A. STÉPHEN
Lorsque Granger eut rendu le dernier soupir, tandis que de son côté madame Féret emmenait Claire, sœur Louise prit Fanny par la main, et l’arracha, malgré sa pieuse résistance, à cette scène de deuil : les deux orphelines s’embrassèrent en pleurant, puis il fallut se séparer.
Qui peut-savoir par quelles épreuves passe une
Âme avant d’en venir à cet état d’abnégation absolue qui fait qu’on se dévoue à consoler les misères de ses semblables ! Certes, un pareil dévouement ne peut partir d’un cœur froid et mort ; une flamme doit y brüler ardente et vive, un courage que rien ne rebute doit lui prêter secours et force, le courage de la foi, le seul qui ne succombe pas à l’as- -pect des plaies saignantes, au spectacle des agonies douloureuses. Et quand celle qui se consacre à ce ministère, où teut est peine et sacrifice, quand elle est jeune, oh! qui sait quels trésors de tendresse elle renferme dans son sein! qui sait sur combien d’amers chagrins il lui a fallu poser le baume de la résignation, combien de soupirs elle a étouflés, combien elle a réprimé de révoltes in-
térieures peur se trouver enfin digne du mattre et de latâche qu’il lui impose ! Ces saintes et sublimes filles sont des anges envayés du ciel au chevet des mourans pour adoucir lesangoisses de la chair qui se plaint, pour aider le souffle immortel à s’exhaler au bruit des prières, de son enveloppe terrestre ; servant d’intermédiaire entre le monde et la divinilé,, ce. sont. elles qui font aimer Dieu, car elles sont bonues et miséricordieuses comme le Dieu deat. elles parlent;, oui, c'est ainsi qu'il est beau d’être religieuse, suivant la parole du Christ qui a dit: «Aimezles hommes, si vous tm'aimez. » Louise, la protectrice de Fanny, était eœux de charité.
LE LEGS D'ÜNE MÈRB. I2t
‘ Comment, à un âge où l'expérience de la vie ne peut être si glacée qu'elle ait anéanti sans retour toutes les espérances, éteint toutes les illusions, Louise avait embrassé une carrière qui la faisait étrangère à tout, excepté aux infortunes humaines dans ee qu’elles ont de plus hideux et de plus repoussant, voila ce qu'il nous est impossible de dire; qu'importe d’ailleurs le principe de sa dévotion généreuse, à quoi bon rechercher dans les replis du eœur la fibre lésée, si la blessure a enfauté ua acte méritoire ? seulement, à voir sur ce front une ride profonde que le temps n’y a point ameuée, on pouvait deviner que cette femme qui avait tant vu et qui voyait chaque jour souffrir les autres, avait dû souffrir beaucoup elle-même. Une semblable révélation se lisait aussi dans ses yeux habituellement doux, mais brillans parfois d’un éclat singulier, comme si, à ces momens-là, un souvenir se füt dressé devant elle, un souvenir de peine et de joie tout à la fois. Du reste, une bonne et calme figure, point laide, point jolie, plus aimable que sévère; en somme, une de ces religieuses plus nombreuses qu'on ne le pense, gaie et riante à l’occasion, indulgente aux faiblesses, laissant là volontiers ses oraisons quand un malade réclamait ses soins, sensible surtout et nUgasle dans son zèle bienfaisant.
Louise et Madeleine, la mère de Fanny, étaient
nées de la même maison, avaient partagé les mêmes jeux, peut-être souffert les mêmes souffrances, et cette communauté de chagrins et de plaisirs, jointe à une grande dissemblance de goûts et d'humeur, car ce ne sont pas les caractères semblables qui s'accordent le mieux, avait commencé entre elles une amitié d'enfance qui jamais ne s'était démentie; plus tard, lorsque Madeleine se vit réduite à la misère, la bonne religieuse, se constituant -sa protectrice, mais dont la bourse s’épuisa plus vite que la bonté, la fit entrer chez Granger. Puis, après la mort de son amie, sachant le mauvais état des affaires du négociant, elle avait pris Ja résolution de servir de mère à l’orpheline. Aujourd’hui, elle tenait sa promesse.
La petite, tout entière à sa douleur, suivait machinalement sa conductrice qui, trop familiarisée avec le désespoir et ses effets pour ne pas comprendre quel grand bien cela fait de pleurer dans un moment pareil, n’essayait même pas de sécher les larmes de l’enfant. « D'ailleurs, pensait-elle, le chagrin ne peut faire un long séjour-dans un cœur de dix ans, ni les pleurs sur un frais et rose visage, et plus la première explosion sera forte, moins elle aura de durée. » La sœur raisonnait juste. Elles marchaient donc à travers Paris, et le spectacle aussi varié que nouveau qui s’étalait sous les yeux de Fanny ne lui était pas une distraction,
ou pour mieux dire, elle regardait sans voir, ses pensées toujours dans cette chambre qu'elle venait de quitter, auprès de ce lit où son père était mort, son père qu'elle n’entendrait plus, qui ne la caresserait plus, qu'elle ne pourrait plus embrasser. La pauvre orpheline avait fait de bonne heure un rude apprentissage de la vie, et cette nouvelle perte lui était plus sensible parce qu’elle lui en rappelait une autre : elle avait aussi vu mourir sa mère, si borne, si malheureuse, et qui l’aimait tant. La fille de Madeleine songeait à tout cela, et son cœur se brisait. |
Cependant, au bout de deux heures de chemin, comme elles passaient devant la magnifique église de Sainte-Geneviève,
— Ah! que c’est beau! s’écria Fanny, et un rayon de joie brilla sur sa figure pâle mouillée de larmes. | |
— Oui, mon enfant, c'est bien beau, regarde!
— Puis voulant profiter de l’occasion que le hasard lui offrait d'opérer une diversion salutaire sur les idées de sa protégée, elle se mit. à lui raconter l’histoire de la sainte patronne de Paris; mais aux premières paroles la petite l'arrèta.. — Ma mère me l’a apprise, dit-elle ; et ce mot, ma mére, fut suivi de nouveaux sanglots. La sœur ne dit plus rien, émue qu’elle était elle-même, et continua sa route. |
1%4 Lt LEGS D'UNÉ HÈRr.
- Letertne n’en était pas bien éloigné. Bientôt elles entrérent dans la rue des Postes, rue silencieuse et décente, à l’aspect uniforme et tant soit peu lugubre, car c’est une rue à part dans la grande ville, où le vent sifile plus violent que dans toute autre, où le soleil n'apparaît jamais dans les plus longs jours, où it semble qu’on ait froid comme dans un cloitre. C’est qu’en effet ces maisons aux fenêtres étroites et rares, sont presque toutes des couvens de femmes, douces et trantjuilles retraites ornées de jardins, choisies exprès sans doute sur ce lieu élevé : l’air y est plus pur, les bruits du monde n'y pénètrent qu'affaiblis par l’espace, et puis l’on y prie mieux le ciel, peut-être parce qu’on en est plus rapproché.
: — Nous voilà arrivées, dit sœur Louise, en levant le marteau d’une petite porte cochère qui s'ouvrit aussitôt.
© — Ah! fit la pétite, tant mieux, ma bonne amie. | Elles entrérent. En passant devant la loge du concierge, Fanny remarqua une vieille femme qui lisait dans un gros livre, et qui n’interrompit sa lecture que pour adresser un bonjour amical à la religieuse. Le temps était doux; d’autres femmes habillées de la même manière que sœur Louise, se promenaient dans une allée de tilleuls dépouillés de leurs feuilles, au fond- de la cour,
en face de la porte; un instant aprés, en montant à l'escalier qui conduisait à la cellule de son guide, elle vit encore des femmes vêtnes de gris qui échangéèrent quelques mots avec leur-compagne. L'une d'elles, plus âgée que les autres, dit en considérant l'orpheline qui avait cessé de pleurer, tant sa curiosité était vivement excitée :
— Nous avons eu du chagrin, mon ange, un grand chagrin, car vous êtes bien triste! » elle l’'embrassa sur les deux joues. Et Louise lui ayant parlé bas à l'oreille : — « Si jeune, mon Dieu! s'écria-t-elle, si jeune! » puis elle s’éloigna. Fanay avait compris instinctivement ce que signifiaient ces paroles ; peu s’en fallut que sa douleur n'éclatât de nouveau; mais tout ce qu’elle voyait lui paraissait si étrange que l'étonnement domina dans son âme, et ne fit qu'’augmenter lorsqu'elle se trouva dans l’appartement de la sœur.
On a répété maintes fois que les dévots sont au plus haut degré friands de leurs aises, que nul ne s'entend mieux à s'environner des douceurs de la vie matérielle, que si leurs désirs sont restreints, du moins apportent-ils un soin tout particulier à remplir à leur guise tous les points du cercle borné dans lequel ils se sont volontairement concentrés; on a dit encore que leur ambition, pour n'aspirer qu’à la conquête de minuties, que leur <oncupiscence, pour ne s'attacher qu'à des riens,
n’en étaient l’une et l’autre, ni moins ardentes ni moins tenaces que chez les autres hommes. Tout cela peut être vrai, mais il nous semble que ces défauts tant reprochés sont des conditions nécessaires d’une existence qui n’a que soi pour objet et pour but; sans doute à la longue, et voilà le plus malheureux, à force de se renfermer dans une sphère toute personnelle, sans doute le cœur se dessèche et s’ossifie, l'égoïsme amortit les élans de la charité et règne en maitre dans ces âmes qui, au lieu de se replier sur elles-mêmes, devraient se répandre au dehors en onctueuse bienveillance. Mais cela vient du manque d'occasions et d'habitude. Et puis, malgré le renoncement aux choses de la terre, la pensée de la conservation et celle du bien-être qui en découle ne peuvent que bien rarement mourir tout-à-fait; ces idées revivent, se réveillent plus despotiques peut-être dans le silence de la vie ascétique, et, même à l'insu de ceux qui les répudieraient s'ils se les connaissaient, peu-à-peu, par degrés, s’en font écouter et obéir. À qui donc'la faute s'il y a faute : aux pratiques religieuses ou à la nature humaine, qui retrouve toujours ses droits si humble esclave qu’elle se fasse ?
Pour revenir à notre point de départ, et sans prétendre en tirer aucune fâcheuse conséquence pour notre bonne sœur Louise, soit par goût, soit
par suite de son activité naturelle ou de sa vie retirée, toujours est-il que sa cellule offrait une preuve de plus que l’ordre et l’arrangement sont les qua: lités distinctives des personnes de sa condition; tout, dans cette chambre de douze pieds carrés, était soigneusement disposé, luisant, coquet, presque élégant, tant une propreté scrupuleuse avait embelli ces meubles simples, grossiers pour mieux dire. Les carreaux qui formaient le parquet avaient perdu leur couleur d’ocre primitive et s'étaient blanchis par le frottement, mais on voyait qu’une main diligenteleur avait donné cette sorte de vernis si agréable à l'œil des bonnes ménagères ; sur la commode, sur les chaises, aux rideaux du lit et des croisées, il eût été impossible de découvrir une parcelle de duvet ou de poussière ; partout enfin la pauvreté dissimulée sous l’apparence d’une richesse économe ; pas un pouce d’espace qui n'’attestât que le balai ou le plumeau passait par là chaque jour. C'était, en effet, le grand plaisir de sœur Louise d’approprier son réduit; elle y tenait et ne s’en cachait pas : plaisir innocent et bien pardonnable à-celle qui consacrait ses années à soulager tant et de si horribles souffrances. Du reste, ses malades de l’hôpital n’y perdaient rien : elle savait suffire à tout.
Fanny, émerveillée de cette modeste aisance qui pour elle était du luxe auprès de la misère
dans laquelle elle avait toujours véeu, ouvrait de grands yeux et restait muette d’ébahissement. Peu à peu cependant elle s’accoutuma aux objets qui fsappaient ses regards, et son désespoir s’effacant aussi vite qu'il avait été violent, ce fut avec une joie toute naïve qu’elle dit à sa protectrice : — C'est donc là que je vais demeurer maintenant ?
— Non, mon enfant. Qu'y ferais-tu ?
La joie de l’enfant disparut, elle reprit avec un gros soupir :
— Ah ! bien, j'aimerais mieux rester avec vous. Il faudra donc que je vous quitte aussi ?
— Allons, sois raisonnable : tu sais ce que j'ai dit ce matin là-bas.
— Je n'ai pas entendu, je pleurais si fort.
- — de ne puis te garder ici, mais j'irai te voir souvent, presque tous les jours, autant que je le pourrai.
. — Oh! tant mieux, tant mieux!
Satisfaite de cette assurance, la petite n’en demanda pas davantage, et se mit à examiner l’appartement qu’elle treuvait si joli : son attention fut surtout captivée par les nembreuses images de saints et de saintes qui tapissaient les murs de leurs rangs pressés. Allant de l’une à l’autre, ne voulant pas qu’une seule échappât à sa curiosité, se baussani sur la pointe des pieds pour se faire
LE LEGS D'UNE mène. #29
grande, elle les passa toutes en revue , et pour celles que leur élévation mettait hers de sa portée , elle avait recours à sa bonne amie.
— Qu'est-ce que c'est que ce saint- qi a une longue barbe?
— C'est saint Pierre, ma fille.
— Et cet autre qui a un bœuf auprès de tui?
— Saint Lue, lévangékiste.
— Ah! vailx une sainte qui est bien jolie...
Comment qu'elle s'appelle ?
— Sante Thérèse.
— Comme elle à de beaux yeux et de belles mains! e’est absolument comme Claire, ma sœur. Ne trouvez-vous pas qu'elle lui ressemble ?
La religieuse s'était amusée quelques instans à répondre à ses questions, mais à cette dernière, ne recevant pas la réponse qu'elle attendait, l'enfant se
. retourna : sa bonne amie n’était plus derrière elle. Inquiète d’abord, elle ne tarda pas à se rassurer en voyant au fond de la cellule une porte ouverte; et pensant que Louise était sortie, mais qu’elle allait bientôt revenir, elle continua son examen, se répétant à elle-même à chaque portrait : « Ah! Que c’est amusant ! »
Pourtant la sœur n'avait pas quitté la chambre,
ainsi que Fanuy le croyait. Après avoir jeté sur l’orpheline un regard plein de compassion et de
tendresse; après avoir fait un geste: qui indiquait 1 11.
sans doute que l'instant était venu de mettre ux grand dessein à exécution, elle s'était éloignée sans bruit, à pas lents, avait ouvert une porte qui conduisait à un petit cabinet, et y étant entrée, elle s'était agenouillée, priant Dieu de ne pas laisser sans fruit ce qu'elle allait faire, le priant avec amour et ferveur, car peut-être de l’action qu'elle méditait dépendait l’avenir tout entier d’une créature innocente! Ensuite, ayant levé le couvercle d’une boîte qu'elle avait tirée du fond d’une armoire, elle considéra long-temps l’objet qui s’y trouvait, sans oser y toucher, avec une attention religieuse : ses yeux étaient humides, sa bouche murmura un nom, elle resta immobile, le regard levé au ciel;-enfin, sortant de son extase et se rappelant ce qu'elle était venue chercher là, elle prit ce que contenait la boîte. C'était un petit livre, vieux, mais propre encore, modestement relié, mais aussi parfaitement conservé que le temps et un long usage l'avaient permis; tenant à la main ce livre qui pour elle paraissait un trésor, elle sortit du cabinet et rentra dans la chambre.
Au bruit qu’elle fit en fermant la porte, Fanny poussa un cri, absorbée qu'elle était alors dans la contemplation des gravures, puiselle recommença ses interrogations. Mais sœur Louise, tout entière à son projet, ne l’entendit pas ou du moins
feignit de ne pas l'entendre, et d’une voix grave :
— Fanny, dit-elle, laisse là les images : viens ici, J'ai à te parler.
La petite accourut près d'elle à l’autre bout de la cellule, Là 11 y avait une table : au-dessus de la table s'élevait une petite chapelle couverte d’un rideau de mousseline et ornée de deux rameaux de buis croisés en forme de couronne; auprès, un bénitier de verre, au pied de la table un petit banc : c'était là sans doute que la sainte fille faisait ses prières du matin et du soir, à ce prie-dieu qu’elle épanchait ses secrètes pensées, les puresémanations de sa foi, 8es espérances d’une vie meilleure et ses regrets de la vie présente, regrets bien amers peut-être ! Quand l’orpheline fut à ses côtés, elle souleva d'une main le rideau qu’elle ramena en dehors de la chapelle, tandis que de l’autre elle posait sur la table le petit livre. Un Christ en bois noir pendait sur la croix au fond du modeste sanctuaire. Ces préparatifs terminés avec une lenteur calculée probablement afin de produire une forte impression sur l'esprit de sa protégée, sœur Louise se recueillit un instant.
Elle avait frappé juste. Émue autant que sur: prise de son attitude sérieuse et de son air de mystère, l’enfant avait suivitous ses mouvemens avec une naïve curiosité d’abord, et bientôt, son désir de connaître l'explication de cette scène extraor-
dinaire croissant en raison de la longueur de l'attente, avec une impatience mêlée de quelque chose de solennel. Et c'était gracieux à voir que cette physionomie enfantine devenue ainsi grave et pensive par degrés ; à la fin, n’y pouvant plus tenir, elle fixa sur sa stleneteuse compagse un regard où toute son âme semblait passée, un regard bien éloquent. et qui demandait si elle pourrait savoir ee que tout cela voulait dtre. Sœur Louise le com- . prit, et triomphant d'une faiblesse involontaire qui la fit hésiter l'espace d’une minute, s'armant de résohtion comme devant ua devoir à remplir, devant un deveir qui est üne nécessité, elle prononça les mots suivans «avec un aceent at de douleur et de tristesse :
— Fu te souviens de ta mère, n est-ce pas?
— Oui, répondit Fanny, lutiant centre l'envie de pleurer; oh ! oui... je m'en souviens... elle était. mais la douleur fut la plus forte et ses larmes coulèrent en abondance sur le visage de la religieuse, car celle-ci, prévoyant Peflet de sa question, n'avait pas attendu la réponse pour attirer dans ses bras la fille de Madeleine qu'elle essayait de consoler, surmontant sa propre afiliction :
— Pauvre enfant! allons, il faut du courage, je La remplacerai, or, ta mère... allons, ne pleure
. — Non, non... puisque vous le voulez, je tàcherai ; mais vous pleurez aussi, vous?
— C’est vrai, je n’ai pu m'en empêcher en pensant à elle.
Il y eut encore un silence. Ce fut la petite qui le rompit la première en achevant sa phrase interrompue : | . — Elle était bonne, ma mère, comme vous, ma sœur, oh! je ne l’ai pas oubliée.
- — Cher ange, n’aie pas peur... je le serai toujours pour toi, autant qu’elle-même si c’est possible... oui, elle t’aimait bien, et lorsqu'elle est morte elle aurait voulu te donner quelque chose ; mais tu étais trop petite dans ce temps-là, tu n’aurais pas compris son intention : même à présent, quoique tu aies deux années de plus, tu ne comprendras peut-être pas encore. C’est égal, le temps est venu d'accomplir sa volonté, sa volonté entends-tu, la volonté de ta mère qui est auprès du bon Dieu et qui lui demande à chaque instant de rendre sa Fanny courageuse et obéissante pour qu’elle soit heureuse, et bonne pour qu’elle Dee aller la rejoindre plus tard.
— Ah ! que je serais contente si ça se pouvait!
— C’est bien, ma fille, car tu es ma fille maintenant. |
— Ah ! oui je veux bien l'être.
. — Allons, commence dès aujourd’hui, essuie tes
yeux, mets-toi sur mes genoux, et causons comme deux bonnes amies... écoute-moi; le temps est arrivé de te parler raison, d’ailleurs te voilà grande et tu as été élevée à une école où l’on apprend vite, celle du malheur. Vois-tu, Fanny, ce que tu vas entendre, une petite fille qui aurait été choyée, à qui l’on aurait passé tous ses caprices, toutes ces fantaisies, une enfant née de parens riches qui l’auraient gâtée, qui auraient flatté ses goûts, encouragé sa paresse, une semblable petite fille de dix ans comme toi, ne concevrait pas ce que j'ai à te dire et je ne lui dirais rien, ce serait inutile ; mais toi c’est différent, tu as toujours aimé à travailler, tu as profité de l'exemple et des leçons de ta mére, figure-toi que c’est elle qui te parle en ce moment. Écoute-moi done... . |
La petite était tout oreilles; la sœur continua :
— Lorsqu'elle nous fut enlevée par la permission du bon Dieu, il y avait quelque chose qui lui disait que ton pauvre père ne lui survivrait pas long-temps et que toi tu serais bientôt sans appui sur la terre ; cette idée la tourmentait, j'étais auprès d'elle, tu dois te rappeler.
— Oui, ma bonne sœur, je me le rappelle, .….
vous étiez bien triste.
— Mais ce que tu ne peux pas savoir, c’est qu’elle me dit bas, bien bas, afin de n'être entendue de personne : « Vous voulez vous charger de
Fanny en cas de malheur, je vous en remercie, Louise ; eh bien! je veux qu’elle vous soit soumise comme à moi... tenez... vous lui remettrez cela. plus tard... » puis elle s’éteignit doucement, tenant encore à la main l'héritage qu'elle te destinait et dont elle me faisait dépositaire.
— Un héritage ! s'écria l’enfant.
— Oui, un trésor précieux pour une bonne fille.
— Est-ce que je serais plus riche que Claire qui est chez ma tante ?
— Plus riche qu’elle! Oh! sans doute, si tu fais un bon usage de ce que j'ai à te donner.
— Est-ce bien beau? faites-le moi voir... Ah! tout de suite...
Mais la sœur voyant que la petite ne comprenait pas, s'arrêta au moment où elle se disposait à La satisfaire et reprit avec une certaine vivacité :
— Tout-à-l’heure , nous avons le temps.
— Oh! mon Dieu! est-ce que je vous ai fachée?
— Non, mon enfant, non, mais auparavant il faut que tu me répondes ; dis-moi, Fanny, as-tu quelque chose qui ait appartenu à ta mére?
— Rien, il y avait une croix en or qui devait être pour moi; un jour que papa n'était pas à la maison , il vint un monsieur qui donna de l'argent et qui emporta la croix; je ne le voulais pas, it
s'en fut tout de même. il était bien vilain ce mensieur-là !
. — Et tu as regretté la croix d'or ?
— Oh! Je vous en réponds, beaucoup; maman me l’avait promise et ça venait d'elle.
— Chère fille; et dis-moi encore : si à cette heure je mettais devant toi des bijoux superbes, et un ruban, une médaille sans valeur que ta mère aurait portée, que choisirais-tu ?
— Je prendrais le ruban ou la médaille : maman n'avait pas de bijoux, elle n'avait que sa croix en or, et elle l’a vendue.
— Mais si je te proposais un marché, si je te digais : donne-moi ton ruban, je te donnerai beaucoup d'argent.
— Je garderais mon ruban , et je travaillerais, ‘si vous vouliez, pour gagner l’autre.
— Je suis contente de toi, et je vais te remettre ton héritage. » En disant ces mots, elle étendit le bras, et prenant sur la table le petit volume: «Tiens, Fanny, dit-elle, c'est ta mère qui te l'envoie. ”
” — Ce livre ! elle a lu dedans, quel bonheur!
— Tu sais lire ?
— Un peu , pas si bien que Claire par exemple; elle est plus habile que moi là-dessus, mais moi je sais'coudre et elle ne le peut pas ; elle dit que ça l’ennuie; moi, ca m'amuse et puis ça faisait plaisir à maman. Æ )
L'orpheline avait ouvert le volume.
- — Tiens, dit-elle, c’est un livre de prières.
— "Oui, mon enfant, mais continue à feuilleter, tu trouveras... y es-tu ?
— Non, bonne sœur, des priéres toujours comme celles que je sais par cœur... ah! une page blanche! non, il y a quelque chose d'écrit.
Elle s'arrêta etse mit à épeler en elle-même les deux lignes tracées sur cette page en gros caractéres.
— Comprends-tu ? demanda Louise.
— Ah bien! oui.
— Voyons.
Et la petite lut en s’'arrêtant sur chaque mot :
— À Fanny, c'est moi... sois bonne, travaille bien , et dis tout ce que tu feras à sœur Louise. I] y a encore quelque chose plus bas : Aa... Madeleine. C'est ma mère qui a écrit ça?
— Oui, c’est elle qui te parle, Fanny, que réponds-tu ?
— Oh! je le promets, je vous le promets, répliqua-t-elle en portant à ses lèvres la page où la main de sa mère avait passé; comment voulez-vous que je le promette ? oui, je serai bonne, je travaillerai autant que je le pourrai et je vous dirai tout, na SŒUT.
Déjà La pauvre enfant avait quitté les genoux de sa protectrice, et se plaçant devant.la chapelle,
étendant sa petite main vers l’image du sauveur, elle allait répéter son serment, lorsque sœur. Louise , émue de cet élan d'enthousiasme, mais voulant en prolonger la durée, posa une main sur son bras et l’autre sur sa bouche entr'ouverte.
— Pas maintenant, ajouta-t-elle, pas maintenant: demain, ma fille, demain quand tu diras adieu à ton père qui t’aimait bien aussi et qui se voyait mourir avec chagrin, ne sachant qui prendrait soin de toi après lui, mais il est mort content quand il m'a vue arriver. Oui, tu le promettras demain à tous les deux , et chaque année à pareil jour, sur leur tombe à tous deux, ce sera le moyen de ne pas l’oublier.
— Je ne l'oublierai jamais, et le livre ?
— Tu peux le prendre et le garder : il est à toi.
— Oh ! merci, maman, merci ! ilne me quittera plus.
— Et si tu tiens ta promesse, mon erifant , ton père et ta mère veilleront sur toi de là-baut, comme moi ici, et tu seras heureuse, car tu n'auras rien à te reprocher.
— Ah! je ferai bien en sorte, s’écria l'enfant, le regard brillant et animé à travers les larmes qui le voilaient.
Le lendemain les deux sœurs, Fanny avec sœur Louise, Claire avec madame Féret, suivies de qüelques amis, assistaient au service des morts célébré
pour l’ancien négociant. La fille de Madeleine ne pleurait pas ; seulement og voyait se refléter sur sa mobile physionomie les efforts qu'elle faisait pour conserver de la force. Le combat était rude et au-dessus de son âge ; aussi maintes fois le cœur faillit à lui manquer et à céder la victoire à la douleur, mais elle lutta si bien qu’elle l'emporta. Il semblait qu'impressionnée par une grande résolution, par un sentiment étrange dans une si frêle créature, elle imposàt pour un temps silence à ses plaintes, jusqu'à ce que, libre de tout autre soin, elle pût déplorer sa perte récente et une plus ancienne mais non moins cruelle, avec tous les signes du désespoir et de la désolation. Claire fondait en larmes, et peut-être les assistans, examinant les filles du défunt, et témoins de ce contraste, se disaient en eux-mêmes: « La petite ne comprend pas: c'est bien heureux pour la pauvre enfant ! » Pourtant, après tout, la plus afiligée, qui eût pu la nommer?
Parmiles conviés à la triste cérémonie, il y avait un jeune homme que personne ne connaissait, que nul ne se souvenait d’avoir vu ailleurs que là; il était facile de deviner que l'étranger ne s’associait au deuil que par convenance, par devoir, ou peutêtre par un sentiment moins louable, car de temps en temps il considérait Claire avec attention, et à sa vue il se laissait aller à des idées peu en har-
monie avec la circonstance où il la rencontrait pour la première fois. 4 . — Diable! se disait-il, elle est jolie ; mon père avait raison, mais il avait tort en me parlant de lépouser : elle n’a rien. Diable! Vrai, elle est charmante, et si... Allons donc, je ne serai pas assez fou pour faire une pareille sottise ; non, sur ma foi, je trouverai mieux; d’ailleurs, j'ai tout le ps 2 d'attendre. |
A la fin de ce monologue plusieurs fois répété, il recommençcait à regarder la jeune fille, puis 4 s’élançait dans l'avenir, entassait projets sur projets, son orgueil ne posant pas de bornes à son
La cérémonie terminée, le cortége se dirigea vers le cimetière Montmartre, où sœur Louise avait acheté pour le défunt une fosse particulière près de celle de Madeleine, et madame Féret se hâta d'entraîner Claire hors du lieu saint: la vieille dame ne concevait pas que les pleurs soient une consolation. Les assistans étaient partis. Seule, Fanny restait à genoux dans l’église, son petit volume à la main. Sœur Louise s’approcha d'elle et regarda : le livre était ouvert à la page blanche.
— J'ai promis, dit l’orpheline d'une voix basse, mais expressive ; J'ai promis, je tiendrai, vous verrez |...
En dépit de sa tante, Claire avait voulu dire
LE LICS D'UNE HÈRE. tt
adien à sa sœur qu'elle attendait à la porte de l'église; elles s'embrassérent tendrement et quand il fallut se séparer :
— Nous nous reverrons, Fanny, j'irai te voir.
— Et moi aussi, quand je pourrai.
— Adieu, adieu. Bonne sœur Louise, ayez bien soin d'elle. |
— Soyez sans crainte, mademoiselle, répondit la religieuse; mais permettez que je vous fasse aussi urie recommandation. Souvenez-vous des dermières paroles prononcées par celui que vous venez de quitter : « Prenez garde, mon enfant ! » — Viens, Fanny. ’
— C'est bon! — repartit aigrement la vieille dame, je sais ce que jai à faire aussi bien que vous... Mais la sœur ne l’entendait plus, elle était déjà loin ; ce qui ne l’empécha pas de continuer : — À-t-0n jamais vu! De quoi se méle-t-elle? Cette dévote me déplatt.
— Ma tante! dit timidement Claire.
— Oui, elle me déplaht, je ne peux pas la souffrir, et il y a long-temps : elle a toujours quelque chose de désagréable à vous dire. As-tu remarqué son air en parlant? On aurait dit qu'elle nous faisait entendre un mauvais présage et qu'elle en était enchantée.
— Je suis tout-à-fait de votre avis, madame, répondit pour Claire une voix derrière madame Fé-
rèt qui se retourna et salua de sa plus gracieuse révérence le jeune étranger dont nous avons parlé plus haut, lequel s’avançant alors continua ainsi : — Pardonnez-moi la manière dont je me présente À vous, mais je n’ai pu résister plus long-temps à mon désir de vous offrir mes hommages. Nous sommes parens, mademoiselle, je me nomme Baudin... |
— Ah! c'est vous, M. Charles ? s'écria la veuve : nous vous connaissons, nous savons que vous êtes un jeune homme plein d'espérance et de talent.
Charles s’inclina, et la connaissance ainsi faite, ils se rendirent tous les trois chez madame Féret, celle-ci et le nouveau venu échangeant politesses sur politesses, et tandis qu'il se disait tout bas, à part lui :
— Dieu ! est-elle ennuyeuse, la tante !
Claire de son côté gardait le silence, mais n'en pensait pas moins :
— Mon cousin n'est pas beau, et puis il a un ton de suffisance qui ne me convient guère.