, cherchant à sati«faire loutà la fois sa curiosité et ses scrupules. — II fait

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nuit, personne ne nous voit, d'ailleurs vous parlerez bas. • '

— C'est impossible. Mademoiselle, le lieu n'est pas convenable ; si je le pouvais je le ferais volontiers, je vous le jure. Laissez-moi monter.

— Non , pas ce soir, mais demain à la même heure, soyez ici.

— Et vous me permettrez?....

— Je ne dis pas ça. Je vous donnerai ma réponse ; il faut que je réfléchisse.

— Oh ! j'y serai , répondit le jeune homme. — II s'éloigna , et Fanny rentra chez elle.

Toute la soirée, toute la nuit, car elle ne dormit guère et toute la journée qui suivit, elle pensa à l'entretien qu'elle venait d'avoir, au jeune homme dont la voix était si triste et si douce; souvent elle répétait :

— A la bonne heure , au moins , celui-là ne ressemble pas à M. Morissot : il n'est pas sans cesse à vous faire des complimens. — Ce que c'est que le hasard! Si seulement il lui eût dit qu'elle était jolie.

et pourquoi ne lui avait-il pas adressé ces paroles si simples qu'il semblait qu'elles fussent de rigueur dans la circonstance? Si donc il eût fait entendre à la jeune fille la moindre louange sur sa figure , il est possible qu'elle ne l'eût pas écouté un instant de plus , et que toutes ses peines, à lui , eussent été perdues.

Le lendemain soir, aux approches de la nuit, le jeune homme et Fanny étaient seuls dans la mansarde.

Quand le portier de la maison avait aperçu derrière la petite ce visiteur inaccoutumé , il avait donné le bougeoir de l'ouvrière qui était montée en avant ne se doutant de rien , puis se mettant en travers de l'escalier, il avait fait mine de barrer le passage au jeune homme ; mais celui-ci , à l'aide d'une pièce blanche , força bientôt l'obstacle et rejoignit sa compagne qui n'était pas encore arrivée à sa chambre. Tout cela avait été d'ailleurs si rapide qu'elle ne s'en était pas aperçue. Pendant qu'ils grimpaient ensemble, l'honnête gardien de la jeune fille se consolait d'avoir si mal observé le contrat passé avec sœur Louise , et d'avoir succombé aussi aisément à la première tentation.

— Si elle ne le recevait pas ici , — se disait-il en faisant sauter sur sa main la pièce de monnaie, — elle le verrait ailleurs. Ces jeunesses , c'est malin comme des démons : quand elles ont envie de quelque chose , il faut qu'elles l'aient , n'y a pas là à dire mon bel ami. J'avais promis , c'est vrai , de ne laisser entrer personne , mais du moment que ça doit arriver , autant vaut que cela me rapporte. Avec ça que j'aurai bien du malheur si la religieuse vient justement à ce soir. Ma foi , tant pis , après tout , si elle s'en aperçoit , ou si elle tombe là comme mars en carême , je lui dirai.... Qu'est-ce que je lui dirai? Tiens! c'est facile : je lui soutiendrai que je n'ai pas vu le monsieur. Le pire qui advienne , c'est que la petite déménage : ça m'est égal , après elle une autre , les locataires ne manquent pas. Je m'en lave les mains : c'est pas à moi la maison.... Et voilà!

Ils étaient donc seuls. Fanny avait allumé la chandelle et l'avait placée sur sa petite table ; elle s'était assise auprès, son ouvrage étalé devant elle, et se disposait à commencer son travail ordinaire. Pendant ces courts préparatifs, lui se tenait debout, l'air embarrassé, ne sachant trop à quelle contenance s'ar-

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rêter. Il semblait si étourdi de se trouver là que la petite le lui fit remarquer en riant ; il tressaillit à sa voix , balbutia quelques paroles indistinctes , prit une cliaise, vint se mettre à côté d'elle, en apparence plus tranqiille, mais comme il ignorait sans doute la manière d'entamer une confidence du genre de celle qu'il méditait , il attendit qu'elle parlât la première : ce silence de quelques minutes lui donna le temps de se rendre un peu maître de son agitation intérieure ; toutefois en ce moment encore si Fanny l'eût regardé, elle eût pu reconnaître à la contraction de ses traits, à l'éclat de ses yeux , qu'il se passait en lui quelque chose qui n'était pas naturel. Elle ne le regarda pas. Seulement, impatiente d'arriver au plus vite à l'intéressant objet de cette visite, peut-être aussi alarmée malgré elle de se voir seule en tête-à-tête , à une pareille heure , avec un inconnu , elle rougit et autant pour cacher son trouble involontaire que pour hâter la communication qu'elle attendait , elle dit en faisant un effort sur elle-même afin que son accent lie la trahît pas trop :

— Excusez-moi , Monsieur , si je vous reçois ainsi en travaillant , mais je suis pressée , je n'ai pas une

(NIC PENSÉE DU DÉMOA. :ily

heure à perdre. Maintenant j'écoule. Parlez : que voulez-vous ?

— Ce que je veux, — répliqua-t-il d'une voix étouffée , — ce que je veux , Mademoiselle ! vous ne l'avez pas deviné? Je croyais cependant qu'en me laissant venir ici , vous aviez compris —

— Mais , pas du tout , je vous jure.

— Alors je suis tout aussi malheureux que lorsque hier je me suis hasardé à vous adresser la parole.

— Vous êtes malheureux, vous, et pourquoi ?demanda-t-elle avec la plus grande innocence.

— Comment ! Est-il possible que vous ne sachiez pas le motif qui me faisait vous suivre depuis si longtemps? C'est singulier! moi qui croyais.... Allons, tant mieux! Au moins je puis délivrer mon cœur du poids qui l'oppresse.

— Ah ! c'est le secret ?

— Oui Mademoiselle, le secret de ma vie, car avant de vous voir je ne vivais pas.

— Et ça me regarde aussi ?

— Autant que moi , puisque de vous seule dépendra mon sort quand je vous aurai tout dit.

— Je ne comprends pas très-bien ; mais ça va venir sans doute.... Commencez , je vous prie.

Et prêtant l'oreille elle continua à broder, un peu émue pourtant.

— ^Mademoiselle , — reprit le jeune homme avec une certaine aisance , — je ne vous dirai ni ce que je suis ni comment je m'appelle , cela viendra plus tard , si vous voulez ; pour le moment c'est inutile.

— Oh ! tout à fait, interrompit-elle.

Il fixa sur elle un regard incisif; il cherchait à découvrir s'il n'y avait pas de la malice dans les derniers mots de l'ouvrière, il n'y vit que de l'ingénuité ; il continua :

— Mais , avant tout , dites-moi , Fanny , n'aimezvous personne ?

— Oh î si fait Monsieur , Claire ma sœur , et puis ma bonne amie Louise , ma bienfaitrice, ma seconde mère.... Je les aime beaucoup.

— Sans doute; oui, je conçois, cela doit être, et vous êtes si bonne ! Mais ce n'est pas ce que je voulais dire. Voyons : N'y aurait-il pas.... un homme, un.... jeune homme que vous verriez avec plaisir, auquel vous songeriez lorsqu'il n'est plus devant vous?

— Non, Monsieur, je n'en connais pas.... — balbulia-t-elle , car elle mentait.

— Tant mieux encore ! Eh bien ! en ce cas , vous n'êtes pas comme moi. Il y a bien long-temps que j'aime une femme , une jeune fille ; elle était jolie , charmante ! J'y pensais le jour , la nuit , je lui parlais , je lui promettais de l'amour , de la fidélité , de la constance , je lui prodiguais les sermens les plus tendres , les plus sincères , je lui donnais toutes les qualités , toutes les vertus , elle était mon idole. Malheureusement , elle n'existait pas , ou du moins elle n'existait que dans mon imagination , que dans mon cœur....

— Mais c'était de la folie !

— Oui , j'étais fou, mais je ne le suis plus , car je l'ai trouvée enfin, je lui ai parlé.

— El qu'a-t-elle répondu ?

— Rien encore.... Moi-même je n'ai point osé lui faire part de mes sentimens.... Ah! si vous vouliez, je ne serais pas si craintif.

— Moi , que puis-je faire à ça ? Je ne connais pas cette dame , à moins que ce ne soit une des demoiselles du magasin....

— Non , vous savez bien que non , Fanny. Celte jeune fille , vous la connaissez.... beaucoup.... il est môme impossible que vous la connaissiez davantage... c'est — c'est vous !

Un serpent qui tout à coup sortant de dessous sa chaise lui eût montré sa tête hideuse , n'eût pas causé à Fanny plus d'effroi que cette déclaration à laquelle toute autre moins ignorante se fût attendue à sa place; elle se leva tremblante , comme pour fuir , mais les forces lui manquèrent ; elle resta clouée au carreau , une main appuyée sur la table, et l'autre, elle la porta à son cœur afin d'en comprimer les battemens précipités. Dans cette attitude, il serait difficile de comprendre ce qui dominait , de la surprise , de la frayeur ou de l'émotion. Quant à l'amoureux, il lui tendait les bras en suppliant , prêt à tomber à ses

genoux ; dans ses regards aussi il y avait de la prière. Elle détourna les siens comme si elle redoutait cette vue ou qu'elle voulût ainsi échapper à la lutte tumultueuse qui se livrait dans son ame et qu'elle ne pouvait ni maîtriser ni définir.

— Vous savez maintenant , Fanny , — continua-t-il avec chaleur sans lui laisser le temps de se reconnaître ; — vous savez ce que j'ai tant tardé à vous apprendre. Oui , je vous aime , vous qui le méritez si I bien. Allons , n'ayez pas peur , reprenez votre place ;

je serais désolé de vous effrayer; asseyez-vous.

Elle se serait assise en effet , si tout en parlant ainsi il ne se fût pas penché pour lui prendre la main ; mais ce geste la rappelant au sentiment de sa position , elle jeta un petit cri , s'enfuit à l'autre bout de la chambre , et là , s'adossant à la commode , elle demeura immobile, respirant à peine. Le jeune homme la suivit.

— Qu'avez-vous , Mademoiselle? dit-il alors ; pourquoi me fuir Serais-je assez malheureux pour vous déplaire? Est-ce de la haine , ou bien.... Ah ! ditesmoi si vous ne m'aimerez pas un peu , moi qui vous aime tant ! Vous le savez bien que je vous aime ; sans

cela me serais-je attaclié à vos pas comme je l'ai fait , sans cela aurais-je cherché à vous voir tous les jours sans oser vous parler ? Si je ne vous aimais pas , j'aurais été plus audacieux.... De grâce, par pitié, répondez-moi : ne m'aimerez-vous pas un peu? Vous gardez le silence. Faut-il que je sois à vos pieds.... m'y voilà !

— Relevez-vous, Monsieur, relevez-vous, — répliqua-t-elle enfin , — je suis si étonnée, vous le voyez... Ce que vous me demandez, je ne le sais pas moi-même. Je ne m'attendais certainement pas.... je ne pouvais pas deviner....

— Quel bonheur! C'est donc moi qui le premier?...

— Oh ! vous êtes bien le premier qni me tenez un pareil langage.... Mais je vous en prie à mon tour, Monsieur , je vous en conjure , allez-vous-en.... N'abusez pas de la situation d'une pauvre fille sans appui en ce moment : retirez-vous !

Ce n'était pas là le compte de l'amoureux.

— Que je m'en aille ! s'écria-t-il , oh ! non , pas avant que vous ne m'ayiez fait entendre un mot d'espérance.... Fanny, ma chère Fanny, ayez pitié de moi,

ayez confiance en moi , je donnerais ma vie pour vous» pour voire bonheur. Que voulez-vous que je vous promette : rien ne me coûtera.... Dites, que voulezvous ?

Et toujours aux pieds de l'ouvrière , il la pressait, la suppliait, il couvrait d'ardens baisers sa petite main qu'elle avait été forcée de lui abandonner. Profitant de l'avantage que lui présentait le trouble de la jeune fille , il redoublait ses instances , l'appelait des noms les plus doux. Haletante , éperdue , la pauvre enfant hésitait. Sans force pour résister à la tentation , elle n'opposait plus que de faibles efforts aux tentatives du persécuteur ; c'était à peine si elle pouvait balbutier quelques mots inintelligibles qu'il étouffait aussitôt de ses exclamations : sa tête était perdue , elle allait se rendre si un miracle ne venait la sauver.

Presque sûr de la victoire , l'adorateur quitta sa posture suppliante , elle ne le vit pas ; il la pressa dans ses bras : elle ne le sentit pas non plus; la tête du jeune homme toucha la sienne.... Cette fois , avertie par un instinct secret, ses yeux s'ouvrirent, elle ville péril , ou pour mieux dire elle le devina , et se détournant pour se soustraire à la fascination des regards

qui la poursuivaient brillans d'un feu extraordinaire, elle échappa cette fois encore au danger qui la menaçait. Mais lui, ne se tenant pas pour battu, s'imaginant au contraire que c'étaient là les derniers combats de l'innocence qui chancelle , renouvela ses protestations de tendresse : la passion lui donnait de l'éloquence , elle cédait ; un moment encore , et il touchait au triomphe lorsque Fanny rencontra sous son regard le

livre de prières , son égide sacrée. Au moment fatal , au moment où elle succombait aux supplications de son amant , le ciel lui envoya un soutien , un sauveur , et ce sauveur , cet appui , c'était l'écriture de sa mère, c'étaient ces mots qu'elle lut sur la page blanche du petit volume :

« Dis tout ce que tu feras à sœur Louise.... Madeleine. »

Oh ! alors l'innocente fille se réveilla comme d'un rêve et se sentit forte ; son devoir venait de lui être rappelé par une voix toute-puissante qui l'avait trouvée toujours humble et soumise; elle puisa dans cet ordre maternel un courage dont elle ne se serait pas crue capable un instant auparavant : sa faiblesse disparut comme par magie , son agitation se calma ,

l'atmosphère d'enivrement qui amollissait ses facultés se dissipa tout à coup , le voile qui obscurcissait ses yeux chargés d'une langueur funeste fut déchiré , la réalité lui apparut , et avec elle toute l'horreur de sa situation ; un élan d'actions de grâces surgit de son cœur. Maintenant d^ivrée du poids qui l'oppressait , elle mit sa confiance en Dieu qui lui avait montré l'abîme entr'ouvert sous ses pieds; Dieu et sa mère l'entendirent sans doute, car ce fut sans doute aussi une inspiration d'en haut qui lui dicta ces paroles prononcées avec un sang-froid énergique :

— Laissez-moi, Monsieur, laissez-moi ! je ne veux plus rien entendre : allez-vous-en. Il est tard , ne me dites rien , et partez , je le veux !

Interdit, comme frappé de la foudre, au moment où il croyait atteindre le but de ses vœux , le jeune homme obéit malgré lui faiblissant sous le coup d'une puissance invisible , et recula d'un pas abandonnant sa proie ; mais immobile à sa nouvelle place , il ne disait rien : un changement complet semblait s'être opéré en lui. Lui si impétueux tout à l'heure et si pressant , il se tenait là , froid et étonné ; peut-être méditait-il une nouvelle attaque , du moins elle le crut,

el débarrassée de ses étreintes , enhardie par celte première victoire , résolue à se défendre avec tout le courage du désespoir , elle répéta du même ton de fermeté :

— Partez , je le veux î

Mais comme il continuait à garder le silence et qu'il s'était mis à parcourir lentement la mansarde , elle pensa qu'il était indécis , qu'il ne résisterait pas à une sollicitation plus douce :

— Monsieur , — reprit-elle en changeant de ton , — Monsieur, je vous en supplie, retirez - vous ; je ne puis pas vous garder un instant de plus ici : ce serait mal , soyez généreux ; vous m'avez trompée , vous m'avez causé de l'effroi et de la douleur , eh bien ! si vous consentez à vous retirer , je vous pardonnerai.

— C'eslirop de bonté, vraiment! — s'écria-t-il avec un sourire ironique. — Ma foi , j'étais loin de m'attendre à tant de condescendance de votre part. Vous me recevez, vous m'écoutez, je vous avoue que je vous aime , vous me laissez dire , et puis pour me récompenser sans doute de ma confiance et de ma crédulité, vous m'intimez l'ordre de vous quitter sans un mot

UNE PENSÉE I)U DÉMOX. 329

d'espoir ; voilà de la ruse et de la coquetterie , ou je ne suis qu'un sot. Il est vrai que je vous regardais comme différente des autres. Allez , vous m'apprenez que toutes les femmes se ressemblent ; mais moi , je ne veux pas avoir été pris pour dupe , entendez-vous , je ne veux pas que vous vous moquiez de moi comme vous le faites en ce moment , non , non. Vous me reprochez de vous avoir trompée, mais c'est vous qui avez été avec moi fausse et hypocrite. Mademoiselle , souvenez-vous de ce que je vous dis : Vous me le paierez !

En parlant , il s'était arrêté devant elle, et ses yeux flamboyaient de colère.

— Moi ! répliqua-t-elle , moi , hypocrite ! Ce n'est pas vrai : quand je vous ai permis de m'accompagner , je ne savais pas , je ne soupçonnais même pas ce que

vous alliez me confier. Si j'avais pu le prévoir

Mais.... vous ne voulez donc pas sortir?

— Non, — répondit-il d'une voix sourde; pour prouver à l'ouvrière que toutes ses instances seraient vaines, que sa résolution, à lui, était inébranlable, il s'assit et croisa les bras d'un air décidé ; — non , Mademoiselle , je resterai toute la nuit s'il le faut.

IVM) l'.>iE PENSÉE DU DËMUIV.

La curieuse n'avait pas prévu cela. Une angoisse douloureuse lui serra le cœur ; elle se vit coupable et ce qu'il y avait de plus terrible , coupable par sa faute. Pâle , les yeux noyés de larmes , elle s'écria dans son a me ;

— O ma mère ! que vais-je devenir?

Puis , incapable de contenir ses sanglots et son indignation :

— C'est affreux de se conduire ainsi ; c'est affreux d'employer la violence pour obtenir cet amour que vous n'aurez jamais , Monsieur, car je vous comprends maintenant... Oui, vous agissez en malhonnête homme, en lâche: il n'y a qu'un lâche qui use de sa force avec une pauvre fille sans défense.... Ah! c'est horrible! Mais non , je suis la première à blâmer, la seule.... J'ai été imprudente.... j'en suis bien punie!... Mon Dieu , mon Dieu , ayez pitié de moi !

Il restait immobile sur sa chaise , insensible au désespoir de Fanny. « Elle s'apaisera , pensait-il , l'accès ne durera pas : ces petites sont toujours ainsi. » Tl pensait cela bien certainement, car il la dévorait du regard , et son regard brillait d'une expression siiiis-

Ire. De nouveau le silence régnait dans la mansarde: la jeune fille avait interrompu ses plaintes , et réfléchissait aux moyens de sortir du cruel embarras où elle se trouvait ; une seule voie de salut s'offrait à son esprit : fuir, appeler du secours ! Concevoir celte idée et l'exécuter, pour elle ce fut tout un : elle s'élança , mais il l'avait devinée et se plaçant entre elle et la porte de manière à lui fermer le passage:

— Non pas , mademoiselle, — dit-il froidement; — vous ne pouvez pas plus vous en aller que moi.... II faut que nous soyons ensemble , amis ou ennemis , à votre choix.

Et quittant tout à coup ce ton calme qui n'était qu'affecté pour se livrer à l'impétuosité de ses véritables sentimens , il reprit avec l'accent de la prière :

— Fanny, ma chère Fanny , décidez-vous.... Pardonnez-moi ma violence !.... Si je ne vous aimais pas tant, je vous obéirais , je partirais ; mais c'est impossible!

Elle ne l'écoutait pas ; elle était anéantie , brisée de fatigue , en proie à une anxiété inexprimable. Dans sa douleur , elle se tordait les mains ; des sons confus

332 UKE PEi\SÉE DU DÉMON.

sortaient desabouche. Il s'approcha d'elle.... Cette fois, elle était sans force, sans énergie ; seulement elle se recommanda à Dieu , ferma les yeux , et comme elle répétait encore : « 0 ma mère , ma mère! » la porte de la petite chambre s'ouvrit.

C'était sœur Louise.

D'un coup d'œil celle-ci devina tout , et quand ce coupd'œil n'eût pas suffi pour l'instruire , les paroles de Fanny qui était venue tomber dans ses bras ne lui auraient laissé aucun doute.

— Ah ! ma sœur , c'est Dieu qui vous envoie, — s'était écriée la jeune fille éplorée.

— Sortez, monsieur, dit alors la religieuse d'un ton ferme et imposant.

Confondu, attéré, le jeune homme ne lui donna pas la peine de réitérer son injonction et il se précipita dans l'escalier. Après son départ, Louise et sa protégée se regardèrent long-temps en silence : l'une redoutait une explication , l'autre un aveu. Celle-ci n'y put tenir cependant ; elle se jeta de nouveau au cou de sa seconde mère, et pleura. Etait-ce repentir de son imprudence , était-ce recoiuiaissance et joie de

cette apparition inattendue qui l'avait sauvée ? N'importe, eile pleura : cela lui faisait tant de bien maintenant !

Il était alors neuf heures du soir. Fanny paraissait accablée et néanmoins Louise n'avait pas l'air de vouloir la laisser seule ; elle avait si grand peur , malgré les paroles de son enfant adoptive, de la trouver coupable! Et cependant si elle ne l'était pas.... Dans tous les cas , elle lui devait une leçon , des conseils , un exemple peut-être —

— Fanny , lui dit-elle enfln , sois franche avec moi; qu'est-ce que cela signifie? Ne me cache rien. Voyons, pourquoi ce jeune homme était-il ici? Pourquoi l'avais-tu reçu à cette heure ? Car il faut bien que tu lui aies permis de venir , Fanny. Parle , je te croirai, car je suis sûre que tu me diras la vérité.

En .entendant ces questions , la petite essaya d'y répondre; mais elle neput y parvenir tant son pauvre cœur était oppressé; elle ne fît que balbutier; ses sanglots redoublèrent. Dans son impuissance, suppléant autant qu'il était en elle par les gestes à l'organe qui lui manquait, elle tenta de nouveaux efforts aussi vains que les

3;{4 UIVE PENSËK DU DÉMON.

premiers et finit par se laisser tomber aux genoux de la religieuse en joignant les mains

Au commencement de cette soirée , madame Férel pimpante et toilettée était descendue de son troisième étage et attendait à la porte de sa maison ; Claire arriva bientôt après.

— Dépêchons-nous , dit la vieille dame, nous sommes en retard ; la toile est levée , j'en suis sûre. Il nous faut bien une demi-heure pour aller à la Porte Saint- Martin.... Ah ! tu es charmante ; jamais je ne t'ai vue si jolie, allons! — Et tout en marchant elle continua : — Tu verras, tu verras comme elle est belle, la pièce qu'on joue aujourd'hui : ton cousin en a rendu compte dans son journal, et il m'a assuré que c'était magnifique, dans le genre nouveau Ce n'est pas rococo .

cela ne ressemble pas aux anciennes tragédies ; c'est original, naturel et sublime. Les auteurs de l'école moderne ne vont pas chercher midi à quatorze heures, vois-tu, et ils ont raison, à ce que me disait M. Char-

les, d'expliquer tout uniment les choses , puisque le théâtre est l'école des mœurs. Tu seras contente, ma chère amie , tu seras contente ; et puis je te conseille de remercier ton cousin des billets qu'il nous a donnés ; on dirait que tu lui en veux , lu ne lui parles jamais....

Claire ne répondit pas à cette observation , et les deux dames continuèrent leur route.

Au moment où la tante et la nièce étaient sorties de chez elles , un homme bien mis , d'un âge avancé , se tenait de l'autre côté de la rue en sentinelle , examinant avec attention tout ce qui se passait dans leur demeure. Malgré ses soins à dérouter les soupçons et les regards des curieux , il était facile de comprendre qu'il était là dans l'attente d'un événement qui excitait tout son intérêt.

Pendant une grande partie de la journée, cet homme avait rôdé aux environs , et chaque fois qu'il était passé devant la maison , il avait levé les yeux vers les fenêtres du troisième étage, espérant sans doute qu'elles s'*.avriraient. Enfin son désir avaitété satisfait: Claire avait paru; mais peut-être aurait-il voulu davantage, car ne pouvant la considérer à son aise à cette distance,

33fi UNE PENSÉE DU DÉMON.

il fit un mouvement de dépit. Son bonheur fut complet : un instant après la jeune fille sortit dans la rue et il lui devint facile de la voir de près.

— Elle est ravissante, sur ma foi ! pensa- 1 -il alors ; l'ouvrière ne disait que la moitié de ce qui existe.

Puis le vieux monsieur , prenant un air de gravité presque indifférente, avait questionné le portier; ce qu'il lui demanda nous n'en savons rien , mais il quitta la loge tout radieux; ses yeux brillaient.... Ses yeux brillaient encore le soir , lorsqu'il se mit à suivre par derrière la tante et la nièce qui se rendaient au théâtre de la Porte Saint-Martin , et qu'il admirait la taille svelte et élancée de la belle Claire.

— Ce monsieur est très-aimable , — dit madame Féreten revenant du spectacle; — as-tu remarquécomme il s'explique avec goût? Il m'a assuré que de sa vie il n'a passé une soirée si délicieuse , et ce n'était pas pour la pièce qu'il disait cela, c'était parce qu'il se trouvait avec nous. Avec ça qu'il juge bien ; te souviens-tu qu'au dénouement il s'est écrié , quand on a sifflé , que'^les siffleurs n'avaient pas le sens commun , que l'héroïne devait être heureuse comme l'auteur l'avait faite , quoi-

que dans la pièce elle eût été ambitieuse et coupable. Il a ajouté que dans le monde les choses n'allaient pas autrement: moi je suis de son avis,... Enfin, c'est un homme bien respectable.

— Oui , ma tante , et il a des sentimens très-élevés , ajouta Claire.

— Dis donc , il m'a offert son bras ; je n'ai pas voulu accepter; mais il m'a proposé de faire plus ample connaissance , et m'a demandé la permission de venir nous voir Je n'ai pas pu refuser.

— Vous avez bien fait , ma tante ; ce sera pour vous une compagnie-

— Il est fou de la musique.

— Ah! tant mieux; mais ce n'est pas étonnant, il parait instruit, de bonnes manières, une éducation distinguée.

— Moi je suis enchantée de la rencontre.

— Et moi aussi , ma tante; au moins nous ne serons pas seules si souvent.

— Je parierais qu'il est fort riche, ajouta madame Féret.

— Je n'en sais rien , répliqua la jeune fille.

— Oh ! c'est facile à voir.... A propos , il m'a dit son nom.... Attends, attends.... C'est singulier, je l'ai oublié.... Ah! je m'en souviendrai plus tard.

Le lendemain, la vieille dame réveilla sa nièce pour lui dire :

— Claire, je l'ai trouvé.

— Quoi donc , ma tante?

— Le nom du monsieur d'hier au soir... Il s'appelle Morissot.

FIN Ulf PREMIER VOLUME.

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