‹ Histoire de deux soeursChapitre 26 sur 27 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LE SEDUCTEUR.

Un prêtre demanda à saint Evrcnionl quelques heures avant sa mort, s'il voulait se réconcilier? — Volontiers , I épondit l'épicurien moribond , réconciliez-moi, je vous prie, avec l'appétit. Chroniques.

Mon Dieu ! se peut-il qu'il y ait de ces fatalités étranges qui font que le salut de l'un enfante nécessairement la perte de l'autre .'

R. Macfurly\.

Ce n'était pas sans raison et uniquement par suite de l'insouciance de son âge que Fanny avait apporté une figure joyeuse à la soirée de madame Féret. Renvoyée du magasin avec une douceur qui tranchait

singulièrement avec le ton et les manières habituelles de la lingère , mais enfin chassée pour une faute don! le motif aurait dû lui servir d'excuse , punie d'une désobéissance causée par la bonté de son cœur reconnaissant, la pauvre petite avait pleuré d'abord, comme nous l'avons dit plus haut en terminant le récit de sa mésaventure, puis, si elle avait essuyé ses larmes , elle ne s'était pas moins livrée au désespoir. Ces paroles d"e madame Mollier , quoique adoucies par l'accent du regret qui les accompagnait : « Vous ne pouvez plus rester chez moi ! » ces terribles paroles résonnaient sans cesse à son oreille. Que faire ? Comment parer ce coup aussi funeste qu'inattendu ? elle ne savait que résoudre : prier madame Mollier de lui pardonner , de la garder , toutes ses supplications eussent été inutiles , elle ne l'ignorait pas. Dans son infortune, une seule ressource lui restait : un aveu à sœur Louise ; un seul refuge , la protection de sœur Louise, qui ne l'abandonnerait pas bien certainement. Mais ici nouvelle désolation : comment tout raconter à la religieuse sans lui dire en même temps que c'est pour elle, pour lui faire un cadeau le jour de sa fôte que sa fille adoptive a encouru le chAtiment qui la frappe? car c'était là le difficile et ce que la charmante en-

faut n'eût pas voulu faire savoir à sa bienfaitrice pour tout l'or du monde. Elle hésita long-temps , long-temps elle mit son imagination à la torture pour y trouver un expédient qui la sauverait de cette confidence si pénible; à force de réfléchir, elle crut l'avoir rencontré, mais il fallait que la lingère voulut bien se prêter à son mensonge , si toutefois l'on peut appeler de ce nom le sentiment d'exquise délicatesse qui lui faisait en cette circonstance désirer de cacher une partie de la vérité.

— Je vous en prie , dit-elle , ne racontez pas à sœur Louiàe que je veillais la nuit , elle me demanderait pourquoi , et je ne voudrais pas qu'elle sût que c'était afin de lui être agréable ; dites plutôt que vous êtes mécontente de moi, qu'on ne peut pas me souffrir ici et qu'il faut que j'en sorte. Oh ! je vous en prie , ne me refusez pas. Voyez-vous , ce serait presque lui reprocher mon cadeau et lui imposer l'obligation de réparer le tort que je me suis fait en travaillant pour elle, et j'aime mieux ne rien devoir qu'à sa bonté. Elle me pardonnera , j'en suis sûre : elle m'aime tant! Et vous serez bien bonne aussi en paraissant très en colère contre moi.

Madame MoUier se laissa toucher , promit et tint 1. 16

parole. Dans l'entrevue qu'elle eut quelques jours après avec la sœur de charité , elle n'accusa nullement la petite ouvrière , témoigna môme du regret de se séparer d'elle , ce qui peut-être était vrai au fond ; elle mit sur le compte de l'économie la mesure qu'elle se trouvait forcée de prendre , ajoutant que si Fanny n'entrait pas dans un autre magasin , elle lui fournirait de l'ouvrage tant qu'elle en pourrait faire , et que plus tard, dans un temps qui n'était pas bien éloigné, il serait possible qu'elle reprît la petite , mais auparavant il lui fallait opérer certaines réformes parmi ses ouvrières , réformes inabordables pour le moment , vu la bonne saison et ses engagemens antérieurs. Cette nouvelle donna beaucoup à réfléchir à l'amie de Madeleine , mais une fois sa résolution arrêtée , elle ne songea qu'à consoler la pauvre enfant qui , la voyant deux jours après arriver à l'atelier , se jeta dans ses bras toute en pleurs et aussi quelque peu confuse de tromper sa bienfaitrice , sa seconde mère , sur le véritable motif de son exclusion du magasin. Celle-ci la rassura , lui fit entendre que le mal n'était pas sans remède , qu'au contraire il pouvait en résulter un grand bien ; enfin Louise dit à sa protégée en la quittant :

— Fanny , sois tranquille , aie de la patience et compte sur moi. Nous avons du temps devant nous ; tu seras contente. Adieu , sois tranquille , je ne t'abandonnerai pas, lU le sais.

— Oh ! oui , j'en étais certaine.

. — Allons , retourne à ton travail , et ne t'inquiète de rien.

Et comme la petite avait confiance dans la parole de sa bonne amie , elle était en effet sang inquiétude ; elle continuait donc à demeure" chez madame Mollier, travaillant avec autant de zèle et d'ardeur que par le passé , calme et joyeuse en dépit des tracasseries de ses camarades qui , malgré la discrétion de la maîtresse, n'avaient pas tardé à savoir, et la scène qui s'était passée et le congé donné qui en avait été le résultat. îPeu satisfaites , à ce qu'il paraît , d'une victoire qui aurait dû contenter leur jalousie exigeante , les vindicatives demoiselles semblaient prendre à tâche de faire payer chèrement à l'expulsée le répit qui lui avait été accordé. « Certainement, se disaient-elles, on n'en aurait pas fait autant pour nous ! » Leur animosité puisant de nouvelles forces dans la prétendue injustice de cette faveur , elles ne négligeaient

aucune occasion de la tourner en ridicule ou de lui faire de la peine, et ne lui épargnaient pas ces mille picoteries , ces blessures à coups d'épingles , arsenal favori de la haine féminine qui compense la faiblesse de ses attaques par leur incessante répétition. Seule contre toutes , car la première ouvrière qui avait quelquefois pris sa défense était sortie du magasin pour aller s'établir à son compte , privée de cet appui, Fanny ripostait de son mieux lorsque madame Mollier n'était pas là pour interposer vivement son autorité , ce à quoi elle ne manquait jamais au premier mot piquant ; mais le plus souvent encore la petite ne répondait à ses adversaires que par le silence, opposant ainsi à l'acharnement général la patience et la résignation.

Il y avait pourtant des momens où elle se mettait dans une véritable colère, et c'était lorsque les plaisanteries tombaient sur sa sœur bien-aimée ; elle en avait parlé avec une naïve admiration , vantant sa beauté , ses talens: c'en était assez pour que les autres donnassent l'essor à leur critique moqueuse. Un jour Claire vint au magasin ; toutes les ouvrières voulurent la voir , et pas une , après l'avoir vue , ne se fit faute de déclarer qu'il fallait joliment rabattre des

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éloges de Fanny ; on passa en revue les traits de ce phénix et on finit par convenir d'une voix unanime que s'il y en avait de plus laides , il s'en trouvait aussi quelques-unes , beaucoup , un très-grand nombre de plus jolies , et en disant cela , chacune des dénigrantes se redressait , se donnait des grâces , faisait des mines , d'un air qui signifiait bien évidemment : « Regardez-moi , ne suis-je pas mieux qu'elle ? » Pour Fanny , en les écoutant , elle se pinça les lèvres , rougit , puis s'emporta ; en un*mot , il fut aisé à ses malignes compagnes de s'apercevoir qu'elles l'avaient blessée au vif , et que c'était là , comme elles le dirent, son endroit sensible.

Il n'en fallait certes pas davantage, d'après la disposition hostile des esprits dans ce petit monde , pour que la conversation revînt maintes fois sur ce sujet; et la soirée de madame Féret était un trop bon prétexte aux railleries pour qu'on le laissât échapper; aussi le lendemain fut-ce avec un accent ironique dans lequel perçait l'envie que toutes les bouches adressèrent cette question à la petite ouvrière :

— T'es-lu bien amusée , Fanny ?

— Certainement, mesdemoiselles.

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— C'est pas étonnant , ça devait être si beau ! El qu'avez-vous fait?

Fanny ne répondit pas.

— Laissez donc , dit une autre piquée de ce silence , vous ne voyez pas qu'elle est encore toute étourdie du plaisir qu'elle a eu , et que ça lui ôte la parole.

— Ce n'est pas ça , poursuivit une troisième , c'est qu'il n'y a rien à en aire , voilà pourquoi elle se tait.

Fanny résista encore et ne répondit pas.

— Comme vous devinez , vous autres ! Je mettrais ma main au feu qu'elle s'est ennuyée à périr , et que, par amitié pour nous , elle ne veut pas nous parler de sa belle soirée.

— Ou plutôt il y avait tant de magnificence qu'elle a peur de nous donner des regrets.

Fanny ne répondit pas , mais elle s'agita sur son tabouret avec impatience.

— Je parierais que sa charmante sœur , la brillante demoiselle, a été maussade : c'est permis aux jolies femmes.

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— Ce n'est pas vrai , s'écria celte fois la petite hors d'elle-même, Claire a été très-aimable , elle a joué du piano

— Ah ! ah ! il paraît que nous avons des talens distingués : genre soigné ! Mais c'est égal , ça doit être diablement monotone d'entendre de la musique pendant trois ou quatre heures de suite. A-t-on dansé?

— Non , ma sœur a chanté.

— Comment ! pas une seule malheureuse contredanse? J'aime mieux la Chaumière....

— Et moi donc ! Avec ça , je suis sûre , que les rafraîchissemens. . . .

— Il y avait des gâteaux , répliqua Fanny.

— Les gâteaux ont leur agrément. Et sans doute aussi du cidre , de la bière ?

— Du tout ; à la bonne heure dans vos guinguettes, mais chez ma sœur —

— Eh bien ! est-ce que ta sœur serait trop grande dame?.... Ah! pardon, excuse, une jeune personne qui ne fait pas œuvre de ses dix doigts.... J'oubliais qu'elle est au-dessus de nous.

— Patience ! elle pourra descendre.

— Tout ce que vous direz n'empêchera pas Claire de faire un brillant mariage.

— Sans doute : on a vu des rois épouser des bergères.

— Ou bien encore.... Hum ! Est-ce qu'on épouse aujourd'hui ?

— Allons , un de ces jours nous apprendrons que la belle a été enlevée par un milord.

— C'est indigne, mesdemoiselles, de parler ainsi de quelqu'un qui vaut mieux que vous toutes.

— Par exemple , voilà qui est fort !

— Et c'est apparemment , continua la petite , par l'envie que vous auriez d'être enlevées que vous avez toujours ce mot à la bouche.

— Ma foi , bien riposté ; à toi la balle , Zoé , c'est à toi que ça s'adresse.

— C'est à toi plutôt....

— Moi ! en fait de milords , je ne connais que des étudians....

El la discussion continuant sur un autre terrain , Fanny pouvait dévorer en silence les injurieuses et grossières moqueries dont sa sœur chérie était la victime, sa sœur qu'elle s'était accoutumée, dans sa tendresse ingénue , à regarder comme un modèle de perfection.

A ces motifs d'ennui sans cesse renaissans venait se joindre pour la petite ouvrière un nouveau chagrin , l'inquiétude sur son propre sort. Les jours , les semaines s'écoulaient , et pas un mot de Sœur Louise qui lui apprît ce qu'elle allait devenir. Le temps s'approchait où elle devait sortie du magasin, et malgré elle , malgré sa confiance dans une protection qui ne lui avait jamais fait défaut , malgré toutes ces causes de sécurité , la pauvre enfant ne pouvait sans effroi envisager l'avenir. Néanmoins , il faut le dire en son honneur , ce n'était pas là son plus grand tourment ; ce qui l'affligeait , ce qui abreuvait son cœur de fiel et d'amertume , c'était surtout de voir que tout le monde qui l'entourait semblait s'entendre pour refuser à Claire la justice qu'elle méritait si bien. Indignée de ce concert d'animadversion qui s'élevait à chaque instant contre l'objet de sa tendresse , elle la défendait à sa ma-

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nière, et pour établir une espèce de balance, autant ses compagnes dépréciaient sa sœur, autant elle la louait quand elle trouvait des oreilles disposées à l'écouter. Elle eût mieux fait de mépriser tout cela, sans doute; mais, encore une fois, elle l'aimait tant! De sorte que plus sa sœur était critiquée, plus Fanny s'oubliait elle-même pour ne songer qu'à redoubler d'éloges et d'amitié. Oh ! oui , le silence du mépris eût été préférable !

Peu de jours avant celui fixé pour sa sortie du magasin de madame Mollier , une querelle semblable à celle qui précède, ayant toujours Claire pour motif, s'était élevée en l'absence de Ta maîtresse lingère , et les attaques avaient été cette fois plus directes et plus offensantes aux yeux de Fanny qu'à l'ordinaire ; celleci , après avoir répliqué vivefnent , sentait des larmes mouiller sa paupière et lui couper la parole , lorsque , heureusement pour elle , l'entretien fut interrompu par l'arrivée d'un visiteur dans l'atelier. ,

— Chut ! avait-on dit en le voyant entrer , ne parlons plus de ça : M. Morissot pourrait le redire à madame. Bonjour, M. Morissot!

— Eh! bonjour, mes petits démons! Toujours

fraîches, toujours gentilles! — Et, tout en parlant ainsi, il allait de l'une à l'autre, passant la main sous le menton de celle-ci , déposant un bais'er sur les joues rosées de celle-là , ricanant , minaudant , faisant l'aimable. Ou voyait qu'il était là dans son centre etqu'il y prenait ses aises ; mais arrivé à Fanny , il s'arrêta tout court , et d'un ton doucereux et insinuant :

— Qu'avez-vous donc aujourd'hui, mon petit ange? dit-il. Je gagerais que ces espiègles-là vous ont joué un de leurs méchans tours : voyons , confiez-moi cela.

— Vieux scélérat ! — murmura l'une des ouvrières à l'oreille de sa voisine ; — regarde comme il la cajole.

Mais il l'avait entendue, et lui adressant la parole, il revint à elle , car Fanny ne paraissaitpas prête à répondre à ses avances.

— Que disiez-vous tout bas , ma charmante? demanda-t-il.

— Moi , rien ; ah ! si fait , je disais que les élèves des écoles sont des jeunes gens très-agréables.

— Et vous avez tort, mademoiselle; les jeunes gens sont la perte des jeunes filles.... car voyezvous....

Il s'assit alors , et continua plus commodément son cours de morale intéressée , le regard toujours fixé sur Fanny qui de son côté ne l'écoutait pas et pensait à sa sœur.

Malgré ses rides et ses cheveux gris , grâce à sa taille droite et accusant une vigueur peu ordinaire à son âge, M. Morissot pouvait passer pour un beau vieillard. Un front haut et large , une bouche encore bien meublée, des yeux pleins de feu , des traits empreints d'une sorte de beauté majestueuse , un état moyen entre l'embonpoint et la maigreur , en somme, au premier abord, une physionomie respectable: telles étaient les ressources que la nature lui avait laissées pour séduire et il s'en servait en homme qui connaît ses avantages. Ajoutez à cela qu'il était arrivé à cet âge redoutable de cinquante ans , à cette époque de la vie où l'on a pour soi deux armes puissantes , une longue expérience chèrement achetée et toute la fortune qu'on doit posséder : or on le disait riche , et il l'était. Il avait aussi la réputation d'avoir fait beaucoup de conquêtes, et c'était vrai; ce qui lui servait incontestablement h en faire d'autres. Rien ne lui coulait pour en venir à ses fins, quand une fois il avait

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jeté un coup d'œil de convoitise sur un objet digne de lui : ni les soins , ni les générosités , ni la patience , cette grande vertu des hommes mûrs, et qui leur donne tant de supériorité sur les jeunes gens. Toujours en cherche de nouvelles victimes , il se tenait cuirassé de toutes 'pièces , semblable à la sentinelle vigilante devant l'ennemi , toujours prêt à saisir un à-propos. Enfin , c'était dans toute la force du terme ce qu'autrefois on eût appelé un vert-galant, ce qu'aujourd'hui on nomme un coureur de bonnes fortunes. La morale, sans être trop rigide , pouvait en toute sûreté accoler à son nom l'épithète d'insigne libertin ; car, à l'examiner avec attention , on remarquait une indicible expression de finesse astucieuse et presque cruelle dans ses petits yeux verts qui lançaient des flammes, une concupiscence mal dissimulée sous son affectation de gaîté ou de froideur. Mais , avec de tels regards friands et sensuels , lorsqu'on entendait sa parole mielleuse et douce , c'est alors qu'on se sentait , près de cet homme , pénétré de l'horreur et du mépris qu'inspire la dépravation hypocrite ; c'est alors , en le voyant surtout comme nous l'avons vu au milieu de ces imprudentes jeunes filles , qu'on devinait bien que, jouant sa dernière partie dans son exécrable jeu, la passion qui le maîtrise tou-

chant à sa ruine, il devait être impitoyable et fort confime le nageur entraîné par le courant qui saisit une flexible branche de saule , et qui s'y attache à la briser. Par malheur , un tel examen , de pareilles divinations ne se pouvaient faire que par un observateur désintéressé : n'est-ce pas dire que pas une de ses victimes ne connaissait le vieux séducteur qu'après l'abandon et la honte ?

Monsieur Morissot venait souvent visiter madame MoUier, attiré, soit par les charmes et le caquetage des ouvrières, soit comme le prétendaient les mauvaises langues du magasin par d'anciens souvenirs; car on disait, mais à voix basse et en cachette , qu'il avait existé autrefois entre lui et la maîtresse lingère des relations fort intimes : ce n'étaient cependant que des présomptions peut-être sans fondement. Quoi qu'il en soit, depuis quelque temps ces visites devenaient plus fréquentes et leur but actuel plus facile à comprendre. Fannyétaitjolie;elle avait quinze ans, une taille ravissante qu'on eût tenue entre dix doigts , et son petit minois chiffonné , rose et frais , ne pouvait manquer d'éveiller les désirs du vieillard amoureux de jeunesse et de cette candeur qui ajoute plus de prix à la victoire.

Tout en promenant sa galanterie et ses moyens de séduction de l'une à l'autre de ces jeunes filles qu'il est permis de ne pas y croire toul-à-fait insensibles , le Don Juan suranné lançait de tendres œillades à la petite qui n'y prenait pas garde. A l'exemple de ses camarades , elle riait souvent des propos complimenteur^ dont elle ne comprenait ni la portée ni le but ; elle riait dans son innocence , et lui , ne se tenant- pas pour battu , rongeait son frein , cachait son dépit sous des formes aimables , et dressait de nouvelles batteries : il n'était pas homme à quitter la partie pour si peu. D'autres fois , lorsqu'il voulait s'approcher d'elle et qu'il voulait lui prendre la main , lorsqu'elle sentait la chaude haleine de cet homme sur son cou , Fanny se retirait brusquement, avertie par l'instinct de la pudeur qu'elle courait un danger qui , pour n'être pas connu , ne lui semblait ni moins grand ni moins redoutable. Lui aussi, dans ces momens-là, quittait sa place , ne voulant pas effrayer la naïve enfant , et , afin de dérouter les conjectures des assistantes , allait s'asseoir à l'autre bout de l'atelier, causant avec un sang-froid admirable , faisant tout à coup succéder le calme le plus complet à l'agitation qu'il venait d'éprouver. A l'aide de ces métamorphoses soudaines , il eût

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réussi à Iromper tout le monde autour de lui , si dans ce monde il n'y avait eu de la jalousie pour le surveiller et le deviner.

A cette heure où nous le voyons apparaître sur la scène de notre histoire , il donnait une nouvelle preuve de son habileté adonner le change à celles qui l'écoutaient. D'abord il parla seul ; puis la conversation devint générale, lui toujours prévenant, aimable, les autres gaies et moqueuses. L'ouvrage n'avançait guère ce jour-là; mais qu'est-ce que cela faisait? Madame MoUier était absente , et si elle grondait , on était sûr d'obtenir un gracieux pardon à la prière de M. Morissot. Fanny seule travaillait en silence , et pensait toujours à sa sœur si bonne , si belle , et dont on avait dit tant de mal un instant auparavant.

— Ah ! ça , mes petits anges , s'écria tout à coup M. Morissot , je ne suis pas venu aujourd'hui seulement pour causer ; puisque votre maîtresse n'est pas ici , il faut que l'une de vous ait la complaisance de passer avec moi au magasin pour choisir une douzaine de chemises : j'en prendrai de toutes faites s'il y en a qui me conviennent , et comme vous ayez bon goût , vous me servirez mieux que la dame du comptoir. Al-

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Ions , qui veut me rendre ce petit service dont je serai bien reconnaissant ? Vous savez que je ne marchande pas pour le prix.

A cette demande, les ouvrières échangèrent entre elles un coup d'oeil significatif, étincelant d'une maligne perfidie, qui leur prouva qu'elles s'entendaient à merveille , et toutes les voix désignèrent Fanny pour accompagner la vieille pratique.

— Vous savez bien , mesdemoiselles , répondit cette dernière , que les chemises ne me regardent pas ; vous vous y connaissez mieux que moi.

— Ah ! fait-elle la fière parce que madame est assez bonne pour lui confier les objets de luxe et de mode!... Si ça ne fait pas pitié !....

— Eh bien ! répliqua-t-elle en posant son ouvrage , puisque personne ne veut aller avec monsieur , j'irai.

Et elle sortit, enchantée de se délivrer pour quelques minutes des taquineries de ses méchantes compagnes qui , de leur côté n'étaient pas moins sasisfailes , et qui dirent alors avec l'expression d'une joie cruelle :

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— Charmant, charmant! Il ne laissera pas échapper l'occasion; il va lui en conter, l'éblouir; elle s'y laissera prendre , et pourquoi pas ? Il faut bien que son tour vienne aussi : un peu plus tôt, un peu plus tard...

En effet , le vieux séducteur voyait enfin arriver un moment long-temps désiré : enfin il était seul avec elle. Arrêtant Fanny dans un long corridor qui séparait l'atelier du magasin , il lui dit avec l'accent d'une douce compassion .

— » Vous devez souffrir ici , mon enfant; elles sont si mauvaises , elles vous tourmentent toujours ; vous souffrez , dites-le moi ; je serai votre ami , car vous m'inspirez beaucoup d'intérêt. . . .

— Vous êtes bien bon, monsieur, — répondit la petite à qui ces paroles rappelaient tout ce qu'elle avait à supporter de railleries à cause de sa sœur ; — vous êtes bien bon; si je souffre, ce n'est pas seulement à cause de moi.

— Si vous vouliez , interrompit-il , je vous placerais ailleurs où vous seriez mieux.

— Je quitte la maison dans quelques jours heureusement. . .

— Ce n'est pas d'un autre atelier que je vous parle , mon ange; vous n'êtes pas faite pour y végéter; vous êtes trop jolie pour cela : c'est dans le monde que je veux vous conduire. Là vous serez libre, indépendante, les plaisirs vous souriront à chaque pas. Non , ces jolies petites mains ne doivent pas toujours tenir l'aiguille. Ah ! fiez-vous à moi ; laissez-moi le soin de vous rendre heureuse., ,

Et en parlant ainsi , il lui prit la main qu'il serra dans les siennes. Effrayée, elle voulut s'échapper; mais il la retint avec force. Elle se ravisa.

— Et vos chemises , monsieur, dit-elle, voife n'y pensez donc plus ?

— Je ne songe qu'à vous , Fanny , à vous que je voudrais voir à la place qui vous convient , dans le monde où vous feriez bien des jalouses .

— Moi?

— Mais vous ne savez donc pas que vous êtes charmante.

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— Ah ! VOUS voulez plaisanter, M. Morissot , — répartit-elle avec un éclat de rire qui le déconcerta ; — moi jolie ! allons donc , c'est se moquer....

— Non , mon ange , non , je parle sérieusement, je vous le jure ; il ne tient qu'à vous de vous en assurer : tout le monde vous le dira comme moi.

— Oh ! le monde est un trompeur en ce cas , et ça suffit pour que je n'aie pas envie de le connaître.... Moi jolie !

— Si jolie qu'il n'y a pas de jeune fille que l'on puisse vous comparer.

— Oh ! par exemple, si vous connaissiez ma sœur, vous ne diriez pas ça.

— Votre sœur ! Vous avez donc une sœur ?... Ah! en effet, j'en ai entendu parler ici. Cependant je ne croyais pas

— Parce que vous vous en rapportez aux demoiselles de l'atelier , — répliqua la petite avec une chaleur extraordinaire, car son cœur était gros et avait besoin de s'épancher en louanges sur le compte de cette sœur adorée , but de tant d'attaques depuis quelque

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temps ; — ce sont des menteuses et des envieuses , voyez-vous ; Claire est si belle que les autres ne sont rien auprès, ni moi non plus.... Ah ! si vous la voyiez, comme elle a de grands beaux yeux noirs qui brillent , des cheveux bruns si doux à toucher qu'on dirait de la soie , et des couleurs si fraîches ; et puis elle est si bonne !.... Ah ! vous ne seriez pas comme ces demoiselles : vous lui rendriez justice , vous , M. Morissot, j'en suis sûre —

En écoutant ce panégyrique inspiré par la tendresse fraternelle , le vieux réfléchissait. Lorsque Fanny eut cessé de parler , il reprit :

— Vous êtes bonne aussi , mon petit ange ; quand vous aimez, vous aimez bien.... En vérité, plus je vous vois , plus je vous entends , et plus je trouve que vous méritez un meilleur sort.... Laissez-moi vous emmener....

— Et qu'irais-je faire avec vous ?

— Je vous donnerais des talens....

— Ce serait donc comme Claire ; mais c'est bon pour elle , moi , c'est différent.

262 LE SÉDUCriiUR.

— Pourquoi cela ?

— Parce qu'elle est musicienne , parce qu'elle est trop habile pour être ouvrière , au lieu que moi....

— Vous cesseriez de l'être. Songez donc , vous auriez de belles robes.... Et vos camarades de l'atelier , quel bonheur pour vous de les éclipser !

— Oh ! non , elles diraient du mal de moi comme elles en disent de Claire aujourd'hui, parce qu'elles prétendent que ma sœur aime à briller. Et quand ce serait vrai , si elle en est digne?.... Que ma sœur n'est pas riche et qu'elle ne fait rien : est-ce que ça les regarde , si ma sœur est assez jolie pour acquérir de la fortune par un beau mariage ? C'est l'envie qui les fait parler.... Mais nous oublions votre emplette, M. Morissol, allons....

Le vieux réfléchisssil encore ; elle proflta de sa distraction pour s'échapper et s'élança dans le magasin. 11 l'y suivit presque machinalement, et pendant qu'elle lui montrait des chemises de différentes sortes , il continua à demi-voix :

— Si vous vouliez pourtant , mon ange , vous se-

riez aussi bien mise et aussi habile que votre sœur ; vous auriez des parures qui vous iraient à ravir.

— Encore des complimens, répliqua-t-elle en riant, vous savez que je ne les aime pas , et je ne les aime guère, parce qu'ils ne me conviennent pas du tout. Ma sœur , à la bonne heure....

— Elle les aime donc ?

— Dame ! quand on les mérite.

— C'est bon à savoir ! — se dit à part lui le vieux séducteur qui n'insista plus dès-lors , acheva son emplette, et sortit. Fanny revint sur le champ à l'atelier.

— Eh bien ! — lui demandèrent ses compagnes avec un sourire ironique; eh bien! M. Morissot est-il content ?

— Je le crois , répondit-elle en regagnant son tabouret; ses chemises sont superbes.

— Ali ! oui, les chemises ; et toi aussi, sans doute, tu n'as pas été cruelle ?

— Mesdemoiselles , — répliqua vivement la petite en

relevant la tête avec fierté ; — je ne sais pas ce que vous entendez par là , mais si vous voulez parler des complimens que M. Morissot vient de m'adresser , je vous réponds que je m'y suis prise de manière à ce qu'il n'y revienne plus : j'en ai ri , voilà tout.

— Est-ce que vraiment elle aurait résisté ? Est-ce qu'elle voudrait être sage ? murmura l'une.

— Pas possible! Bah! on ne sait pas ; — ajouta une autre ; c'est ce que nous verrons !

— Elle en aime un plus jeune , et voilà ! Ah ! ouiche , la sagesse , charmante chose tant qu'on voudra, mais quand on a un cœur.... et on a toujours un cœur....

— Dieu ! A qui dis-tu ça , ma chère ?

Le reste du jour il ne fut plus question de rien parmi les ouvrières de madame Mollier , et Fanny put du moins rêver en liberté à son propre destin qui , en dépit de sa confiance en sœur Louise , ne se présentait pas sous des auspices bien favorables.

Quant à M. Morissot, il disait en s'en allant:

LE SEDLCTEIH

— Celle petile Fanny esl une sotie ; pour le momeiil j'y renonce : tant pis pour elle ! Mais sa sœur Claire , cette belle demoiselle qui n'a pas de fortune el qui aime à briller.... Ah ! ah ! il faut que je sache où elle demeure : c'est facile. Diable ! il y a une tante, un argus sans doute.... Je verrai ça, oui, parbleu! je la verrai.... De la beauté, une éducation qui , malgré son peu de richesse , ne lui permet pas de travailler.... J'ai triomphé d'obstacles en apparence plus insurmontables ; mais avec de la patience.... Allons , c'est décidé , car, encore une fois, jolie, ambitieuse, avec cela on va loin — Donc...

Nous ne savons pas au juste les conséquences tirées par le vieux séducteur des renseignemens que l'innocente enfant venait de lui fournir. Ce qu'il y a seulement de certain , c'est qu'arrivé à cette partie de son monologue il se tut , et que les paroles que sa bouche allait prononcer furent remplacées par un sourhe singulier; à ce moment aussi, un éclair de joie el de triomphe jaillit de ses yeux verts chaloyans au fond de leurs orbites. Ce qu'il y a de certain encore, c'est que l'esprit du mal ne peut pas avoir un regard et un sourire plus atroces à l'aspect de sa proie : un vieil-

lard méditant la perte d'une belle jeune fille , n'est-ce pas le démon travaillant à la chute d'une ame pure , cet ange de la terre ?

CHAPIIRE X.

Qui sur trois paie cinq, ne se peut.

Barème.

Je crois , Dieu me pardonne , que ce qui donne les vertiges de la peur à ce poltron , ce sont les pistolets chargés qu'il porte suspendus à l'arçon de la selle.

Maria Porter.

— Ah ! mon Dieu! — s'écria Fanny en se réveillant et en comptant sept heures qui sonnaient à Saint-Jacquesdu-Haut-Pas, — déjà si tard ! A quoi vais-je songer de dormir si long-temps quand j'ai de l'ouvrage qui

268 U^ lil DGET.

presse Madame Mollier se fâchera, et ce sera ma

faute.

Et vite, vite , l'ouvrière sauta à bas de son lit, s'habilla , refit sa couchette , donna un coup de balai sur le carreau , remit en place deux ou trois nippes qui traînaient çà et là : principe d'ordre et de propreté auquel elle avait manqué le jour précédent contre son habitude , probablement parce qu'elle avait veillé trop avant dans la nuit. Puis , lorsque son ménage fut fait ainsi que sa modeste toilette, elle jeta un fichu sur ses épaules , et sortit , une boîte de fer blanc à la main , pour chercher le sou de lait qui, avec le petit pain du même prix , devait composer son déjeuner. Mais ce n'était pas sans peine qu'elle se résignait à cette dépense ; avant de s'y décider, ouvrant une petite armoire pratiquée dans l'épaisseur du mur , elle avait regardé si un reste d'omelette , son souper de la veille , ne pourrait pas servir encore à son repas du matin. Hélas ! c'était impossible , et c'est pourquoi , en descendant les cinq étages qui la séparaient de la rue , elle répétait avec un soupir : « Allons , il le faut bien , puisque je ne peux pas faire autrement. »

Car aujourd'hui Fanny ne doit plus rien attendre

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que d'elle-môme pour subvenir à ses besoins; plus que jamais elle sent la nécessité d'une minutieuse économie; elle est libre maintenant, elle est maîtresse de son temps , propriétaire d'un mobilier b elle , d'un appartement à elle , d'une garde-robe à elle , de tout un petit ménage à elle : ses revenus , elle peut en disposer à son gré; mais ses revenus que sont-ils? Le salaire gagné par son travail de chaque jour ; et , en devenant ainsi indépendante, elle a contracté une dette énorme, la pauvre jeune fdle, non pas cette dette de la reconnaissance que son cœur paie avec usure âsa généreuse bienfaitrice , mais une autre , une dette d'argent , et elle a promis de l'acquitter.

C'avait été pour elle un bien beau jour que celui où, peu avant l'expiration du délai fatal accordé par madame Mollier, sœur Louise était venue la chercher au magasin , et , sans lui dire un seul mot , l'avait conduite tout étonnée à peu de distance dans le faubourg. A l'air mystérieux de sa seconde mère, Fanny se doutait bien alors que celle-ci lui avait trouvé un asile, mais elle était loin de s'attendre à la surprise qui lui était réservée. Entrant à la suite de son guide dans une étroite et obscure allée , elle vit le portier d^ la

maison remettre une clé à la religieuse qui , toujours muette, lui fit signe de monter avec elle. Elle obéit. Après avoir gravi cent marches environ d'un escalier rapide et tortueux, arrivées sur un palier à peine éclairé par la lumière douteuse d'un jour de souffrance, elles s'arrêtèrent. La sœur ouvrit une petite porte e,t dit en appuyant sur les derniers mots :

— J'entre la première , mon enfant; je suppose que tu le veux bien.

Fanny trop étourdie de ces paroles pour en comprendre le sens, se précipita dans la mansarde dont sur-le-champ, avec une joie enfantine, elle se mit à faire l'inventaire. Sa protectrice s'était assise et la regardait en souriant, jouissant de son bonheur.

Il y avait de quoi être heureuse en effet ! la mansarde était meublée simplement, mais tout était neuf: un lit en bois blanc , une paillasse et deux bons malelats , une commode et trois chaises ; de plus , les ustensiles indispensables , un poêlon , un réchaud , et en face de l'unique fenêtre , sur la cheminée , une glace de six pouces carrés dans laquelle tout de suite Fanny s'est examinée avec complaisance. Mais ce qui surtout attira son attention , ce fut un assez gros i)a-

quel contenu dans une serviette et déposé sur la commode. L'ouvrière aurait bien voulu savoir ce qui était dedans, et déjà, en passant le reste en revue, elle avait jeté sur le paquet mystérieux plus d'un coup d'œil brillant de curiosité; un geste de sœur Louise lui permit de l'ouvrir. Elle ne se le fît pas dire deux fois; en une seconde les épingles furent détacbées. Ce fut alors que le cœur de la jeune fille s'épanouit d'aise et d'étonnemenl. Le premier objet qui s'offrit à elle était une robe de couleur foncée; elle la prit; enhardie par l'air bienveillant de la religieuse, elle la laissa tomber devant elle et ne put s'empêcher de s'écrier :

— C'est singulier, on dirait qu'elle a été faite à ma taille !

— Continue , dit la sœur.

Après cela , une seconde robe , en tout semblable à la première; puis une troisième , blanche celle-là , et destinée sans doute à être mise aux grands jours ; trois tabliers , autant de bonnets , dont l'un , plus joli que les autres , devait très-bien accompagner la robe blanche ; enfin des chemises , des draps, des bas et des serviettes : rien n'avait été oublié. L'examen de tant de richesses n'avait pas duré long-temps. Fanny se

tenait debout, toute rouge et interdite, regardant tour à tour l'ameublement luisant de propreté , les effets étalés devant elle , cette mansarde où personne ne demeurait et qui bien certainement attendait un propriétaire ; tour h tour aussi une voix secrète lui disait : « ce propriétaire, Fanny , c'est toi. » Et puis c'eût été un si grand bonheur, qu'elle n'osait pas trop s'arrêter à cette espérance. Ensuite, de temps en temps elle jetait un coup d'oeil furtif sur sa bonne amie, qui, grave et conservant son sérieux, semblait penser à toute autre chose. Cinq minutes se passèrent ainsi dans le silence ; on eût entendu les battemens du cœur de l'ouvrière. A la fin , Louise eut pitié de son anxiété :

— Eh bien ! tu ne devines pas? dit-elle.

Ces paroles, et surtout le ton dont elles avaient été prononcées , furent une révélation certaine de ce qu'elle espérait pour la petite qui répliqua :

— Tout cela est donc pour moi? — Sa joie était grande , et cependant une larme vint briller dans ses yeux , et , roulant le long de sa joue , se rencontra sur ses lèvres avec un sourire. — Oh ! merci , sœur

Louise, merci! C'est vous à qui je dois taiU déjù qui voulez que je vous doive encore davantage.

— Oui , mon enfant , tout cela est à toi ; mais ne me remercie pas , j'aurais désiré faire mieux.

— C'est bien assez, ma bonne amie.

— Ne me remercie pas , te dis-je , et écoute-moi : je t'avais promis de ne pas t'abandonner ; tu vois que je t'ai tenu parole.

— Oui , et moi qui craignais.... Oh! je vous demande pardon !

— Tu doutais donc de moi , petite? Ce n'est pas bien. Mais ne parlons plus de cela. Dans quelques jours , demain si tu veux , tu viendras occuper celte chambre.

— Tout de suite, si ça ne vous contrarie pas.

— Tu es la maîtresse. Te voilà à l'abri du besoin ; maintenant le reste te regarde.

— Oh ! merci ! Que de bonheur et que de reconnaissance !

— Tu m'interromps toujours ; laisse-moi achever , 1. 18

et peut-être ne seras-tu pas si contente après m'avoii entendue. Vois-tu , ce logement , ces meubles , ces robes , ce petit ménage , je ne te les donne pas, Fanny, je ne le puis pas, mon enfant; je ne fais que te les prêter. Tout cela coûte deux cents francs : souvienst'en bien. De plus , ton loyer est de cent francs par an; j'en ai payé un terme, vingt-cinq francs. Ne t'inquiète pas pour l'avenir : je paierai quand il le faudra ; mais aussi , mets-toi cela dans ta petite tête , il faut que tu me rembourses mes avances. Calcule, sois économe. Tu auras de l'ouvrage tant que tu voudras , tu ne seras donc pas malheureuse , et lu pourras prendre sur ton gain de chaque jour pour t'acquitter envers moi... C'est une dette sacrée que tu contractes; l'argent que j'ai dépensé pour toi , c'est le bien des pauvres , mon enfant.

A vrai dire, cette proposition avait singulièrement refroidi l'enthousiasme de Fanny, et ce fut en hésitant qu'elle hasarda cette objection :

— Mais , ma sœur , si (,-a m'est impossible...

—> Je ne te demande que ce que tu j)eux faire ; je veux que tu sois sage et bonne fille comme tu l'as été jusqu'à présent. Tu te rappelles la promesse adressée

à ta mère sur la tombe de ton père , Fanny ; eh bien ! c'est la continuation de cette promesse que j'exige de toi maintenant. Allons , ne pleure pas ; je n'ai pas eu l'intention de t'affliger. Que réponds-tu ? Si tu refuses, je ne t'en aimerai pas moins.

— J'accepte , et je vous jure de me rendre digne de vos bontés. Je travaillerai tant que je viendrai à bout avec l'aide de Dieu et du souvenir de ma bonne mère de ne rien vous faire perdre , à vous qui la remplacez si bien pour moi...

— G 'est bien , je suis contente, — répondit la religieuse en l'embrassant avec tendresse ; — ilj a plus , ma chère petite , je n'ai pas la pensée de t'effrayer, je ne serai pas exigeante , va ! Cependant il est bon de régler nos comptes ; qu'aimes-tu mieux ; me payer par semaine ou par mois ?

— Comme vous voudrez , ça m'est égal .

— Et à moi aussi ; allons, tu fixeras cela toimême : j'ai confiance en toi, Fanny. Seulement ne manque pas à la parole que tu viens de me donner ; car, vois-tu, je ne suis pas riche, et j'ai fait pour toi plus que mes moyens ne me le permettaient; mais je

27C Vti BUDGET.

compte sur ta bonne volonté. Dorénavant c'est ton affaire de l'entretenir; quant à ton loyer, je te le répète, que cela ne te tourmente pas ; j'y pourvoirai , et pour me rembourser je te laisse tout le temps nécessaire. Es-tu contente ?

— Oh ! oui , et vous n'aurez pas obligé une ingrate, ma sœur , je vous en réponds .

— Je le savais d'avance : sans cela , si je ne t'avais pas si bien connue , nous ne serions ici ni l'une ni l'autre.,.. Voilà tout ce que j'avais à te dire.... Nos conventions sont faites ; lu y seras fidèle , j'en suis persuadée. Maintenant que décides-tu? Veux-tu rester ici et que j'aille au magasin chercher ce que lu y as laissé?

— Je n'osais pas vous prier de prendre celle peine , ma bonne amie , mais je réfléchis qu'il vaut mieux que je vous y accompagne. J'ai sur moi la clé de ma table de là-bas , et c'est dans le tiroir que j'ai serré mon petit livre de prières , vous savez : je ne voudrais pas qu'il restât si loin de moi un seul jour-

Comme Fanny parlait , Louise la regarda , et sans doute elle com[)rit toute la piété filiale renfermée dans

ces simples expressions , car elle s'approcha d'elle , l'attira dans ses bras et déposa un baiser sur le front blanc de la jeune fille qui rougit, toute fière de cette marque d'amitié. Satisfaite et d'une voix tremblante d'émotion :

— Eh bien ! mon enfant , retournons ensemble chez madame Mollier, dit-elle; en même temps tu lui demanderas de l'ouvrage. Puis tu te mettras au fait de ton nouveau logement, et nous dînerons toutes deux comme de vieilles amies.

— Oh ! de tout mon cœur.

Et là-dessus , elles étaient sorties.

— Elle me tiendra parole , — se disait en elle-même sœur Louise pendant la route , — l'engagement qu'elle vient de prendre la préservera des dangers de cette liberté si funeste à son âge. Non , je n'aurai point à me repentir de ma confiance.

Car c'était là son unique motif , à la prudente religieuse : en ne faisant à Fanny que des avances au lieu d'un présent, en exigeant la restitution de son bienfait , en contrariant même ses propres inclinations par cet arrangement , ce n'était certes pas son

intérêt, à elle , mais celui de son obligée qu'elle avait en vue : elle voulait que , forcée à l'économie par la pensée d'une dette à acquitter , pensée toujours présente , et qu'elle se promettait bien de lui rappeler si par hasard le besoin s'en faisait sentir , la jeune ouvrière apprît à connaître le prix des choses de la vie ; elle voulait surtout que , sans cesse retenue par la crainte d'une dépense inutile , Fanny ne se laissât pas aller à des désirs de dissipation et entraîner avec ses compagnes dans ces bals où la moindre perte qu'on puisse faire est encore celle du temps. Elle savait qu'à quinze ans le plaisir a tant de charmes , et que pour une pauvre Olle qui n'a de fortune que ce qu'elle gagne , du plaisir à la corruption il y a si peu loin ! Aussi , dans sa prévoyante sagesse , s'érigeant en providence et veillant sur la fille de son amie , sur cette enfant qui lui avait été confiée par un père au lit de la mort, elle s'attachait à défendre la petite contre elle-même. Faut-il lui reprocher d'avoir, pour arriver à son but , manqué à cette parole de Dieu qui commande de dire en tout et toujours la vérité?

De son côté , Fanny songeait à la dette qu'elle avait acceptée , elle pensait déjà à combien de privations il lui faudrait se soumettre pour en voir la fin ; du moins

tlîf BUDGET. 279

pourrait-elle y parvenir? C'était là toute sa crainte de ne le pas pouvoir : sous le coup de cette appréhension» elle hochait bien sa jolie tête , ses lèvres rosées formaient bien une petite moue toute sérieuse , mais la joie l'emportait en elle : l'avenir était si riant en comparaison de ce qu'elle redoutait quelques heures auparavant , elle allait dire adieu pour ne les revoir qu'en passant à ses malignes camarades , elle allait être libre , et le sentiment de la liberté qui fait bondir le cœur se joignait chez elle à la conviction que sa protectrice avait foi en sa bonne conduite; elle était tout à la fois heureuse et fière ; puis elle repassait» dans sa mémoire, et son logement et ses meubles, et ses robes , et le reste : après cela , qu'importaient les privations si dures , si longues qu'elles dussent être ? Elle y était accoutumée. Oh ! oui , ce fut un beau jour pour l'orphehne que celui-là ! Et le soir, après le dîner proposé par sœur Louise , quel plaisir de s'installer dans la mansarde , de placer son petit trousseau dans les tiroirs de la commode , d'approprier ses ustensiles de cuisine , de mettre chaque chose à sa place, préludant ainsi à une existence bien réglée dont toutes les minutes devaient avoir leur emploi fixe. Quelle joie , disons-nous , de se sentir si riche !

?80 UIV BUDGET.

— Maintenant, mon enfant, avait dit la sœur, il faut que je te quitte : tu sais ce que je t'ai dit. Ah ! lin mot encore. .J'aurais pu te faire entrer dans un autre magasin : avec tes talens en lingerie ce n'aurait pas été difflcile , mais je crois qu'ici tu seras mieux , n'est-ce pas ?

— Oh ! oui , bonne sœur !

— D'ailleurs , j'ai voulu te fournir les moyens d'acquérir quelque chose. Malgré la meilleure volonté du monde , quand on ne travaille que pour les autres et qu'on n'a rien le découragement peut vous prendre , au lieu que l'ouvrage est mieux fait et plus vile lorsqu'on peut se dire : « Avec ce gain-là , j'augmenterai mon avoir. » J'ai voulu que tu pusses te dire cela , Fanny , parce que je suis sure que tu es incapable de me tromper jamais et de me donner du chagrin de ce que j'ai fait : ton sort dépend de toi , à présent. Adieu !

— J'espère que vous viendrez me voir, comme au magasin, quoique je demeure un peu haut et que ça vous fatiguera peut-être. Vous serez certaine de me trouver ici comme là-bas , à moins que je ne sois à porter de l'ouvrage ; mais je ne resterai pas long-temps

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dans mes courses. Adieu ! bonne nuit , Dieu vous conserve !

— Et toi aussi , mon enfant !

Et quelques instans après , arrivée au bas de l'escalier , elle disait au portier de la maison , en lui mettant une pièce d'argent dans la main :

—7 Voici pour la peine que vous prendrez d'aller chercher mademoiselle G ranger lorsqu'on viendra la demander , car je vous prie de ne laisser monter personne chez elle, personne, entendez-vous....

— Suffit, je comprends, — répondit celui-ci avec un sourire malin ; — d'ailleurs , Madame , soyez tranquille, la maison est honnête, et je ne souffrirais pas.... Ah ! ben oui ! qu'on vienne s'y frotter.... Innocente jeunesse , ça ne se doute de rien.... Le plus souvent que je permettrais ! Je suis connu pour ma moralité. Fiez-vous à moi.

— C'est bon , comptez que je n'en resterai pas là.

— Vrai , ça serait un meurtre , — murmurait-il encore après que la religieuse fut partie ; — la petite a l'air de l'enfant qui vient de naître. C'est pas l'em-

barras , comme on dit , n'y a pire eau que l'eau qui dort.... Fin finale, voilà toujours un profit, et ça se prend , d'autant plus qu'il n'y en a pas trop souvent

Restée seule , Fanny avait contemplé encore une fois cette mansarde , son domaine ; encore une fois , malgré l'heure avancée , elle avait admiré un à un ses meubles ; elle avait aussi jeté un regard d'intimç satisfaction sur son trousseau , sur ses belles robes neuves , elle n'avait pas non plus oublié sa glace, puis elle s'était mise à genoux devant son lit , et avait ^)rié Dieu , le remerciant et lui demandant de ne pas l'abandonner.

Dix minutes environ après être descendue pour chercher sa modeste provision de la journée , le matin que nous l'avons entendue se plaindre de son sommeil trop prolongé , Fanny rentra dans sa mansarde , alluma son réchaud , et pendant que le lait chauffait , elle prépara sa tâche en retard , puis elle déjeûna lestement et se mit au travail avec ardeur. Nous savons que cet ouvrage était attendu. Mais tout en poussant l'aiguille , l'active lingère ne cessait de réfléchir h sa position ; elle établissait ses recettes et ses dé-

penses , elle cherchait , ne pouvant augmenter les unes , à diminuer les autres ; sa tête se perdait dans des calculs sans nombre qu'il lui était impossible de fixer, car depuis trois semaines qu'elle avait quitté l'atelier de madame Mollier , celle-ci avait si bien tenu parole et lui avait fourni tant de charmans colifichets à confectionner , en un mot , Fanny avait tellement été occupée depuis ces trois semaines , qu'elle s'était vue chaque jour forcée , pour ne pas perdre son temps , de renvoyer à un heure moins bien employée le règlement de ses comptes avec elle-même. Aussi ce jour-là , sur lequel elle s'était décidée à prendre quelques instans pour en finir avec ses inquiétudes , les sept heures sonnant au moment de son réveil à l'horloge de l'église voisine lui avaient-elles causé un mouvement de dépit bien prononcé , et sa main couraitelle maintenant avec une rapidité incroyable.

Heureusement la besogne lui était familière et le fini du travail ne perdait rien à cette viffesse qui chez une autre moins habile n'eût pas manqué de tout gâter ; heureusement encore , la jeune fille s'était exagéré la longueur de sa tâche ; grâce au ciel , vers le haut de la journée , tout fut terminé. Il est vrai que

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dans sa préoccapation elle avait oublié son second déjeuner. Mais qu'est-ce que cela faisait ? elle n'avait pas eu faim. Toutefois , elle se ressouvint du morceau d'omelette qui lui était resté la veille; elle le tira de son armoire et se mit à le dévorer à la hâte. Cinq minutes , et le maigre repas touchait à sa fin :

— Bon , dit-elle alors , j'en suis quitte pour aujourd'hui ; madame Mollier ne m'attend qu'à cinq heures; j'ai le temps.... D'ailleurs, si on me donne d'autre ouvrage , je veillerai plus long - temps ce soir....

Et sur le champ elle versa quelques gouttes d'eau dans son encrier qui était à sec , s'assit devant sa table , une plume à la main , une feuille de papier devant elle et entassa chiffres sur chiffres , biffant , raturant , diminuant les dépenses qu'elle trouvait trop fortes. Malgré tous ses efforts cependant , il paraissait qu'elle ne pouvait parvenir à établir une juste balance , car la feuille étant remplie jusqu'aux bords dans toute son étendue , elle la froissa avec un mouvement d'impatience et la jeta dans le foyer , puis elle en chercha une seconde et recommença. A celle-ci en succéda une troisième , et Fanny n'avait pas été plus

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heureuse. En vérité , ce devait être un budget bien ' embrouillé et bien difficile h éclaircir , car la sueur mouillait le front de l'ouvrière qui , après sa dernière tentative inutile , avait appuyé sa tête sur son bras et demeurait dans cette attitude du découragement, le regard fixé sans le voir sur ce papier, témoignage écrit de son impuissance.

Dire les pensées qui à cette heure lui traversèrent le cerveau , raconter le drame qui se joua dans sa tête lorsqu'elle eut acquis la certitude terrible qu'elle ne pouvait faire face à ses engagemens avec sœur Louise, nous n'en aurions ni la puissance ni le courage , car bien certainement elle souffrait , la pauvre petite : deux grosses larmes roulaient dans ses yeux. Elle resta ainsi long-temps accablée , immobile sur sa chaise.

— Oh ! mon Dieu ! s'écria-t-elle enfin , je m'en doutais presque : j'ai beau faire , je ne trouve pas mon compte. Ce n'est pourtant pas ma faute ; j'économise sur tout, je ne demande pas mieux que de me priver pourvu que j'arrive à rembourser ce qu'on m'a avancé , et il n'y a pas moyen ! Que c'est donc triste! Aller dire à sœur Louise que je ne peux pas la

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■payer, elle qui croit que c'est possible : qu'est-ce qu'elle pensera de moi ? Que je suis une dépensière ou une ingrate ! Mon Dieu! mon Dieu! moi qui étais si heureuse de vivre en chambre ! Mais peut-être, — ajouta-t-elle après un instant de réflexion, et un éclair d'espérance vint illuminer sa physionomie et sécher ses pleurs ; — peut-être que je me suis trompée dans mon addition. Ah ! si je ne l'avais pas bien faite ! Ça ne m'élonnerait pas : je ne suis guère habile.

Rassurée par cette chance de salut elle reprit lentement , pour conserver plus long-temps sa nouvelle et dernière espérance, ses calculs article par article, s'arrêtant à chacun d'eux , en faisant suivre l'énoncé d'observations qui prouvaient qu'en effet dans son impuissance la mauvaise volonté n'entrait pour rien.

« — Voyons , continua-t-elle ; nous disons d'abord que je gagne par jour trente-cinq sous , quelquefois plus , quelquefois moins , je peux me tabler là-dessus. — Elle s'interrompit , et leva la tête avec fierté : —Trente-cinq sous ! C'est pourtant joli , poursuivitelle, combien y en a-t-il qui n'en gagnent pas tant à mon âge ? Avec ça on ne meurt pas de faim ; et dire

que je n'en ai pas assez ! Je mets ça là , à côté , c'est mon avoir. Aux dépenses j à présent !

» Loyer cent francs. — Ma bonne amie a payé le premier terme , elle m'a même promis d'avancer les autres à nresure qu'ils viendront ; mais , c'est égal , au bout de chaque terme je veux la rembourser.... Voyons ; cent francs par an, font par mois , huit fr., six sous, trois liards, moins quelque chose, mais enfin comptons ça. Par conséquent, c'est par jour.... Oui, c'est bien ce que j'ai déjà trouvé : cinq sous et demi ; il y a même un peu plus, mais c'est si peu que ça ne vaut pas la peine de m'en occuper, cinq sous et demi, voyez donc , rien que pour le loyer.... Comme c'est cher! — et un soupir accompagna cette réflexion. — Enfin puisque ça ne peut pas être autrement , il faut se résigner : il faut dire aussi que mon logement est gentil comme tout. Nous disons , en tête de la liste 5 sous 2 liards.

» Après , la nourriture , par jour, quinze sous : — le matin, pain et lait, deux sous ; à deux heures, second déjeûner, pain et fromage d'Italie , cinq; à souper, haricots ou œufs sur le plat , quelquefois une côtelette, avec le pain, huit, en tout quinze. C'est vraiment

énorme et pourtant je bois de l'eau. Oh ! il n'y a pas là à dire, il faudra que j'épargne sur ce chapitre : je

prendrai tout ce que la saison offrira de meilleur marché , ce qui me brûlera le moins de charbon ; de cette manière , je pourrai peut - être rabattre trois sous , ce sera toujours ça de gagné. Ah ! Dieu ! j'y pense , et moi qui voulais avoir un chat pour me tenir compagnie. Pauvre Mimi , c'est impossible , ça coûte encore à nourrir un chat. Allons , j'y renonce pour le moment; j'en aurai un plus tard, quand je serai quitte avec sœur Louise : c'aurait été cependant bien agréable ! — Ici un nouveau soupir. — En attendant, je dis 15 sous.

» Chandelle, charbon, quatre sous par jour.— Ça ne peut pas être moins, encore je ne compte pas qu'il me faut de temps en temps un briquet phosphorique et des allumettes ; ça me fait songer que par ici les bi iquets ne valent rien, et que celui que j'ai trouvé en entrant ne peut plus guère servir. Un de ces dimanches que j'irai me promener avec ma bonne amie j'en achèterai un autre. ....... 4 sous.

» Blanchissage , savon. — J'avais mis deux sous, c'est trop :jepeux retrancher au moins deuxliards. Moi,

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je savonne presque tout mon linge; chaque samedi soir ou bien le dimanche ma'tin , mes bas , ma chemise et mon bonnet de la semaine. Le plus cher, c'est la blanchisseuse , et je ne lui donne que les draps et les torchons. C'est peut-être trop aussi d'une paire de draps par mois ; dorénavant je n'en mettrai qu'un dans mon lit et je le ploierai en deux.... Bah ! ça ira tout de môme ; faut savoir se gêner , et je n'en dormirai pas moins bien , d'autant mieux que l'hiver j'aurai plus chaud. Alors je peux faire en toute sûreté la diminution que je viens de dire. Ainsi je biffe les deux sous, voilà! et j'établis 1 sou 2 liards.

Ah ! enfin je suis donc parvenue à économiser quelque chose !

» Fil , aiguilles , coton , etc. — Je ne sais pas ce que ça veut dire , mais on dirait que c'est fait exprès pour moi ; j'use d'aiguilles comme d'aiguilles ; elles cassent toutes , et puis , il me semble que j'emploie deux fois plus de fil et de coton qu'à l'atelier. Ce n'est pas l'embarras , pour broder, pour faire des chiffres aux coins des mouchoirs, il en faut ! Sans compter que je fais l'avance de tout cela , puisque madame Mollier ne me le paie qu'après , et voilà ce qui

m'ennuie le plus , car je n'ai pas de crédit , moi , et je suis obligée de prendre sur un jour de quoi me fournir l'autre : avec ça qu'il y a des momens où mon fil se brise à chaque minute et c'est autant de dépense ; la maîtresse ne songe pas à ça , et ça va loin au bout de l'année. Je dis donc qu'il est impossible de mettre pour cet article-là moins de, par jour. 2 sous.

» Entretien devêtemens, de chaussure, etc. — Par exemple je pourrais , h toute force , ne pas m'inquiéter de cette dépense-là, puisque sœur Louise m'a montée tout à neuf, mais je dois prévoir l'avenir et il ne faut pas espérer que mon trousseau ne s'usera pas. Avec de l'économie tout de même il y aura moyen de ne pas tant mettre de côté pour cet objet... Qu'est-ce que je dis donc ? Ne voilà-t-il pas que l'autre jour , dans la rue , en portant mon ouvrage , il s'est rencontré sous mon pied un morceau de verre qui a coupé mon soulier , et certainement si je ne le fais pas raccommoder ou si je ne le raccommode pas moimême.... Voyons donc dans quel état il est. — Elle se leva , courut chercher sous son lit la chaussure endommagée , et l'exposant au jour de sa fenêtre , reconnut une énorme coupure à quelques lignes de la

semelle; — que c'est donc ennuyeux! — conlinua-t-elle alors, — voilà encore du fil et du temps que ça me coûtera , et malgré tout ça ne durera pas long - temps , après quoi il m'en faudra une autre paire. Que c'est donc ennuyeux! et c'est à moi qu'un accident pareil arrive comme si j'avais de l'argent mignon pour le réparer ! Oh ! j'avais tort de vouloir retrancher làdessus. Je m'en tiens donc à mon premier calcul : par jour. 4 sous.

» Enfin, pour les cas imprévus, deux sous par jour. — Il faut être prudente , et mettre toujours quelque chose en réserve : on ne sait pas ce qui peut arriver. Ah ! justement, hier au soir en fermant ma croisée , n'ai-je pas comme une maladroite fait une étoile à un carreau : pour peu que j'y touche à présent , il va voler en éclats. J'aurais bien la ressource du papier, mais ce ne serait que pour un temps ; d'ailleurs , je n'y vois pas trop clair ici.... Et puis, si je laissais tomber une assiette , et je n'en ai que quatre , et si sœur Louise venait à examiner mou ménage, elle ne serait pas contente . Allons , nous disons donc .... 2 sous .

» Voyons le total à présent.... Il me semble que je

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n'ai rien oublié el que d'un autre côl6 je n'ai rien porté trop haut. . . Le total, c'est. . . ah ! mon Dieu ! . . 34 sous .

» Et je n'en gagne que trente-cinq! — Ici elle s'arrêta ; ce n'était plus un sentiment de fierté qui brillait dans son regard , et qui se faisait lire dans toute son attitude comme au commencement de son calcul ; elle était accablée.

» Le total de mes dépenses s'élève k trente-quatre sous , s'écria-t-elle , et je n'en reçois que trente-cinq ! Il ne me reste donc qu'un sou par jour pour acquitter ma dette; un sou, quand il m'en faudrait plus de cinq pour la payer dans deux ans ! un sou ! Eh ! mon Dieu ! combien vais-je mettre de !temps pour que le mobilier et les effets soient à moi , bien à moi ? Avec ça , que je ne compte pas que j'aurai besoin de bois l'hiver. Mais, c'est égal, je m'en passerai.... j'aurai une chaufferette , ça me sufflra. Un sou ! Comme il en faudra des jours pour aller à deux cents francs ! »

Tout de suite , sans s'arrêter , elle voulut savoir à quoi s'en tenir. Mais pour elle , le calcul était difficile , d'autant plus que l'inquiétude troublait sa pauvre -tête ; à force de patience et de ténacité néanmoins elle en vint à bout. Et comme elle frissonna , comme

UN BUDGET. VXi

sa main devint tremblante quand il lui fallut écrire le résultat énorme de sa multiplication , tant le nombre des jours était prodigieux !

— « A un sou par jour, pour faire deux cents francs, ça demande.... — Et ses lèvres se refusaient à balbutier les mots suivans : — Ca demande onze ans , un mois et dix jours. Ah! je n'en finirai jamais. »

Elle n'en dit pas davantage; il lui semblait que ces onze années, c'était un siècle. Elle demeura ainsi anéantie pendant quelques minutes, s'efforçant de repousser toutes les pensées qui l'eussent ramenée au sentiment d'une position que son imagination timorée ne lui faisait envisager qu'avec une terreur indéfinissable. Mais elle échoua dans cette tentative comme dans les autres ; toujours devant elle sœur Louise lui disant que, pour lui rendre service , elle avait pris sur l'argent des pauvres ; toujours la religieuse lui répétant qu'elle ne lui demandait rien qui ne fût possible; toujours elle, Fanny , promettant à sa bienfaitrice de la rembourser, et toujours aussi cette impuissance désespérante de tenir sa parole avant cet immense espace de temps : onze ans , un mois et dix jours !

Tout à coup les réflexions de l'ouvrière prirent ua

maison ; — un journaliste, messieurs, c'est-à-dire je me trompe , mieux que cela , le directeur d'un journal de l'opposition, qui donne joliment du fil à retordre aux nobles et aux prêtres. Vous l'entendrez parler : cela vous fera plaisir, j'en suis certaine. En attendant, si vous vouliez toujours commencer une partie d'écarté , voici la table , les cartes. Allons !

— Moi je ne refuse pas, réplique M. Girard ; j'aime assez de temps en temps à faire une petite partie d'amitié, pas chère, dix sous ou cinquante centimes, tant que ça peut aller. Mais, madame Féret , j'espère que vous n'oubliez pas, vous nous avez promis.... et Mademoiselle sera assez bonne pour faire honneur h votre promesse.

— Qu'en dis-tu, Claire?

— Je ferai ce qu'on voudra , ma tante , trop heureuse d'être agréable à ces messieurs et à ces dames.

— Eh bien ! dans un moment ; nous avons tout le temps nécessaire. Je parie contre vous , M. Girard.

Et en se dirigeant vers la table de jeu , elle glisse dans l'oreille de sa nièce : — Tâche donc de faire causer M. Anatole. — Et un regard significatif accompagne cette insinuation.

I^ jeune homme, en effet, n'a pas ouvert la bouciie

depuis le malencontreux compliment dont il n'a pu sortir , et maintenant debout à la même place , cloué au plancher , il se contente de dévorer des yeux la belle jeune fille qui sur l'invitation de sa tante s'approche de lui et lui adresse avec un charmant sourire deux ou trois questions sans qu'il puisse trouver un mot pour y répondre. A la fin cependant, encouragé par le ton de bonté qu'elle sait si bien prendre , comme elle lui demande s'il aime la musique et que, se livrant à son enthousiasme, elle ajoute que cet art est le premier de tous, qu'il élève l'a me , agrandit l'imagination , console dans la peine , et fait couler de ces larmes si douces qu'on ne les donnerait pas pour le rire le plus franc et le plus joyeux :

— C'est vrai , réplique-t-il. Toutes les fois que j'entends de la musique , moi , ça me donne envie de danser.

Un peu déconcertée par celte singulière manière de confirmer ce qu'elle vient de dire , elle se tait un instant, mais il faut bien soutenir la conversation.

— Sans doute vous connaissez un instrument , poursuit-elle ; avec le goût si décidé que vous exprimez , je serais étonnée que cela ne fût pas.

l'expression de la douleur et un sourire, éclos sur ses lèvres, dérida son front tout à l'heure rembruni. C'est qu'elle venait de faire ce raisonnement bien simple qui répondait victorieusement à ses craintes :

— « Puisque sœur Louise est bonne , puisque elle est pour mol une seconde mère , elle ne peut pas être plus exigeante qu'il ne m'est possible à moi d'être économe ; elle se contentera donc de ce que je pourrai lui remettre , pourvu qu'elle soit bien certaine que je fais démon mieux, et elle peut l'être. Ma pauvre mère , si elle vivait , n'en demanderait pas davantage : ainsi, je dois me tenir tranquille et sans inquiétude. »

Ce raisonnement s'était offert à l'esprit de Fanny , et elle en avait tiré sa conséquence rassurante en moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour l'écrire. Après quoi elle avait ajouté : — « Que je suis donc sotte ! Pourquoi n'ai-jepas songé à ça plus tôt. » — Et c'était en ce moment que la jeune fille avait souri. Elle avait raison de sourire ; mais elle ne se trompait ^as non plus en se reprochant d'avoir tant tardé à penser à cela : elle avait raison , car tout cela c'était vrai , et , faute d'un instant de réflexion , elle s'était donné tant de mal !

Ui\ BUDGET. 297

Il était près de cinq heures ; Fanny enveloppa d'un foulard l'ouvrage qu'elle avait terminé , chaussa à la hâte ses souliers troués dont la vue lui coûta bien un petit soupir ; mais elle était si joyeuse maintenant qu'il ne lui fallut pas un grand effort pour l'étouffer. Enfin, le cœur léger , après avoir jeté un coup d'œil sur un volume ouvert et placé sur sa commode , elle descendit lestement les cent marches de son escalier et se rendit au magasin de madame Mollier.

Ce volume que l'ouvrière a regardé en sortant de sa mansarde , c'était le legs de sa mère remis en ses mains par la Religieuse , le livre de prières où il y avait une page blanche sur laquelle Madeleine recommandait à sa fille d'être bonne , de travailler et de ne rien cacher à sœur Louise. Ce livre, la pieuse enfant le conservait avec respect et dévotion : c'était là tout ce qui lui restait d'une mère chérie dont le souvenir l'avait aidée à supporter ses petits chagrins ; elle ne l'eût pas donné pour une grande richesse , car avec lui elle se sentait riche , avec lui elle avait un bien que ne donne pas la fortune : la paix de la conscience et le contentement de soimême. Tous les matins , dans le but de s'exciter au travail et de remplir toutes ses promesses , elle relisait la

phrase écrite par Madeleine: c'était \h sa prière , et elle se remettait ensuite à l'ouvrage avec une ardeur nouvelle. Il lui semblait que ce qu'elle avait lu Madeleine elle-même venait de le lui adresser. Mais elle avait soin de laisser le volume ouvert à la page blanche , soit pour l'avoir sans cesse sous les yeux, soit pour la rencontrer en rentrant après une course, afln qu'alors l'exhortation maternelle lui fût un châtiment ou une récompense. Chaque soir aussi elle la relisait, ens'interrogeant elle-même , cherchant à savoir si ce qu'elle avait fait dans la journée elle pourrait sans effroi le confier à sa protectrice. Cette habitude de piété filiale , ce commerce de cœur à cœur entretenu avec un être dont la place ne pouvait être, suivant elle, que parmi les anges , lui avaient donné un courage et une force au-dessus de son âge, l'avaient rendue patiente et douce en face des tracasseries suscitées par l'animosité de ses camarades de l'atelier , lui avaient enfin fait voir un plaisir plutôt qu'une peine dans le travail , une jouissance ineffable dans l'accompiissement de ses devoirs. Comment n'aurait-elle pas continué à écouter ce conseiller qui , pour être muet , n'en parlait pas moins éloquemment à son ame ? Et si jusqu'alors elle a recherché ses avis où elle ne puisait qu'un encouragement

à bien faire, pourquoi les refuserait-elle aujourd'hui qu'elle y trouve une sauve-garde ?

Oh ! non , elle n'est pas si insensée que de se dépouiller de cette arme à l'approche de l'ennemi ! Quand par instans elle tremble , vite son refuge est là : elle prend son livre, pense à sa mère et se rassure. C'est que l'ennemi est formidable en effet !

Depuis quelque temps , bien avant de quitter le magasin de madame Mollier, des idées étranges venaient l'assaillir et maintenant ces idées sont plus acharnées que jamais. Nous l'avons dit plus haut, Fanny a quinze ans ; à cet âge où l'instinct se révèle et commence à s'effrayer , à cet âge où la pudeur devient plus craintive , elle se réveillait de son sommeil d'enfant , comprenant ou , pour mieux dire devinant bien des choses.

Ce n'est pas à ses quinze ans seuls qu'elle doit ces révélations , d'abord incompréhensibles. Souvent à l'atelier elle a entendu sortir de la bouche de ses compagnes des mots qui l'ont fait rougir sans qu'elle sût pourquoi, et malgré ses efforts ces mots qui l'a-

voient frappée sont restés dans sa mémoire; elle les a répétés maintes fois dans la solitude de son cœur , ne pouvant en saisir le sens , mais troublée néanmoins et palpitante comme si ses pensées de ce moment étaient un crime. Souvent aussi on lui a parlé du bal de la veille , des plaisirs de la danse , des jeunes cavaliers si aimables , si gentils , de la gaîté folâtre qui règne dans ces sortes de réunions , et tout cela donnait à réfléchir à l'ignorante.

Et maintenant qu'elle est seule et libre, la tentation devient plus forte; elle voudrait aussi connaître ces plaisirs qu'on lui a vantés , ces soirées tourbillonnantes où l'on ne pense pas au lendemain, ces danses légères qui font oublier les peines de la veille, ces jeunes gens dont le langage est si éloquent et va droit au cœur.

Oui, Fannyest curieuse de toute cette nouveauté, malgré elle , car elle résiste , la pauvre enfant ; il y a desinstans où ses yeux se voilent comme d'un nuage, où une langueur indicible s'empare de ses facultés , des inslans où elle est heureuse et souffrante tout à la fois. Que l'on juge d'après cela si elle est assez folle pour se

priver (le son unique égide, en butte qu'elle se trouve h de pareilles idées !

Et encore, qui sait? pour Fanny , il y a peut-être avec les idées quelque chose de plus.

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