CHAPITRE IL
Le premier pas.
Il était du nombre de ces demiéducations perdues sur le pavé de Paris, et qui, de ricochets en ricochets, harcelées par la faim, bonrrelces par la fureur d'écrire, vont rouler dans le journalisme.
R. Braucxzr.
Ne froisses pas cette jeune âme,
ou, comme la sensitive, elle se repliera sur elle-même.
JANR PonTEr.
C'était vers la fin de l’automne de 1827, époque jetée déjà si loin de nous par tant d’événemens et par une révolution : une victoire remportée par l'opposition avait fait couler le sang dans la ca-
pitale quelques jours auparavant, et cette fois, comme toujours, l'impression produite dans les esprits par cette catastrophe , n'avait pas été de longue durée ; à cette saison de l’année où tout Paris semble se parer pour les fêtes, un événement plus terrible eût été bientôt effacé des souvenirs, emporté par le retentissement des plaisirs de la veille et par l'attente de ceux du lendemain. Seulement, comme celui-là était un texte fertile en déclamations, on en parlait encore quelquefois dans un bal ; pour beaucoup même, un bal n’était qu’un lieu de rendez-vous pour discourir longuement sur ce sujet; pourtant il faut leur rendre justice , les politiques avaient soin de se séparer des danseurs : parler de morts et de blessés au son d'une musique mélodieuse, eût été en effet une étrange anomalie : le sang versé offre une image si révoltante, que le mot seul eût tué, pour une heure au moins, les riantes émotions. Ce mot, mais # serait une tache sur les diamans des femmes, une souillure aux robes blanches des jeunes filles. Allez-donc , messieurs , tenez-vous à l'écart, que vos paroles de colère ne viennent pas se mêler à ces doux murmures de galanterie , à ce délicieux caquetage de jolis riens! Vos élans d'indignation effaroucheraient les. sourires à peine éclos, chargeraient du voile de l'ennui ces yeux qui pétillent à cette heure; yous seriez des bourreaux de
plaisir, et ce serait dommage , vrai, car pour ces dames et aussi pour quelques-uns de leurs cavaliers, le plaisir est si souvent le bonheur.
Pour célébrer le triomphe auquel nous avons plus haut fait allusion, une des notabilités du commerce de la capitale donnait un bal dans sa maison de la rue d’Enghien. Dès huit heures, deux vastes salons de plain-pied, décorés avec plus de richesse que de goût, resplendissaient de lumière ; une heure après, la foule les encombrait : à voir cet empressement et cette ponctualité des invités, un habitué du faubourg Saint-Germain ou même de la Chaussée-d’Antin n’eût pasmanqué de hausser les épaules d’un air de pitié voisin du mépris : c'est que dans. le monde industriel où chacun a ses occupations de chaque journée, où le sommeil ne doit pas nuire aux affaires, on ne peut pas trop sacrifier à la mode, et l’on arrive plus tôt au bal pour s’amuser plus long-temps, sans que pour cela le lendemain se ressente des fatigues de la nuit : calcul mainte fois anathématisé par l'aristocratie élégante, mais calcul admirablement juste aux yeux de ceux-là qui l'ont fait : pour eux le temps est une richesse. Parmi cette foule compacte de commercans, de fabricans, de courtiers, d’agens d’affaires, c’est à peine si l’on remarque çà et là quelques bigarrures, deux ou trois journalistes par exemple qui viennent van-
ter le puneh et le patriotisme du maître de la maison, lequel est le principal actionnaire de leur feuille ; ou bien encore, autant d'artistes, pauvres oiseaux égarés dans cétte atmosphère étouffante ; ajoutez à ce très petit nombre d’exceptions une demi-douzaine d’avocats et d’avoués, peut-être aussi un ou deux jeunes gens aussi distingués par leur éducation que par leur fortune, amenés là par l'envie de se moquer ou par le désœuvrement, et vous aurez à peu près complète la physionomie -de cette société. Quand au ton qui y règne, cette aütre physionomie plus curieuse à observer que la première, ce n'est ni l’orgueilleuse prétention des matadors de la haute finance, ni le laisseraller de ce que l'on appelle le petit commerce; mais plutôt un composé de ces deux élémens, une amabilité un peu roide, une grâce un peu lourde, en somme néanmoins, dans les momens où l’on oublie de se guinder en l'honneur des convenances, une bonne et franche gaieté.
Dans un salon de jeu, tandis que les amateurs se sont emparés d’une table d’écarté , et sacrifient gravement à ce dieu des soirées, une vive conversation s’est établie entre quelques jeunes gens sur le grand événement des jours passés. Chez un homrne dont l'opinion est connue, il est rare que l’on manifeste bien haut une opinion contraire; aussi les discoureurs parlent-ils tous dans le même
sens, avec la seule différence du plus ou du moins dans la chaleur de leurs expressions. Ce qui domine pourtant dans le petit conciliabule, c’est la haine, une haine implacable pour les hommes du pouvoir; au nom de chacun d’eux sont accolées les plus outrageuses épithètes ; leurs actes sont passés en revue, et nul ne trouve grâce devant Ja réprobation générale ; puis, quand on arrive à la dernière page de leur histoire, il y a de la rage dans les malédictions dont on les accable, dans l'appel sur leurs têtes d’une terrible et prochaine vengeance. Certes, si ce qu'on dit est vrai, ce soir-là les ministres d'alors durent entendre un singulier concert de sifflemens aigus dans leurs oreilles. |
— Oui, messieurs, s'écrie celui qui se fait le plus remarquer par sa véhémence; oui, c'est infâme de répondre, comme ils l'ont fait, par des coups de sabre aux élans d’une joie généreuse ; c’est infàme de se venger en bourreaux de leur défaite du scrutin ; mais patience ! les dragonnades de la rue Saint-Denis ont eu de l’écho dans les départemens ; ce qui, suivant eux, devait effrayer les électeurs, n’a servi qu'à leur inspirer un nouveau courage. Patience ! ce pouvoir, qui repousse la nation pour s'appuyer sur les nobles et les jésuites, ne tardera pas à porter la peine de sa trahison. Que le peuple serre ses rangs, et bientôt, ou je me
46 LE PRENIER PAS.
trompe, le règne des novembriseurs sera fini, bientôt tout cet échafaudage de mensonge et de PETER die s’écroulera à la voix de la France.
Ces dernières paroles, qui semblaient renfermer une espérance que personne dans ce temps n’eût osé exprimer avec autant d'énergie, effrayérent sans doute même les plus intrépides, car, tout en y applaudissant, le cercle se rompit.
— Bravo! dit alors quelqu'un derrière Porateur, qui, se retournant, vit le maitre de la maison lui tendre la main; bravo! mais, entre nous, — et il l’attira dans un coin du salon, — mon cher monsieur Baudin, vous poussez trop loin les choses.
— C'est possible, répliqua celui-ci, mais, voyezvous, je ne suis pas maître de mon indignation, quand je pense qu'aujourd'hui les uns ont tout et les autres rien : vous, par exemple.
L'entretien continua à voix basse pendant quelques minutes, après quoi Charles Baudin, la figure radieuse, l'air triomphant, rentra dans la salle et se méla aux joyeux quadrilles.
C’est, à cette heure, le plus beau moment du -bal : la musique, l'animation des danses, cet air chaud qui joue autour des épaules des femmes, ce mouvant tourbillon qui emporte, qui fascine le regard et noie la pensée dans une espèce de vertige, tout cela irrite le désir, enivre les sens. Toutes ces têtes aux noires chevelures, ces têtes aux
tresses blondes, qui semblent courir et voltiger, agaçantes ou timides, le sourire aux lèvres ou la ‘ Joie dans les yeux, forment un tableau sans cesse ‘renouvelé, devant lequel il est presque impossible de rester froid et indifférent. Et il y a de jolies tétes chez le négociant de la rue d’Enghien ; seulement quel malheur que les parures soient si peu en harmonie avec des attraits qui méritent d’être admirés partout oùon:les rencontre! Quel mal on s’est donné pour s’enlever cette gracieuse aisance, ‘la première beauté d’une femme! Une maladroite affectation de luxe et de richesse, une pitoyable manie de briller, ont surchargé ces cous si blancs de massifs colliers, ces fronts charmans de fastueux diadèmes : voilà pour les dames. Et puis, à quoi bon ces lourdes garnitures aux robes des demoiselles, à quoi bon aussi ces chaînes d’or, ces boucles d’oreilles qui scintillent majestueusement à la clarté des bougies, mais qui font autant de châsses ambulantes de ces sveltes et piquantes créatures ?
Il est cependant une délicieuse exception à ce mauvais goût général, une jeune fille de dix-sept ans, à la simple toilette, avec une seule fleur dans ses cheveux pour tout ornement, mais dont les yeux noirs, la carnation fraîche et brune, les traits singulièrement mobiles et expressifs suffisent pour lui attirer tous les hommages ; c’est à qui briguera
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ke bonheur de devenir son partner, à qui obtiendra un de ses regards au feu doux et velouté, une parole de sa bouche aux contours voluptueux ; tout ce que le bal contient de cavaliers bien faits et distingués s’'empresse autour d'elle : à peine peutelle répondre à toutes les invitations. — Charmante! — ravissante! — divine! — telles sont les exclamations que chacun lui jette en passant. Ce succès complet qu’elle ne doit qu’à elle-même, semble animer son visage d’une indicible expression d'orgueil à la fois et de modestie, — sorte de lumineuse auréole, — qui la rend plus jolie encore. Auprès d'elle est assise une vieille dame, qui bien certainement lui est unie par les liens du sang ou de l'amitié, car celle-ci parait toute fière de son triomphe, plus fière que la jeune fille elle-même. Si jamais contraste fut vivement tranché, c'est celui qui existe entre ces deux femmes : la vieille dame est grande, sèche et pâle; ses yeux gris pétillent dans leurs orbites renfoncés ; ses lèvres minces, le haut de sa figure fortement comprimé et rétréci vers les tempes, dénotent, suivant la science de Lavater, le défaut d'intelligence et l’entétement. On se sent toutefois disposé à lui pardonner cette dernière mauvaise qualité, en faveur de la tendresse qu'elle témoigne à sa jeune compagne ; elle la couve du regard comme une mère son enfant nouveau-né, elle s'identife tellement avec le
bonbeur de celle qui est proclamée la reine du bal, qu’on croirait que son existence tient à ce bonheur.
— Que je voudrais que ta sœur l’ouvrière fât ici, lui dit-elle dans l'intervalle de deux contredanses : si elle te voyait, elle en mourrait de jalousie.
— Ah! ma tante, ne dites pas cela de Fanny, réplique la jeune fille avec vivacité ; elle m'aime tant !
— C’est ce que nous verrons, reprend la vieille d’un ton d'humeur; c’est ce que nous verrons quand tu feras un beau et riche mariage... Il ne faut pas rougir pour cela, mon enfant ; mais voistu, cela ne peut pas te manquer, car tu tournes toutes les têtes ici, et il y a de bons partis.
— Vraiment, ma tante, ne parlez pas si haut: si l’on vous entendait... |
— Eh bien! on n'aurait qu'à te regarder pour convenir que j'ai raison. Tiens, qu'est-ce que je te disais? Écoute, écoute donc...
Deux jeunes gens étaient venus se placer, à dessein peut-être, non loin de la tante et de la nièce, et l’un d'eux prononçait, avec une chaleur qui l'eût trahi, de ces mots que devine, rien qu’au mouvement des lèvres, la femme intéressée à les entendre.
— Oui, mon cher, disait-il, j’en suis amoureux
fou ; je viens de danser avec elle, et j'étais si stupide d’admiration que je ne lui aï pas dit une seule parole. Elle a dû me prendre pour un sot, mais cela m'est égal. Son nom, toi qui la connais?
— Je te répète qu'il n'y a rien là qui convienne à un héritier comme toi.
— N'importe, son nom ?
— Eh bien! puisque tu le veux absolument, c'est mademoiselle Claire Granger, la fille atnée du négociant Granger...
— Qui est mort, je crois...
— Ruiné, complètement ruiné, comprends-tu ?
— Ainsi donc, rien ? :
— À peu près : sa tante, madame Féret, la seule parente qu'elle ait au monde, afin d'augmenter sa modeste aisance, et aussi sans doute afin de donner à la jeune personne quelques robes de plus, a placé son avoir en viager : dix-huit cents francs de rente, mon cher, dont la belle Claire n'aura pas un centime; ainsi le calcul est bien simple, mais tu ne calcules pas, toi... Madame Féret, c'est cette vieille dame qui est à côté d’elle.… ne regarde-donc pas si vite : elle croirait que nous. parlons de sa nièce... Cette vieille dame, vois-tu, te vouerait une estime et une amitié éternelles si tu allais te proposer pour mari, car il parait que c’est là le but de toutes ses pensées, de toutes ses démarches, l'unique vœu de sa vie
LE PREMIER PAS. si
enfin : un mari pour la belle Claire, mais un mari avec une fortune toute venue, la plus grande serait la meilleure; je crois pourtant que sous ce rapport comme sous tous les autres, tu lui conviendrais..…
— Vraiment, répondit l’amoureux désappointé, un maître de maison ne devrait pas nous exposer, nous autres jeunes gens, à tomber dans un pareil piége; que diable! c’est un guet-à-pens ; et dismoi, son éducation ?
. — Oh ! brillante, superbe , des connaissances, des talens, du moins à ce qu'on dit, il faut bien qu'elle ait quelque chose, ce sera sa dot.
— Ah! tant mieux!
— Comment ! tu te laisserais prendre ?
— Je ne sais encore, mais écoute, je suis riche, maître de mes actions...
— Une belle trouvaille pour une jolie fille qui n'a rien!
— Et je pense qu’une femme qui aurait des talens, de vrais talens, me ferait honneur... et puis, vois donc comme elle est jolie, mais c’est un ange, mon ami!
— Ma foi, si tu voulais faire ta déclaration, tu as réussi; l’ange t’a entendu...
— Tu crois? eh bien! je ne m'en dédis pas, c’est toujours un pas de fait, et nous verrons.
Et les jeunes gens s’éloignent, l’un riant, l’autre
heureux, quoiqu’un peu confus du brusque aveu qu’il vient de faire.
En effet, Claire, non plus que madame Féret, n’a rien perdu de cette conversation, Si parfois les mots ne sont pas venus Jusqu'à son oreille, du . moins elle a saisi toutes les nuances du sentiment qui se sont reflétées tour à tour sur la figure expressive de son adorateur; ni l'enthousiasme du jeune amant pour sa beauté, ni sa froideur et son air de dédain lorsqu'il a parlé de la fortune qui lui manque à elle, pauvre fille ! ni l'espérance qui, un peu après, a brillé sur son front, rien de tout cela ne lui a échappé. Mais un mot surtout lui a doucement ému le cœur, ce mot ange qu’elle a bien entendu, comme le disait le compagnon du jeune homme, et cetie tendre appellation lui fait oublier tout le reste.
— Me croiras-tu à présent ?
À ces paroles prononcées par la tante d’un ton où l’on ne pourrait dire ce qui domine de la vanité satisfaite ou de la tendresse, Claire ne répond pas. Toutentière au trouble inconnu et si naturel qui s'empare d'elle pour la première fois, la belle jeune fille rougit, et n’ose lever les yeux de peur que chacun n’y lise le plaisir qu’elle éprouve, et la cause de ce plaisir; elle n’est plus là, au bal; elle rêve. C'est en vain que madame Féret l'interroge de nouveau, elle se contente de lui prendre
la main et de la serrer ; à ce moment, elle aurait honte et regret de parler : elle est si tremblante, si heureuse !
Cependant, vers les trois heures du matin, les danses sont interrompues; le plaisir se mourait de fatigue et un peu de repos lui était nécessaire; ce temps d'arrêt de quelques minutes va lui donner de nouvelles forces pour le reste de. la nuit, car il paraît que le commerçant veut suivre la mode et faire grandement les choses. Mais en maitre de maison attentif, qui désire avant tout amuser son monde, il cherche un moyen de remplir cet intervalle de répit.
—$i quelqu’ane de ces dames était assez bonne pour nous faire de la musique, s’écrie-t-il , — et ses yeux en quête d’une complaisante virtuose, s'arrêtent comme par hasard sur madame Féret qui a souri à cette proposition : Ah! justement, madame, continue-t-il, on dit que mademoiselle votre nièce possède un talent que nous serions heureux de pouvoir admirer.
Poussée par sa tante, invitée de toutes parts, rouge et timide, Claire hésite encore, lorsqu'un jeune homme, celui de tout-à-l’heure, se précipite et lui offre la main; alors elle ne balance plus et se laisse conduire au piano. Après un court prélude pour commander le silence, elle aborde une cavatine qu’elle a bien vite trouvée au milieu des
nombreux morceaux qui lui ont été présentés. A sa gauche, madame Féret rayonnante de joie, sûre du succès; à sa droite, l’empressé cavalier, tremblant d'inquiétude et d’espérance, qui se dispose à tourner les feuillets; derrière son tabouret, un cercle d'hommes, de femmes, de demoiselles qui écoutent. Elle commence. Tout va bien pendant les premières mesures, il semble que la musicienne obéisse à une inspiration profonde : le souffle de son voisin l’électrise, il y a de la passion dans son jeu, un murmure flatteur s'élève autour d'elle, elle entend ces mots sortir de la bouche du jeune homme : « C’est très bien, mademoiselle! » Mais bientôt, soit qu'elle ne puisse maitriser l'émotion dont ces paroles ont frappé son cœur, ou qu’en effet elle ne soit qu’une médiocre écolière qui ne sait parfaitement que le commencement de sa leçon, la pauvre Claire s’embarrasse, ralentit le mouvement musical là où il eût fallu le plus d’énergie et de rapidité; ses doigts se promènent lourdement sur le clavier; alors le vertige la prend, elle ne sait plus ce qu’elle fait; les notes, l'instrument, tourbillonnent sous ses yeux qui regardent sans voir, et même quelques sons douteux viennent effrayer les oreilles les plus disposées à l’indulgence. Enfin elle termine, et de rares bravos arrachés à la politesse lui sont autant de preuves de sa défaite. Deux ou trois voix obligeantes la prient bien
de prendre sa revanche avec un autre morceau, ellen’en a pas le courage, et se lève pour regagner sa place; mais l'aimable cavalier n'est plus là, il s'est perdu dans la foule; c'est madame Féret qui vient la consoler en disant à haute voix :
— Elle s’est intimidée, la pauvre enfant... Tout ce monde, la peur. et puis c'était la première fois qu'elle jouait en public. Allons, viens, ma fille.
Et Claire traverse le salon, au milieu des chuchotemens dont sa déconfiture est le sujet, pâle à présent tant elle est humiliée des demi-mots peu charitables qu’elle entend, et de la compassion
-moqueuse qu’elle remarque dans tous les regards qui l’accompagnent jusqu’à cette chaise qu’elle eût mieux fait de ne pas quitter.
— C'était bien la peine de nous empêcher de danser, disent les petites filles, enchantées de se venger du triomphe de cette beauté qui les éclipsait tout-à-l’heure.
— Ce n'est pas à elle qu’il faut en vouloir, répondent les mères, non moins jalouses ; c'est à son maître de musique qui n’a pas eu la patience de lui faire répéter aussi souvent la seconde moitié de la cavatine que la première.
— Ni fortune, ni talent : c’est dommage !
À ces mots prononcés par une voix d'homme, Claire se retourne en tressaillant, et un poids glacial vient se poser sur son cœur , car elle le voit,
Ld
c'est bien lui , lui qui peu de minutes auparavant l’a appelée du doux nom d'ange; lui qui, dans son dépit, n’a pas pu retenir ces paroles cruelles et significatives. En les entendant, la pauvre abandonnée sent ses larmes mouiller sa paupière, et si elle est assez forte pour les empêcher de couler le long de ses joues, elle ne peut faire du moins qu’elles ne tombent pas en dedans; larmes de douleur ou d’amour-propre froissé, mais larmes brûlantes , comme on en répand à la perte d’une illusion chérie, depuis long-temps caressée. Pour Claire, à dater de ce moment, le bal est sans charmes. Ce bonheur d’être admirée qu’elle a goûté avec tant d'ivresse et d'abandon, cette scène mobile et variée sur laquelle naguère planaient ses regards de reine, tout est mort maintenant à son âme désenchantée. Les danses ont recommencé , le même empressement lui ramène ses cavaliers aussi nombreux, aussi galans, et ce n’est que pour pe pas déplaire à sa tante qu’elle accepte leurs invitations, et ce n’est qu'avec une nonchalante indifférence qu’elle se laisse aller à former des pas terre-à-terre et sans expression, elle d'ordinaire si vive, si voluptueuse dans sa danse. À plusieurs reprises elle a témoigné le désir de se retirer ; mais madame Féret n’a pas voulu y consentir, et à chaque refus sa tristesse a pris une teinte plus rembrunie. Peu à peu cependant la foule s’éclaircit,
les premiers rayons du jour pénétrant à travers les rideaux répandent dans les salons une lueur blafarde ; les plus intrépides amateurs sont obligés d'abandonner la place, et Claire ne respire à l’aise que lorsqu'elle se trouve hors de cette maison où elle était venue chercher la réalisation de ses espérances, et où elle a trouvé une déception amère, presque du mépris.
— Eh bien! vous savez, — dit madame Féret à Charles Baudin qui s’est effort à reconduire la tante et la nièce, — vous savez...
— Oui, un rien, une bagatelle... Ma cousine a tort de s’affecter pour si peu, cela n’en vaut vraiment pas la peine : il n’y a qu’heur et malheur dans ce monde. Tenez, moi, par exemple, je ne m'attendais certainement pas au bonheur qui va peut-être m’arriver.
— Qu'est-ce ? — demanda la vieille dame avec une curiosité trop vive pour que Charles ne la soupconnât pas d'être quelque peu intéressée. — Claire, écoute donc.
— Le digne négociant, de chez qui nous sortons, m'a fait espérer qu’il me fournirait de l’argent pour fonder un nouveau journal dont je serais le directeur. Comprenez-vous, me voilà tout-à-fait lancé. |
— Ah! tant mieux ! Mais cela ne m'étonne pas: le talent finit toujours par percer tôt ou tard ; c’est
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ce que je répète tous les jours. Tant mieux, monsieur Charles! Allons, la fortune vous sourit, et personne n'en est plus enchanté que moi et ma nièce. N'est-ce pas, Claire ?
— Assurément, répondit celle-ci, qui avait à peine entendu ce dont il s'agissait ; je suis bien contente de tout ce qui peut vous arriver d’heureux, mon cousin. Telles furent les seules paroles prononcées par la jeune fille dans le trajet de la rue d'Enghien au haut du faubourg Poissonnière, où demeurait sa tante.
— La vieille folle! se disait Charles un instant après en se rendant chez lui, elle s’imagine peutêtre qu'une fois riche je n'aurai rien de plus pressé que de m'offrir pour mari à ma cousine qui est jolie, c’est vrai, mais voilà tout : pas si bête!
Arrivé dans sa mansarde, le futur directeur a serré soigneusement son costume de soirée, a allumé son poële, et, sans prendre de repos, s’est mis à écrire avec ardeur. En remuant quelques papiers entassés sur sa table de bois blanc, qui, avec trois chaises, un lit sans rideaux et une commode, forme tout l’ameublement de son unique chambre, une lettre au timbre du ministère, jetée là sans doute dans un mouvement d'irritation, car elle est toute froissée, s'est rencontrée sous sa main. À cet aspect la colère a brillé dans ses yeux ; il a saisi la malencontreuse missive et l’a jetée au
feu, en s'écriant : « Ah ! ils m'ont refusé !... Je me vengerai. » Son travail terminé, Charles, fort modestement vêtu, se rendit aux bureaux d’un journal où il occupait une place de rédacteur subalterne, mince emploi qu’il a accepté, quoique bien au-dessous de ses talens, pour vivre, en attendant miéux. |
— Ah! çà, maintenant il faut que je te gronde, dit madame Féret à Claire lorsqu'elles eurent monté leur troisième étage; qu’as-tu donc à être triste ? Est-ce à cause de cette maudite musique ? Eh ! mon Dieu, beaucoup de celles qui t'ont critiquée ne sont pas seulement aussi habiles que toi : tu as baissé un peu à la fin, mais tu avais joliment commencé, va, tout le monde le disait. Déshabilletoi, ta tristesse passera avec le sommeil.
— Ma tante, répondit-elle d’une voix altérée, ma bonne tante, je ne veux plus retourner dans ce
monde-là.
| — Quelle idée! Et pourquoi, pourquoi ?
— Parce que...
Un léger coup de sonnette qui se fit entendre en ce moment l’empècha d'achever sa phrase.
— C’est sans doute notre femme de ménage, dit la vieille dame en allant ouvrir. Mais bientôt Claire l'entendit prononcer un : « Bonjour, mademoi- » selle, » bien sec, et au même instant, une petite fille de onze à douze ans, toute rouge de froid, en
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costume d’ouvrière, coiffée d’un simple bonnet d’où s’échappait une forêt de cheveux blonds, se précipita dans la chambre de Claire, qui tressaillit en l’apercevant, et lui sauta au cou.
— Fanny, ma sœur !
— Oui, c’est moi. Mais, continua-t-elle en owvrant de grands yeux, comme te voilà élégante ce matin ! Quelle jolie robe !.….
— Je... je l'essayais, répondit Claire en balbutiant, comme si la-vue de sa sœur lui eût rappelé un souvenir qui la rendait honteuse.
— Et qui nous procure de si bonne heure l’avantage de vous voir ? demanda madame Féret en pinçant les lèvres.
— Claire le sait bien : il y a un an aujourd’hui que notre pauvre père est mort, et je viens te chercher, ma sœur, pour aller au cimetière. On m’a donné deux heures à l'atelier, mais dépéchonsnous. |
À ces paroles, un remords cuisant pénétra le cœur de Claire : avoir été au bal la veille de ce Jour sacré, et à quel bal! Sa jolie figure se contracta : elle souffrait.
— Vous voyez, mademoiselle, que vous faites de la peine à votre sœur... et puis elle va s’enrhumer, c’estsûr.…. Ah! ça l’arrangera bien, elle qui n’est pas déjà trop forte.
— C'est vrai, Claire, reprit la petite avec l’ex-
pression d’un tendre et naïf intérêt, tu sembles fatiguée : on dirait que tu n’as pas dormi cette nuit.
La pauvre jeune fille n’y tenait plus. Elle se débarrassa des bras de l'enfant qui avait fait suivre d’un long embrassement ses reproches involontaires, courut dans la chambre de madame Féret, et comme celle-ci l'accompagnait en murmurant :
— Elle avait bien besoin de venir te rappeler cela ?
— C’est moi, s’écria-t-elle en fondant en larmes; c'est moi qui aurais dû m’en souvenir hier ; mais J'ai été assez punie.... Ah ! ma tante, pourquoi me l’avez-vous fait oublier ?
Pendant ce temps Fanny pleurait aussi : elle pensait à son père.