W. GRATTAN
Semez, vous recueillerez.
L'Évangile.
Dix-huit ans avant ce qui précède, la maison Granger et Compagnie étaitune des plus solidement assises de la rue des Bourdonnais; fondée par le pére de celui qui la dirigeait alors, elle avait en peu de temps acquis un crédit considérable, et dans les mains de ce dernier, l'établissement avait gagné encore en richesse et en estime. Des spéculations
habilement conçues , des entreprises dirigées avec prudence avaient été couronnées du plus brillant succès. L'ordre, ce grand élément des fortunes commerciales, ce principe fécond à la fois et conservateur, à l’absence duquel il n’est pas de chance heureuse qui puisse suppJéer, l’ordre le plus strict, le plus sévère, présidait à l'administration comme à la vie privée de M. Granger. Ce n’est pas pourtant qu’il eût puisé dans le négoce cet esprit d’économie étroite et minutieuse tant reproché à ses pareils : c'était chez lui habitude dès long-temps contractée, plaisir toujours nouveau; 1l mettait sa gloire à l’agrandissement de sa maison, comme un poëte à l’amélioration de son œuvre, comme un homme d'état au perfectionnement et à l'adoption de ses idées. Veiller lui-même à tous les détails, écrire de sa main à ses nombreux correspondans, vérifier les comptes de chaque mois, recevoir et faire exécuter les commandes de la province , en un mot, ne pas avoir une pensée , ne pas faire un pas qui n’eût pour but son commerce, telles avaient été jusqu’à présent les jouissances de l’honnète négociant. Sortant peu de chez lui, sa société la plus chère se composait de ses commis, et jamais il n’était plus content que lorsqu’au milieu d’eux, dans ses vastes magasins, il leur parlait d’affaires, les encourageait avec amitié par l'exemple de sa prospérité, fruit du travail, leur confiait mème par-
fois le projet d’une spéculation nouvelle; sollicitait leurs avis; car il n’était pas de ces patrons maladroitement orgueilleux qui croient avoir fait assez pour s’attacher leurs subordonnés quand ils les ont payés exactement : absurde conduite d’un maître vis-à-vis de ceux qui le servent , auxquels il peut bien par-là imposer l’accomplissement de leurs devoirs, mais rien de plus, puisqu'il repousse ce lien puissant, l'affection, qui seul réussit à exciter tant de volontés vers un même but, l'intérêt d’un homme devenu l'intérêt de tous.
Avec des goûts si paisibles, concentré qu'il était dans des occupations qui prenaient tous ses instans , 1l n’est pas extraordinaire que M. Granger eût atteint un âge assez avancé sans songer Île . moins du monde à se donner un héritier et un successeur ;.il ne lui était jamais venu dans l’idée qu’il pouvait exister un autre bonheur que celui qu’il goûtait au milieu de ses registres et de 8es ballots; dans ses rares visites à ses confrères, quand il les voyait entourés de leur famille, soignés par leurs femmes, caressés par leurs enfans, il lui arrivait très peu souvent de æemonter à la cause de cette félicité. Ses pensées étaient toutes ailleurs; et si par hasard un ami lui parlait mariage : « J’ai le temps », répondait-il.
Cependant les années s’écoulaient, la quarantaine allait sonner, et à force de s'entendre van-
ter les douceurs de l'union conjugale, le bon célibataire commençait à trouver qu'un minois féminin ne déparerait nullement l’aspect général de sa maison, et qu’il y aurait sottise du reste à laisser à des collatéraux éloignés une richesse si bien gagnée. Ce qui ne laissa pas de donner une nouvelle force à ces réflexions, ce fut la rencontre d’une belle jeune personne qu'il vit, un soir, dans une réunion chez un de ses voisins ; à son aspect, il ressentit pour la première fois un trouble que Jamais femme ne lui avait fait éprouver ; surmontant son émotion, il s'était approché, avait causé avec elle, et, sa bonhomie aidant, les charmes et l’habile coquetterie de la sémillante Caroline avaient remporté un triomphe complet sur le cœur du candide négociant. La nuit suivante, il ne dormit pas si bien qu’à l'ordinaire, et le lendemain, de singulières distractions vinrent l’assaillir; enfin, après s’être interrogé maintes fois sur les sentimens nouveaux qui détruisaient sa tranquillité habituelle, il reconnut, avec joie, avec transport, qu’il était amoureux. « Eh bien! tant mieux, se dit-il quand il fut parvenu à cette découverte, ce bonheur que mes amis m'ont tant prôné, ce bonheur dont si souvent moi-même j'ai vu l’image, insensible que j'y étais alors, je le connaîtrai à mon tour; pourvu, continua-t-il avec inquiétude, pourvu qu’elle veuille de moi! »
Cette résolution prise, rien ne put l'arrêter, pas même la certitude qu'il acquit, dans ses informations sur Caroline, qu’elle était sans fortune ; à cette nouvelle il hocha bien la tête, un moment il ‘hésita, mais la pensée qu'il en avait pour deux, lui fit surmonter aisément cette difficulté; bref, comme il n'avait pas de temps à perdre, il se présenta, fit sa demande, fut accepté par les parens de la jeune fille: cela ne pouvait pas être autrement; et quand il offrit à celle-ci son amour franc et naïf, un amour d'autant plus ardent qu'il s'était fait attendre davantage, ce fut avec ivresse qu'il l’entendit prononcer un oui assez intelligible pour qu’il pût se croire le plus heureux des hommes.
Mais faut-il le dire? ce consentement si désiré était diclé moins par la tendresse que par l'envie de partagerla fortune du prétendu. Le confiant Granger, jugeant du cœur de Caroline par le sien, et de fait l'expérience lui manquait pour établir une autre comparaison, ne vit que la preuve d'un amour mutuel, là où il y avait calcul et ambitieuses espérances : comme toutes les demoiselles pauvres et jolies, qui apprennent plus tôt que les autres à feindre pour arriver à leur but, la coquette Caroline sut assez bien jouer son rôle de soumission et de reconnaissance, sauf à se montrer telle que l'avaient faite la nature et l'éducation, lorsqu'il n’y aurait plus moyen pour sa dupe de revenir sur
ses pas. Du reste te rôle lui fut facile : le futur était si peu clairvoyant, si ignorant des détours sinueux où se cache le vrai caractère d’une femme adroite qui à intérêt à tromper!
Trois mois après la premiere entrevue, deux époux se présentèrent au grand autel de l’église St-Eustache pour y recevoir la bénédiction, et si les assistans, étrangers à la noce, eurent un mouvement de compassion maligne à l'aspect de la Jeune fille, moitié moins âgée que celui qui la conduisait, ils durent se rassurer en voyant, aprés la cérémonie, un éclair de joie illuminer la belle physionomie de la mariée.
À dater de ce jour, un changement sensible s’opéra dans les habitudes du négociant de la rue des Bourdonnais : sans négliger son commerce, il se laissa tout doucement aller à l'attrait des plaisirs du monde, parce que sa femme les aimait, sa femme dont les moindres fantaisies étaient une loi pour lui; au commencement, illa voyait si heureuse dans les bals, dans les soirées, qu'il se faisait un bonheur de l'y conduire pour peu qu’elle en exprimât le désir; puis comme sa passion prenait de nouvelles forces avec le temps, et comme il ne croyait pouvoir jamais assez payer sa chère Caroline de la félicité qu’elle lui donnait, ce fut lui bientôt qui alla au-devant de ses caprices. La jeune femme avait le goût des fêtes, dela parure : n’é-
tait-A pas juste que son mari se plût à la voir parée et brillante, qu'il se mélât avec elle au bruyant tourbillon de la mote, qu’il oubliât pour elle ses principes d'ordre et d'économie, ses inclinations tranquilles et casanières? D'ailleurs, tous les momens qu'il pouvait dérober à son culte, car il était véritablement idolâtre de sa compagne, il les consacrait aux affaires, et rien n’annonçait qu’en coniinuant ce train de vie, la maison dût en souffrir.
Peu à peu cependant, madame Granger était devenu exigeante : afin d’intéresser l'amour de son époux à ses propres penchans pour le plaisir, elle feignait de croire qu'il lui préférait ses comptes et ses spéculations, il-n’en fallut pas davantage au mari pour qu'il la laissât, d’abord censurer son assiduité autravail, puis demander, certaine qu’elle était d’être obéie, qu'il s'y livrât moins sous prétexte que cela le fatiguait, puis encore exercer un empire absolu, enfin en venir par degrés à s'emparer de son esprit au point qu'il ne pouvait plus penser et parler que par elle, et toutes ses pensées, à elle, étaient pour la dissipation ; mais ses paroles étaient si tendres, si douces quand elle voulait une dépense nouvelle, des diamans, une toilette qui la rendrait plus belle à ses yeux, aux yeux de l’amoureux Granger ! chose birarre! cet homme, si soigneux, si méthodique pour lui et sa maison, toujours vêtu de la même manière sim-
ple et sans faste, devenait luxueux et prodigue quandil s'agissait de sa femme ; en sortant de donner dans ses magasins une lecon d'ordre et d'économie, il passait à la caisse maintenant tenue par un autre, et se Jetait, pour satisfaire Caroline, dans des profusions ruineuses : tant la passion gouvernait despotiquement ce cœur neuf encore à quarante ans, tant ses yeux étagnt fascinés, fixés sur un seul point, la beauté, le bonheur de Caroline! |
Les commis s'étaient bien vite aperçus de cette métamorphose du patron, qu'ils ne reconnaissaient plus.
— Il n'est plus le même depuis son mariage, disait l’un.
— Dame! sa femme est si jolie, répondait un autre en forme d’excuse.
— Pourvu, ajoutait un troisième, que la beauté de madame ne fasse pas tort aux bénéfices !
La naissance d’une fille, arrivée au bout d’un an, ne ralentit pas l’ardeur de madame Granger pour le plaisir. A peine remise de ses couches, elle s'élança de nouveau dans le monde ; il semblait qu’elle vint de perdre un temps précieux et qu'elle ne püt trop se hâter de le réparer : c'est qu’en effet le monde est séduisant à cet âge où l’on est belle, où tous les’ hommages vous enivrent, où de charmans murmures signalent votre entrée
dans un salon, où vous comptez autant de triomphes que de journées, autant de victimes que de regards! Oh! oui, le vertige est entrainant, la pente est irrésistible, on vole, on glisse sur la vie, encensée, adorée, l’âme mélodieusement bercée par tous ces bruits de louange et de flatterie; on ne s’arrête pas à compter les heures, et joyeuse, on attend l'avenir, un avenir aux couleurs vives et chatoyantes comme le présent d'aujourd'hui, comme le passé d'hier : n'est-ce pas là le bonheur? Quelle femme dira : Non ! M. Granger ne le disait pas non plus : il était si fier de voir briller sa Caroline ! Grâce à la complaisance du médecin qui avait déclaré que la santé de l’accouchée ne lui permettait pas de donner son lait à son enfant, la petite Claire avait été confiée à une nourrice que l’on fit venir dans la maison; c'était autant de gagné pour les goûts de la jeune femme qui, si elle n’échappait pas tout-à-fait aux soins de la maternité, se voyait ainsi du moins délivrée d’une dépendance dont la seule idée la faisait frémir. À la vérité, le négociant avait été d’abord un peu contrarié de cet arrangement : il eût désiré que sa fille ne connût pas d'autre sein que celui de sa mère; il attendait même avec une sorte d’impatience l’époque où celle-ci serait obligée de se livrer à ces douces occupations qu’il regardait comme un devoir, car alors il pourrait renoncer, pour un temps du moins,
à cette existence bruyante qui commençait à lur peser ; déjà il se faisait un gracieux tableau des jouissances paisibles qu’ilallait goûter en famille ; mais, malgré lui , il fallut abandonner ce plan, et il l’abandonna sur-le-champ lorsqu'il sut que pour
,le mettre à exécution, il fallait compromettre la santé de celle qui lui était plus chère que son bonheur. Seulement , il renvoya à plus tard la réalisation de ses espérances de retraite, et ce fut avec une joie qui ajoutait encore à sa joie d’être père, qu’il vit sa fille grandir sous ses yeux.
Claire avait quatre ans passés ; l'heure du repos, de ce repos après lequel il avait si long-temps et si ardemment soupiré, semblait approcher pour M. Granger. À cet âge, la petite commençait à avoir besoin de ces premières lecons, de cette éducation primitive qui doit être si bienveillante, si amicale qu'il n’y a qu’une mère qui puisse s’en charger. Et quelle autre qu’une mère, en effet, connait la portée de cette intelligence enfantine, qui sait mieux qu’elle gronder et sécher par un baiser les larmes qu’a fait couler un instant de sévérité ? Sous quel maître ces frêles créatures feront-elles plus de progrès ? Le meilleur instituteur d'un enfant c'est sa mère devenue son amie. Aujourd’hui sans doute beaucoup de femmes savent cela, mais combien peu se conduisent éomme si elles-en étaient convaincues ! Qu’elles y prennent
LA
garde cependant! Dans nos jours de démoralisation, où le scepticisme moqueur s'attaque à toutes les croyances pour les détruire une à une, au milieu de cet envahissement de l’incrédulité, parmi ces ruines de toutes les religions renversées tour-à-tour, il en est une encore qui surnage, une foi sublime, l’amour maternel. Gardiennes de cet autel sacré, que rien ne soit épargné par elles pour entretenir sa flamme régénératrice : elles contiennent dans leur sein autre chose que le germe des individus, c'est l'avenir tout entier de la société ébranlée sur sa base, qui se trouve confié aux mères de famille,
Mais aux premiers mots. adressés à ce sujet par Granger à Caroline, elle répondit avec une modestie toute charmante qu’elle avait trop de défiance d'elle-même, et pas assez de courage pour entreprendre une tâche si importante et si grave ; elle ajouta que ce n’était certainement pas par mauvaise volonté de sa part, qu’elle était prête à essayer si son mari l’ordonnait, mais elle avait la certitude que, loiri d’être utile à leur fille, elle ne ferait par sa maladresse que lui donner le dégoût du travail. Une larme vint même à ce moment briller dans ses beaux yeux, larme, dit-elle, arrachée par le regret de ne pouvoir, faute de moyens, remplir. une obligation imposée par la nature et dont elle se serait fait un si grand plaisir, Pour
achever son triomphe, elle entoura de ses bras la tête du bon négociant, lui demanda pardon; et celui-ci, vaincu, lui promit, quoiqu’en soupirant, de la laisser libre et maîtresse. Quelques jours après, Claire entra, en qualité de pensionnaire, dans un des plus célèbres pensionnats de Paris : on ne pouvait, suivant madame Granger, donner trop de talens à l’héritière d’une grande fortune. Sur ce point là encore, le brave homme, faible comme toujours, fit abnégation de sa volonté ; il eût préféré, lui, une instruction solide, une éducation de bonne ménagère, qui n'exclut pas, mais qui fait valoir les agrémens de la femme du monde, et qui peut, dans le malheur,-devenir une ressource précieuse.
Le patient mari commençait à se lasser des caprices dispendieux de sa frivole moitié; par instans, quand il examinait de sang-froid la situation de ses affaires, il ne pouvait s’empêcher de reconnattre qu’il était un peu éloigné de son ancienne prospérité; alors un nuage rembrunissait son front, il se jurait d’avoir de la fermeté, de mettre un terme à cette vie d'entrainement et de fatigues qui pouvait finir si mal ; et la minute d’après, un regard, une caresse chassait le sinistre nuage, l'amour ramenait la sécurité, et l’esclave reprenait sa chaîne, aveugle volontaire, fermant les yeux pour ne pas voir.
Débarrassée des soins à donner à sa fille qu’elle n’oubliait pas cependant et qu'elle ne manquait pas d’aller voir deux ou trois fois par semaine, car elle aimait Claire, elle l’aimait beaucoup pourvu qu’elle n’eût pas à s’en occuper, délivrée, disonsnous, d’une sujétiôn fastidieuse, l’imprudente Caroline se lança avec une nouvelle ardeur dans le mouvant tourbillon des plaisirs, et pour réparer autant que possible ses folles dépenses, l'époux malheureux et toujours épris redoublait de zèle et d'activité. Les choses durèrent sur ce pied environ deux ans après l’entrée de la petite dans sa pension. |
Jusqu’alors pourtant rien de sérieux n’avail annoncé la décadence de la maison Granger; mais à cette époque quelques revers imprévus eurent pour résultat une fâcheuse impression sur la place et par suite une diminution de crédit; le négociant, alarmé de ces tristes présages, voulut rétablir la confiance dont il avait joui pendant si longtemps, et tenta des spéculations hasardeuses qui toutes, l’une après l’autre, échouëèrent : il semblait que son ancien bonheur l’eût abandonné. Humilié, en proie à de funestes pressentimens, à des craintes trop bien fondées pour l'avenir, il prit enfin une forte résolution : il lui en coùtait sans doute de parler le langage d’une pénible nécessité à celle qui se bercait encore de riantes illusions,
ce fut avee un cruel serrement de cœur qu'il se résolut à dicter à sa femme avide des jouissances du luxe, l’impérieuse loi d'une réforme qui pour elle serait une privation ; mais il le fallait sous peine de voir tout s'évanouir, bonheur et fortune ; un effort pouvait tout sauver; il parla en maître une fois, c'était la première, ce fut la dernière aussi ; Caroline refusa de souscrire x des arrangemens qui ne lui permettaient plus de tenir le même rang dans la société ; elle alla même jusqu’à traiter de chimériques terreurs la prudence. de son mari; puis, voulant ressaisir le pouveir sous lequel il s'était tant de fois courbé, et se faisant un mérite d’une légère concession, elle promit de se restreindre, de mieux calculer, de mettre de l’ordre dans ce qu’il appelait son désordre : certainement il ne pouvait en exiger davantage. Granger fut obligé de se contenter du peu qu’elle voulait bien lui accorder; et bientôt ce peu se réduisit à rien, sans qu'il osât recommencer un débat qui l'avait affligé autant qu'elle. Dès-lors, le ménage marcha, lentement il est vrai, grâce aux efforts du chef, mais il marcha vers une décadence sinon prochaine, du moins inévitable. Dès-lors en même temps, l’amour qui avait trompé si cruellement le cœur de l’homme faible, se glaca sous le poids de cette dernière déception, et le malheureux époux se résigna avec une sorte d’indifférence mêlée parfois de désespoir,
à courir à sa perte, entraîné par la femme qu'il avait tant aimée et qui ne savait pas le comprendre.
Néanmoins cette passion se réveilla aussi forte que le premier jour dans une circonstance solennelle. À voir l’aflliction véritable du bon mari, à voir son air morne, ses yeux voilés par les larmes, ses soins attentifs, sa complaisante abnégation qui le faisait s’oublier lui-même pour ne songer qu’à sa jeune épouse, on n’eût certes pas deviné qu’il avait à se plaindre d’elle : c'est qu’un terrible moment était venu, un de ces momens où le souvenir reste seul de la félicité reçue : Caroline était malade sans espoir de guérison, elle allait mourir, quitter le monde à travers lequel son passage avait été semé de fleurs, dire adieu à la vie a douce, si parfumée, et si courte pour elle! À son heure suprême, d'ordinaire l'heure des pensées graves pour les moins réfléchis, elle pensa à sa fille, et ce fut pour payer un tribut à cette frivolité qui avait été le trait distinctif de son caractère.
— Mon ami, dit-elle à Granger, promets -moi de continuer l'éducation de Claire ainsi qu'elle a été commencée, je veux qu'elle soit élevée comme sa mére.
— Peux-tu bien, répliqua-t-il avec un ton de tristesse involontaire, peux-tu bien me demander cela pour elle. |
Elle comprit et ne répondit pas.
C’est peut-être son malheur que tu exigés, | Sourantvit-il après u un instant de silence, ou bien celui...
— N'ai-je pas été heureuse, moi? interrompit la mourante avec une ravissante expression de reconnaissance, en serrant dans ses mains àmaigries la main de son mari; dis-moi, n’ai-je pas été heureuse? Eh bien! Claire qui sera jolie comme je l'étais.…
M. Granger se détourna pour cacher une larme.
— Elle plaira, comme je t'ai plu, à quelqu'un qui lui donnera du bonheur comme tu m'en as donné. Que voudrais-tu de plus?
— Mais notre fortune ? objecta timidement le père raisonnable, se faisant une arme de l'intérêt de son enfant à défaut du courage qui l’abandonnait.
Elle ne ke laissa pas aller plus loin, et reprit aussi vivement que ses forces défaillantes le lui permirent :
— C'est précisément pour cela, mon ami : je n’en avais pas, moi, de fortune et j'en ai trouvé. Je ne mourrai donc pas contente? Faut-il quej'emporte un reproche contre toi, toi si bon, et une douloureuse incertitude sur l’avenir de ma pauvre petite. Sois donc tranquille, rends-toi à ma prière... Claire fera comme moi.
. — Comme toi! mais il n’acheva pas. Caroline pleurait : il prononca le serment qu'elle arrachait à sa tendresse inconsidérée. « Au fait, elle peut avoir raison, se dit-il ensuite quand le souvenir de sa promesse venait l’importuner ; sans ses charmes, sans ses grâces, fruits d’une éducation pareille, je ne l'aurais peut-être pas épousée. » Après quoi il ajoutait, en forme de consolation : « D’ailleurs, je ne suis pas ruiné, grâce au ciel, et des temps meilleurs peuvent revenir. »
En effet, la maison Granger existait encore, mais le négociant fut saisi d’effroi quand, après la mort de sa femme, regardant face à face le déla.brement de ses affaires, il vit le gouffre qui s’ouvrait devant lui : plus de crédit, plus de confiance, un déficit énorme presqu'impossible à combler ; un pas encore et c’en était fait de cette fortune si laborieusement amassée. Devant cette réalité terrible, qui lui laissait à peine l'espoir de sauver quelques débris du naufrage , l'énergie de cet homme, usée par une longue habitude de soumission, l’énergie lui manqua pour en appeler à de nouveaux efforts et au travail du malheur causé par sa faiblesse. 11 tomba dans une apathie aussi funeste dans ses effets que le désespoir ; et cependant s’il eût voulu ouvrir son cœur aux consolations, il y eût peut-être puisé la force de résister à l’accablement qui s'était emparé de ses facultés
morales : des voix amies murmuraiént sans cesse à son oreille de douces et compatissantes paroles capables de cicatriser sa blessure, deux femmes luï prodiguaient leurs soins, l’excitaient à la résignation, lui prédisaient des jours plus heureux ; mais à l’une, il répondait tristement que pour lui le bonheur s'était enfui pour toujours; et l’autre, il ne l'écoutait pas. Celle-ci, il faut en convenir, s’y prenait mal pour endormir une douleur récente : à ses encouragemens, elle mélait d’aigres récriminations contre la cause première de l’état où se trouvait Granger, des souvenirs d’un temps plus fortuné, souvenirs si pénibles à celui qui souffre ; au lieu d’adoucir le sentiment de ses pertes, elle l’irritait encore en l’accusant d'en étre le seul auteur. « Ah! s'il avait su mieux choi-
sir, s'il avait pris une autre compagne ! » tel était le refrain éternel des sermons de l’insupportable précheuse, dont les insinuations intéressées ne réussissaient ni à calmer ni à convaincre son auditeur.
Celle qui se consumait ainsi en peines inutiles, était une veuve déjà sur le retour, madame Féret, cousine éloignée de Caroline. Soit inclination vraie, soit plutôt espérance que le négociant n'était pas tombé aussi bas qu'il le croyait et le disait, toujours est-il qu’elle n’avait qu’un but : devenir madame Granger ; et qu’elle n'épargnait rien pour l’attein-
RETOUR VERS. LE PASSÉ, 8t
dre, ni protestations de dévouement inaltérable, ni témoignages de sensibilité. Madame Féret avait été pauvre toute sa vie , et avec des idées beaucoup au-dessus de sa fortune, elle avait passé ses belles années à désirer, à envier tout ce que sa position ne lui permettait pas d'obtenir. Aujourd’hui, presque vieille , elle enviait et désirait encore; la seule différence qui existât entre le présent et le passé , était un degré de ténacité de plus dans ses deux aimables qualités, la jalousie et l'ambition qui avaient pris racine en sa chair et faisaient partie nécessaire de son existence. Un premier mariage n’avait pas répondu à ses vues, elle en convoitait un second ; mais son cousin la connaissait trop bien, et certes, après avoir aussi chèrement payé l'expérience d’un caractère et de goûts semblables à ceux qu'il lui savait, il n'avait garde de se rendre à ses avances. Souvent même, s’il résistait à la tentation de lui imposer silence quand elle le fatiguait de ses actucieuses doléances, c'était uniquement parce qu’il voyait en elle un appui pour sa fille.
Le malheureux découragé recevait mieux les conseils de son autre consolatrice, car elle était bonne, celle-là, elle l’aimait véritablement, et elle ne l’avait jamais fait voir qu’au jour de l’infortune. Madeleine, pauvre fille accueillie autrefois par charité dans l’opulente maison du négociant, avait
récompensé la bienfaisance de son maître par un attachement à toute épreuve, par une fidélité exemplaire. Toujours livrée aux travaux qui lui avaient été confiés, elle s'était fait un devoir sacré de la reconnaissance, et de la reconnaissance à un sentiment plus tendre il y a si peu loin, que sans le vouloir, sans le savoir, Madeleine avait laissé pénétrer dans son cœur un amour pur et respectueux, un de ces amours qui ne ravagent pas, qui calment au contraire, qui font prendre l’adversité en patience, qui sont moins un tourment qu’un plaisir, même quand une distance infranchissable. sépare celui qui l'éprouve de celui qui Pinspire. Tant que la prospérité et la joie avaient régné dans cet asile que la bonté lui avait donné, la pauvre servante se serait reproché comme un crime d'ingratitude de s'arrêter aux pensées qui, malgré elle, se présentaient quelquefois à son esprit; elle évitait même, et cela par un admirable instinct, de parler trop souvent à l'homme si généreux pour elle. Seulement elle admirait ses nobles qualités, se trouvant satisfaite de vivre près de lui : c'était une belle âme qui en devinait une autre, sa sœur suivant la nature , et que les lois du monde lui rendaient étrangère. Elle avait joui du bonheur de M. Granger comme si ce bonheur lai eût appartenu ; plus tard , elle avait pris une moitié dans ses peines. Le malheur venu, elle sentait que son rôle n'était
plus le mème ; jusqu'alors elle avait. gardé le silence de peur de se trahir, maintenant elle parlait, car il avait besoin qu’elle parlât pour le distraire, pour adoucir son mal, qu’elle parvenait à lui faire oublier à force de le partager.
Nous l’avons déjà dit : la cure n'était pas facile, mais la persévérante Madeleine ne se rebutait point. Chaque jour plus attentive, plus zélée, elle savait occuper l'esprit de son maître d'objets qui semblaient au premier aspect n’aveir aucun rapport avec sa position, puis elle l’y ramenait insensiblement:avee cet art venant du cœur, que possèdent si bien les femmes qui aiment. Aux. pre- Mmières. tentatives, il détourna la conversation, comme un. malade qui répugne À approcher ses lèvres. d’une potion amère, mais peu à peu sa rés pugnance diminua; enfin il prit courage, et promit à son ange consolateur, comme il l’appelait ce jour-là, de secouer sa morne tristesse, de voir s'il n’y avait pas quelque moyen de retarder la catastrophe qui le menaçait, et de tout faire pour la prévenir, si c'était possible. À la vue de cette métamorphose, madame Féret tressaillit d'aise et chanta victoire : elle se donnait tout le mérite de la guérison. |
Dès ce jour, M. Granger travailla donc à arranger ses affaires; ses premières démarches furent couronnées du succès : il obtint du temps de ses
créanciers, sa probité, si long-temps éprouvée, inspira de la confiance ; quelques-uns même de ses confrères vinrent généreusement à son aide : un moment, il put espérer Île rétablissement de son crédit et croire à des jours prospères comme ceux d'autrefois; mais en même temps il lui fallait s'imposer un surcroît de pénibles fatigues, et ses forces, minées par le chagrin, étaient incapables de le supporter. Ce brusque passage d’un repos presque absolu à l’activité continuelle de corps et d'esprit exigée par les détails d’une administration embarrassée, pouvait devenir funeste à sa santé. Cette considération, jointe à la peur de li. solement qu'éprouve toujours l’homme faible et malheureux qui s'est laissé consoler, mais qui redoute le malheur et sa faiblesse, jointe aussi peut-être à ua secret penchant pour Madeleine dans le cœur de laquelle il avait pu lire, le détermina à faire de sa domestique sa compagne. Pour celle-ci, tant que le négociant ne parla que Le langage de l’amour, elle eut assez de force pour ne pas accéder à sa proposition, mais quand il eut ajouté que de cette union dépendait son courage à lui et Ja réalisation des espérances qu’elle l'avait amené à concevoir, elle ne résista plus : elle accepta, pour lui plus que pour elle, afin d'être toujours là, prête à le maintenir dans l'énergie qui était son ouvrage, ou bien à le consoler en cas de rechute.
Lorsque le projet de son cousin ne fut plus un mystère, lorsque surtout l'exécution l’eut suivi de près, madame Féret, piquée au vif, ne sut pas retenir les éclats de sa colère. Elle maudit « la ser- » vante hypocrite qui, par ses artifices, avait » ensorcelé son pauvre maître; » elle dit à qui voulut l’entendre que son parent faisait la plus insigne folie qu’un bomme pât faire dans sa situation; que certainement, s’il avait voulu l’en croire, il n'aurait pas été forcé d'épouser une fille sans éducation, qui n’avait rien; puis, les médisances à demi-mot, les calomnies même, tout lui parut bon à servir son ressentiment ; et, de fait, la vengeance et la fureur lui étaient bien permises, à elle qui se voyait trompée dans son illusion la plus chérie, parce que c’était la dernière. Par la longue habitude de convoitise qu’elle avait caressée en s’emparant à l'avance de Granger comme d’un bien à elle appartenant, elle s'était si fortement enracinée dans la jouissance de la propriété ! elle avait si souvent dit dans son cœur avec conviction : « Îl sera mon mari! » et se voir toutà-coup ravir cet objet de son ardente cupidité, n’y avait-il pas là de quoi soulever tout ce que l’Âme d’une vieille femme peut renfermer de fiel et d’amertume ? Pour elle, après ce mariage manqué, il n’y avait plus, suivant une expression populaire, qu'à tirer l'échelle ; c'était son unique res-
source, son va-tout de veuve qui veut cesser de l'être, et elle s’y était raccrochée avec ténacité, avec désespoir, comme un naufragé à sa dernière planche de salut. Aussi jura-t-elle une haine à mort à la bonne Madeleine, et si Granger ne fut pas compris dans son serment d'exécration éternelle, il le dut uniquement à l'amour que sa vindicative cousine portait à Claire, amour qui s’accrut sans doute en raison de l’aversion dont elle gratifiait la marûtre, et la fille que celle-ci donna peu de temps après au négociant. Toutefois, il faut en convenir, quand, avec les années qui s'écoulaient, elle vit les efforts infructueux du père de Claire pour relever sa maison, quand elle comprit comme tout le monde qu'une ruine complète devenait certaine, la rancuneuse veuve eut un mouvement de pitié, mais ce fut pour sa protégée . qui perdait autant que sa sœur dans ce désastre. Sa vengeance était satisfaite, mais le plaisir qu'elle ressentait d'un côté fut tempéré par les craintes qu'elle concevait de l’autre, puisque l’objet de sa prédilection se trouvait frappé du même coup que les objets de sa haine.
Le remède était venu trop tard pour Granger : malgré l'ordre de Madeleine, malgré l’activité des deux époux, des malheurs successifs amenèrent une faillite. Ce ne sont plus les luttes de l’homme fort aux prises avec l’adversité, les angoisses de
Phomme abattu par le découragement qui nous resteraient à raconter, mais les privations, les souffrances de la misère, et aussi la patience angélique de la femme qui cacha ses plaintes dans son cœur, et qui, aux jours du deuil, se fondit en un trésor inépuisable de tendresse sur son mari etson enfant. Tout avait été payé, l'honneur demeurait intact et sans tache ; mais l'honneur avec la pauvreté, et pour la combattre, de misérables travaux qui gagnaient à peine la nourriture de chaque jour. Madeleine passait les nuits, préchait d’exemple la résignation à celui qui l'avait prise pour campagne de son sort, élevait sa petite Fanny dans l'amour de Dieu, lui apprenait à coudre, à broder, à lire, à écrire, et lui répétait sans cesse qu’elle ne devait rien atteudre que d’elle-même : c'était, du reste, continuer l'éducation qu’elle lui avait destinée, même dans des temps meilleurs, sauf plus tard à y joindre quelques talens d’agrément en rapport avec la position que sa fortune lui donnerait dans le monde, car le sens droit de la pauvre mère lui faisait préférer le solide au brillant; Granger aussi était de cet avis.
‘Hélas! maintenant il n’en était pas à se repentir de son imprudente promesse qu’il avait tenue jusqu’au moment où il n’avait pu payer les frais de pension de sa fille atnée, force Ini avait bien été alors de‘la prendre avec lui, malgré la propo-
sition de madame Féret qui voulait garder Claire chez elle : c’est que le bon père nourrissait l’espérance que les lecons de Madeleine pourraient détruire le germe de la vanité dans cette tête de jeune fille; 1l se trompait : tandis que Fanny, avec ua sérieux charmant qui n’excluait ni les rires ni la joie enfantine quand son ouvrage était fini, écoutait les conseils de sa mère et travaillait à ses côtés, l’ex-pensionnaire rêvait à ses jeux abandonnés, à l'instruction qu’elle avait regue et qui lui semblait la rendre si supérieure à sa sœur qu’elle aimait bien pourtant; au commencement de son séjour dans la chétive demeure où s'était établie la famille de l’ancien négociant, à l’aspect de cette indigence dont souffrait son père, elle avait pris la résolution d'aider à l’adoucir autant qu'il serait en elle, car son cœur était bon et sensible; mais il fallait apprendre, et souvent elle se dépitait de voir qu’elle ne pouvait réussir aussi bien que la petite Fanny, ou encore, pendant que son aiguille avançait machinalement la tâche qu'elle s'était imposée, son esprit était ailleurs : que lui importait d'entendre les lecons de morale, de patience et d'économie que la prudente mère avait sans cesse à la bouche ? Et quand bien même elle y eût prèté l'oreille, n’y avait-il pas là une autre voix plus séduisante, celle de madame Féret, qui ne lui adressait que des mots de meilleur avenir, de
fortune, de succès dans le monde ? Quel cœur de jeune fille, élevée comme Claire, eût balancé entre des idées si diverses , les unes graves et austéres, les autres riantes et gracieuses : et à qui la faute si le choix est mauvais? Mais qu'y faire après tout? Cela doit être sans doute, car notre société est ainsi organisée que le mal y est aussi nécessaire que le bien. Seulement, que les moralistes ne s'étonnent plus des progrès effrayans du vice et des suicides : la cause en est, la principale cause voulons-nous dire, dans ces éducations avortées, dans ces demi-instructions qui lancent une foule de jeunes gens des deux sexes sur le pavé des grandes villes, pour y vivre de prostitution et de bouleversemens, car avant tout il faut vivre. La plaie est là saignante et profonde : c'est aux sages et aux puissans de la guérir, et c'est à ceux qui n’ont pas entre leurs mains le pouvoit de la guérison, c'est à nous de la signaler du moins : pauvre mérite en vérité, quand tout le monde peut la toucher du doigt et que pour la sonder il suffit d’ouvrir les yeux ; mais il est bon d'avertir sans relàche ces aveugles incurables, ceux qui ne veulent pas voir.
Un malheur plus poignant que la perte de sa fortune était réservé à M. Granger : usée par la fatigue, la santé de Madeleine chancelait à vue d'œil ; elle expira entre ses bras, en montrant le ciel où
elle allait prendre sa place. Cette fin paisible et sublime produisit une forte impression sur l'esprit de Fanny : elle avait tant vu souffrir, la pauvre petite, et elle n'avait pas dix ans! mais son jugement et sa raison s'étaient formés avant l’âge, l'exemple et les préceptes de sa mère ne pouvaient sortir de sa mémoire : elle pria Dieu en lui demandant de la faire ressembler à cet ange qui venait de la quitter et qui, s'il le permettait, veillerait toujours sur elle.
Quant à l’ancien négociant, ce coup terrible l'acheva. A dater de cette heure qui l'avait séparé d’une épouse dont la seule présence le faisait vivre, il s'éteignit peu à peu, doucement, presqu’avec bonheur. Enfin la dernière heure de cette existence mélée de tant de joies et de traverses allait sonuer. Autour du lit de mort, madame Féret et Claire d’un côté, de l’autre Fanny agenouillée et serrant la main froide de son père, attendaient dans un triste silence, troublé seulement par les sanglots de la petite, le dernier soupir du moribond. Claire pleurait, et la veuve elle-même essuyait de temps en temps une larme qui coulait le long de ses joues : en ce moment elle se rappelait sans doute que cet homme qui était là, devant elle étendu, et dont chaque seconde emportait une parcelle de vie, elle l'avait aimé : c’est un souvebir qui ne meurt jamais, ou, s’il a pu s'effacer,
qui revient toujours accompagné d'émotion alors qu’on va se dire un adieu éternel. :
Le regard fixe et voilé, la respiration embarrassée, le vieillard s’agitait sur sa couche : une pénible inquiétude semblait empreinte sur ses traits, on eût dit que pour mourir il attendait quelqu'un. Tout-à-coup il se ranime : des pas retentissant sur l'escalier ont frappé son oreille, ses yeux se dirigent vers la porte de la chambre qui vient de s’ouvrir, et une expression de joie indicible brille sur ea figure tout-à-l’heure contractée par la souffrance et l’anxiété ; à l'aspect de la personne qui entre, il fait un effort pour lui tendre la main et pour parler.
— Ah! c'est la religieuse, murmure madame Féret en se détournant et affectant de ne pas sa- Juer, — elle vient chercher l’autre apparemment, elle fait bien, car je ne m’en serais pas chargée; — et ces paroles sont suivies d'un regard à la pauvre Fanny, regard qui témoigne assez que la haine de - la vieille dame pour la mère était tout entière reportée sur la fille.
— Merci, sœur Louise, merci! dit Granger d’une voix faible, je vous attendais, mais je savais, mon cœur me disait que vous viendriez..… que va-t-elle devenir? et sa main montrait la petite ; ma cousine prend Claire avec elle.
— Oui, interrompt la veuve, et je vous promets.
— Je le saîs, je le sais... reprend-il ; mais mon autre enfant ?
— Calmer-vous, répond la sœur d’un ton affectueux, je lui ai trouvé un asile, je prendrai soin d'elle. Fier-vous à moi. Soyez en paix.
— Oh! merci! aimez-la comme vous avez aimé sa mére. adieu, mes enfans.. je meurs plus tranquille, embrassez-moi.. oui, plus tranquille. et cependant. Claire, prends garde... et vous aussi prenez garde, prenez garde !
Ce furent ses dernières paroles, et dans l'accent avec lequel il les adressa à madame Féret, il semblait qu'il y eût de la crainte, une prière, une révélation de l'avenir. Fanny et sa sœur y répondirent par des sanglots.
Le lendemain de ce jour, Charles Baudin, le fils du serrurier de Chef-Boutonne, était arrivé à Paris,