‹ Histoire de deux sœursChapitre 8 sur 29 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Pleurs et sourires.

Tableau frais et riant, encadré de pauvreté, de gêne, de privations, mais sur lequel venait luire de temps en temps un rayon du soleil.

H. Ripxnxn.

Age facile à vivre!

F. Souzri.

— Mademoiselle Fanny, dit madame Mollier la maîtresse du magasin, vous ne faites rien qui vaille : regardez-moi cette couture, quelle belle mine cela vous a! Et puis vous n’avancez pas du tout...

— Mais, madame, objectatimidement la petite, Je n’ai cette chemise que depuis ce matin.

— C'est bon; je n'aime pas les raisonneuses.

Laissez-là votre ouvrage plutôt, et venez avec moi.

— Cependant Madame disait que ces chemises pressaient.

— J'ai changé d'avis là-dessus, venez. Et vous, mesdemoiselles, silence et diligence, vous m'’entendez.

Cela dit du ton d’une femme qui veut étre obéie, madame Mollier, grosse maman à la figure Joviale et rebondie, empreinte néanmoins par la force de l'habitude d’une sorte de sévérité officielle, sortit de l’atelier d’un pas majestueux, et Fanny la suivit.

— Tiens, silence et diligence ! elle n’a jamais que ces deux mots à la bouche, — s’écria la plus Jeune des ouvrières aussitôt que la porte fut fermée, —- comme si on pouvait coudre sans causer. Ce n'est pas qu'on soit babillarde, ah Dieu! fi donc! mais ça délasse.… Est-ce embêtant, de pousser l’aiguille toute une journée! Je ne viendrai jamais à bout de mon mouchoir. Qu'est-ce qui a pris mon fil à présent ? C'est toi, Zoé? Donne ; non, garde-le, je vas me reposer, et jé dirai que je lai perdu...

— Du tout, du tout, répliqua l'autre ; ; je serais grondée. Madame ne badine pas ne elle s'y met, le voilà !

PLEURS ET SOURLRES: 143

. + Les volontés sont libres, continua l'espiègle : tu veux me le donner, et moi je ne veux pas m'en servir. Assez causé pour le moment.

. Et quittant son tabouret, elle se mit à courir dans le magasin, et à faire des niches à ses compagnes qui ne demandaient pas mieux que d'y répondre. Puis s’arrétant tout-à-coup :

— Dites donc, mesdemoiselles, avez-vous remarqué l'air bête de la nouvelle venue tout-à- Fheure? Est-ce qu’elle s’imagine par hasard être ici pour apprendre à travailler ? Quelle folie ! . on voit bien qu’elle n’y est pas encore. Ah ! minute, on la formera, cette enfant, on lui fera faire les commissions, les courses ; elle sera la bonne de la maison, le souffre-douleur de Madame, et allez donc! C’est pas malheureux pour moi, tout de même; j'ai long-temps agrippé la corvée, chacun son tour; j'en avais assez, suffit, comme dit le tambour-major dans une pièce de Bobineau que J'ai vue dimanche dernier. Ah ! mes chères, si vous saviez, c'est très amusant, Bobineau, et puis bon ton, bien meilleur genre qu’à Mont-Parnasse.

. — Conte-nous-la, conte-nous-la, demandérent ses camarades faisant chorus.

. — D'abord, mesdemoiselles, — commença la narratrice en prenant une pose dramatique, et en donnant un accent d'emphase au timbre argentin de sa voix ;— d’abord vous saurez que le tambour-

major est un très bel homme, moustaches idem...

Mais un chut malencontreux, répété par toutes les bouches comme par un écho, vint interrompre le récit intéressant promis par cet exorde persuasif ; l’éloquente admiratrice du tambourmajor se tut, chacune reprit sa place, les aiguilles voltigèrent de nouveau sur la batiste et la percale, et lorsque l'argus rentra dans l'atelier on y eût en- , tendu tomber une épingle.

Ceci se passait dans un célèbre magasin de lingerie situé vers le haut de la rue Saint-Jacques ; c'était là que, quelques jours auparavant, Fanny, présentée par sœur Louise, avait été admise en qualité d’apprentie ; là qu’ellé devait demeurer pendant le temps de son apprentissage, épreuve rude et difficile, à en juger par la petite scène qui précède. Lorsque sa protectrice, au retour de l’enterrement de son père, lui avait annoncé qu'il fallait se séparer, la pauvre enfant s'était jetée à son cou en disant :

— Pourquoi donc ne resterais-je pas avec vous? Je travaillerais tout autant.

— Mais, ma fille, je m’absente souvent dés) Journées entières, tu L’ennuierais d’être seule.

— Oh! non pes et je serais bien sage! Gardezmoi !

— Cela n’est pas possible, tu n’apprendrais rien; je ne pourrais pas te montrer. D'ailleurs, tu ne

m’auras pas toujours. Que deviendrais-tu alors ? et puis souviens-toi de ce que tu as promis...

Elle avait promis en effet d’être obéissante et courageuse, mais aussi quitter coup sur coup cé qu’elle avait de plus cher, c'était triste. N'importe, elle se résigna, prit le mince paquet qui contenait son modeste trousseau, et partit avec la Sœur. La course ne fut pas longue, et lorsqu'arrivée devant le magasin, celle-ci dit : « C’est là! » un éclair de joie illumina la figure éplorée de la petite.

— Oh! tant mieux, s’écria-t-elle, je ne serai pas loin de chez vous, et d’ici je pourrai presque voir votre maison.

Louise l'avait bien fait exprès ! Pour qui connaît la topographie de ce quartier, ces paroles n'ont

pas besoin d'explication; quant aux autres, ils les

comprendront aisément lorsqu'ils sauront que le magasin de madame Mollier s’ouvraiten face de la place de l’Estrapade à laquelle fait suite en obliquant à droite la rue des Postes. Un peu consolée par cette perspective de voisinage, et surtout par l’assurance que lui donna sa seconde mère de veair la voir souvent, bien souvent, Fanny la vit s'éloigner sans trop de chagrin; mais quand vinrent à pleuvoir les railleries par lesquelles des ouvières accueillent toujours une nouvelle camarade : les unes sans pitié; lui demandant pourquoi elle était vêtue de noir et si c'était la règle du couvent dont

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. ellé sortait; les autres, riant en dessous de son ait | timide; celle-ci plus effrontée la forçant à tenir sa tête haute et détaillant un à un ses traits, examen accompagné de malins commentaires; celle -Ià enfin implorant avec une feinte bienveillance la compassion générale pour la dernière venue; toutes chuchotant entre elles, la prenant pour jouet ou pour servante; puis la maîtresse avec ses brusqueries, et pas un mot d'amitié, pas un mot de douceur! Alors l’abandonnée sentit maintes fois son pauvre petit cœur se gonfler : pourtant elle s’y accoutuma , elle répondit aux moqueries avec bonté, elle se montra soumise, affectueuse ; force fut aux espiègles de la laisser tranquille.

Néanmoins l'espèce de persécution dirigée contre elle continua sourdement, et il y avait une “bonne raison pour cela : elle avait en elle quelque chose d'étränge, de mystérieux, en un mot elle ne ressemblait pas aux autres; car un atelier, comme un collége, offre en raccourci l’image du monde : tomme dans le monde, il y existe des jalousies, des ambitions; et pas plus que dans le monde on n’y pardonne à celui ou à celle qui se distingue de tous, quelle que soit la nature de la distinction. À part cette différence dans le début de Fanny, elle fut le sort ordinaire à toutes les apprenties : vivant d’une chétive nourriture à peine suffisante, dormant peu, travaillant beaucoup, les trois quarts

et demi de ces jeunes filles n’ont pas même une chance honnête de sortir de cet état précaire, pas même l'espoir d’un meilleur avenir. Car celles qui gagnent le plus, que gagnent-elles? Tout juste de quoi ne pas mourir de faim ; et encore ! Mais les autres...

On nous fait de charmans tableaux de la vie des grisettes ; on nous les représente gaïes et insouciantes, riant au plaisir, sans peine du lendemain, appelant l'amour à l’aide de leur misère, joyeuses sur un grabat, franches et sémillantes créatures, à l’âme stoïque, et chantant quand leur estomac jeûne ; à les voir telles que les livres nous les font, il semble vraiment que dans cette existence semée de roses, il n'y ait pas un jour, une heure pour la réflexion, pour le malheur; que, loin de là, un privilége soit attaché à ce nom, heureux talisman qui les défend contre tout ce qui n'est pas espérance et joie ! Une chose manque seulement à ces gracieux portraits, peu de chose néanmoins : la vérité. Oh! que ne creuse-t-on au fond de cette insouciante gaieté, que ne regarde-t-on derrière le masque de convention éternellement appliqué sur ces jeunes visages qu'on enlumine de si fraîches couleurs! Alors ils apparaîtraient pâles et amaigris par le besoin, par la dépravation, et on les plaindrait, les malheureuses ; car, si elles sont ainsi, ce n’est pas

leur faute : demandez plutôt à nos institutions s0ciales.

Que deviendra une infortunée, jetée sans soutien dans un monde où le célibat forcé des prêtres et des soldats la condamne à rester célibataire ? La corruption d’un côté, la nécessité de l’autre, tendentun vaste réseau qui l’enlace, qui l’attire comme une proie certaine dans un gouffre inévitable, Le vice et la dévotion s'entendent pour accaparer tous les travaux des filles honnêtes : des aumônes soutiennent les couvens ; des impôts, les maisons de force ; les recluses et les prisonnières lancent au rabais dans la circulation des ouvrages destinés à faire vivre les ouvrières; des coquines et-des dévotes mangent leur pain. Que deviendront-elles ? des filles sans mæurs, des infanticides. Elles sont conduites dans un chemin tout tracé par une main de fer. La vertu seule ne fait pas vivre, il faut en convenir. Il y a bien aussi la mort, mais tout le monde n'a pas le courage, ou, ei vous l’aimez mieux, la Acheté de recourir à eette dernière ressource. Et ce qu’il y a de vraiment horrible, c’est qu’à leur tour elles contribueront à rendre d’autres ouvrières misérables et criminelles, soit qu'el- Jes frappent à la porte des communautés religieuses, soit que saisies au-delà des limites du vice, car nos législateurs ont posé une borne en decà de Jaquelle le vice est permis et favorisé, on les traine

dans ces cloaques infects qui ne s'ouvrent que pour rendre en crimes ce qu’ils ont reçu en mauvaises inclinations. Et vous, sermoneurs patentés, qui tonnez contre l’immoralité du peuple, s’il vous arrive, un jour que le temps sera beau et le soleil brillant, de venir à la Bourbe, vous vous effraierez du nombre prodigieux des enfans trouvés qu'on y apporte de toutes parts, et vous attribuerez encore sans doute cette superfétation à Voltaire et à Rousseau dont les ouvrages sont dans toutes les mains ! -

Par bonheur, la fille de Madeleine a de plus que beaucoup de ses compagnes un appui, sœur Louise, et aussi une sauve-garde, le souvenir de sa mère toujours présent pour elle sous la forme du petit livre de prières. Accoutumée de bonne heure à une existence de privations, elle supporte tout sans se plaindre ; cependant il y a des instans où le découragement s'empare d'elle, mais elle y résiste de toutes ses forces : de fait, une plus ferme volonté que la sienne y succomberait. Se lever avec le jour pour travailler jusqu’au soir bien tard sans autre répit que l'heure accordée aux maigres repas qu’on lui donne, s’il ne s'agissait que de cela, elle trouverait encore son sort assez doux ; mais avoir à souffrir les accès continuels de mauvaise humeur de la maîtresse, avoir à obéir non-seulement à celle-ci, mais aux autres ouvrières, à tout le monde,

se voir réduite à servir de domestique dans une maison où elle est venue pour apprendre un état, car plus le temps marche, plus la prédiction faite plus haut par l’espiègle qu’elle remplace se réalise: voilà ce qui cause un véritable désespoir à la nou-

velle apprentie ; encore est-ce pour elle un grand bonheur que madame Mollier ne soit pas mariée et n'ait pas un petit garçon ou une petite fille : dans ce cas, Fanny serait bonne d’enfans. Elle n’a donc pas trop de quoi s’afiliger, à ce que lui disent sea camarades, et il faut qu’elle prenne son mal en patience.

De la patience, elle en a besoin vraiment ! Sans être précisément méchante, la respectable matrone gouverne son petit empire avec une sévérité quelque peu acariâtre, eten sa qualité de dernière venue, c’est Fanny qui accapare toutes les boutades ; elle a beau se défendre avec douceur , on lui jette l’épithète d’insolente; si, au contraire, elle ne répond pas, l’irritable lingère la traite de sournoise; l'instant d’après, on la reprend sans motif, et comme pour lui faire oublier cette injustice, on lui parle avec douceur, l’enfant sourit, mais viennent les reproches, et la voilà triste : transitions brusques et sans cesse répétées qui la désolent. Madame Mollier avec son caractère changeant ressemble assez à ces favoris de la fortune dont la prospérité n’a point gâté le cœur, etquiretrouvent

de temps en temps leur bonté naturelle, malgré les flatteries de leur amour-propre ; car elle est riche, car elle aurait le droit d’être fière, la digne dame! Son magasin est à la mode, c’est elle qui fournit les trousseaux des mariées de bonne maison; sa renommée s'étend jusqu’à Ja Chausséed’Antin et la Nouvelle-Athènes, et toute élégante qui se respecte se croirait déshonorée si elle prenait ailleurs ces jolis colifichets qui coûtent si cher, et qu’on fait si bien chez la lingère de la rue Saint- Jacques. Et puis, sur la longue enseigne placée au-dessus de la porte principale, ne voit-on pas en grandes lettres dorées le nom de la propriétaire accompagné de ces mots magiques : Fournisseur de S. 4. R. madame la duchesse de... Le moyen, après cela, de résister aux fumées enivrantes de l’orgueil ! Néanmoins , à de certains momens, tout cet étalage, toute cette richesse , n’empêchent pas Ja grosse lingère de se rappeler qu'elle aussi a commencé par être simple ouvrière, et alors elle redevient ce qu’elle était autrefois. Par malheur, ainsi que nous l’avons dit, ses bons mouvemens ne durent guère.

A côté de ces ennuis de chaque jour venaient se placer pour la petite apprentie quelques douces compensations : est-il possible que le chagrin fasse un long séjour dans un cœur si jeune? L'enfance est oublieuse du mal qu'on lui fait, et souvent les

larmes et les sourires se rencontrent sur le même visage à la même minute : la fille de Madeleine ne pensait plus aux rebuffades de la maîtresse à la vue de sœur Louise, lorsqu'elle venait la voir au magasin, ou bien lorsque les dimanches elle l’emmenait avec elle rue des Postes ou dans ses courses de charité. C'était aussi un grand bonheur quand Fanny, fidèle à la volonté de sa mère, racontait à sa protectrice tout ce qu'elle avait fait dans la semaine, et que la religieuse disait : « Je suis contente, viens que je t'embrasse ! » Age candide, où tout est naïveté, franchise, où le cœur et la physionomie parlent à découvert, où les atteintes du malheur ne passent pas l’épiderme, où l’on se laisse aller au courant de la vie avec confiance et sécurité, ignorant des dangers et des écueils ! âge heureux surtout parce qu'il croit à ce quiest bon! Pourquoi faut-il qu’une désolante expérience dessèche plus tard ces fleurs qui promettaient de si beaux fruits ?

Deux années s'étaient écoulées depuis l'entrée de Fanny dans le magasin de madame Mollier, sans apporter aucune différence dans la situation de l’ouvrière. Cependant, malgré les occupations étrangères à son état, auxquelles on lemployait, elle avait fait de rapides progrès : son intelligence naturelle avait suppléé au temps et aux leçons, et .

à contre cœur sans doute, mais ne pouvant se re-

fuser à l’éviderice, la maîtresse lui déclara un jour, après une visite de sœur Louise, qu’à dater de ce moment son apprentissage était fini, et qu’elle se. rait payée par semaine pour commencer, ajoutant que si elle travaillait bien, elle ne tarderait pas à être admise à la paie par journée. Quelle joie à cette nouvelle pour la protégée de la religieuse ! comme elle se promit de devenir habile !’elle tint parole, de sorte qu’au bout de quelque temps, la grosse lingère n’eut qu’à se louer de cet avancement si rapide que dans le commeneement elle regardait comme un pur effet de sa complaisance. . Maintenant tout entière à ses ouvrages d’aiguille, la petite n'avait. plus à craindre d’en être arrachée à chaque-instant par: une commission à.faire ou par tout autre objet. de service domestique. A présent, elle était heureuse : elle était ouvrière! désormais elle ne serait plus tout-à-fait à la charge de sa bienfaitrice, elle aurait de l'argent gagné par-elle! cette pensée la rendait fière; et lorsque, une semaine après, elle toucha une pièce de quarante sous, oh! elle crut posséder un trésor. Ce fut bien mieux encore quand elle vit toutes ses Journées lui rapporter quelque chose : bien peu néanmoins, car sur son gain on retenait son logement et sa nourriture; n'importe! pour elle c’était beaucoup.

Mais comme il faut que toute médaille ait son

revers, la jalousie de ses camarades augmenta en raison de son bonheur; elles l’accablérent de complimens ironiques, Fanny les remercia de leur bonne amitié; puis vinrent les mots piquans, Fanny s’obstina à ne pas y répondre. Réduites au silence, elles jurèrent de se venger : si on leur eût demandé de quoi, pas une n’aurait su que dire, mais enfin, elles voulaient humilier leur jeune compagne, elles voulaient lui faire de la peine, elles soupiraient après l’occasion d’une vengeance, l’occasion ne se fit pas attendre.

Depuis quelques jours Fanny paraissait soucieuse. Elle d'ordinaire rieuse et folle comme on l’est à son âge, elle était devenue grave et pensive. Sur son front si blanc, si uni, une ride légère, oh ! bien légère, mais c'en était une, amenée là par un nuage de tristesse, se faisait voir par momens ; puis elle soupirait. Ses compagnes, qui n'étaient pas dans le secret de ce changement, la croyaient malheureuse et jouissaient malieieusement de sa souffrance. Elle ne souffrait pourtant pas, mais tandis que sa main courait sur son ouvrage, pendant que son attention semblait tout entière fixée sur les élégans festons tracés par son aiguille, sa tête travaillait aussi, son esprit calculait, elle cherchait et ne trouvait pas, c'était vraiment bien triste, et les autres riaient, mais elle ne les voyait pas rire : sa pensée était ailleurs.

C’est que la petite avait conçu un grand projet: à force d'économie, à force d’amasser sou sur sou, elle se trouvait à la tête d’une somme de huit francs, et avec ces huit francs elle pouvait acheter une belle robe d’indienne, qui ne serait pas de trop, vu l’état de délabrement de sa pauvre toilette : une robe ! une robe neuve achetée par elle avec son argent à elle, quelle délicieuse emplette! déjà elle en avait parlé à sa bonne amie la religieuse qui l’avait approuvée. Il entrait bien aussi un peu de coquetterie dans ce magnifique dessein : la coquetterie, n'est-ce pas la sœur jumelle de la femme, née avec elle, compagne inséparable de sa vie jusqu’à la mort et ne la quittant même pas lorsque s’ouvre cette tombe anticipée, la vieillesse?

Or donc, l’ouvrière caressait la robe neuve de ses regards doux et brillans d'espérance, elle y révait, elle y songeait éveillée. Mais hélas! ce n'était pas tout. Fanny avait de l’ambition, et cette robe ne lui suflisait pas : en même temps, la fête de sœur Louise approchait, et la reconnaissante enfant s'était promis de lui faire un petit cadeau. Quel dommage de n’avoir que huit francs en sa possession, ou bien quel dommage que la fête de sœur Louise n'arrivât pas un mois plus tard! le temps pressait, il fallait se décider, et l'alternative était rude de renoncer ou à la robe ou au présent de fète; une robe charmante quiirait si bien, un pré:

sent qui plairait tant à la religieuse, Fanny en était sûre : quelques jours auparavant, restée seule dans la cellule de la rue des Postes, pendant que Louise s'était rendue à l'hôpital pour soigner ses malades, la petite avait remarqué une déchirure au rideau qui recouvrait la chapelle; et quel bonheur, s'était-elle dit alors, si je pouvais le remplacer par un neuf brodé par moi! Son cœur avait adopté cette idée avec enthousiasme , la réflexion était venue après, et cette réflexion avait été pénible, car ses huit francs ne pouvaient fournir à tout : si elle choisissait le rideau, pas de robe! si elle aimait mjeux la robe, adieu le joli rideau de mousseline qu’elle aurait eu tant de plaisir à donner! toutes ses méditations aboutissaient à ces deux conclusions aussi cruelles l'une que l’autre.

Et puis, une autre difficulté se présentait : dans le cas où le rideau aurait la préférence, comment ferait-elle pour les broderies? ses heures étaient comptées et prises au magasin; à quel moyen ingénieux avoir recours pour parer à tous ces obstacles, pour satisfaire en même temps son envie et son bon cœur? et puisqu'il en fallait un, à quel sacrifice s'arrêter ? hélas! hélas! n’y avait-il pas R de quoi rendre triste la pauvre fille ?

De plus, car il semblait que tout conspirât con tre elle, et en vérité c'était à en perdre la tête, une prompte résolution était nécessaire, indispensable :

à peine lui restait-il une semaine jusqu’au grand jour. Plus les autres la voyaient sombre et réfléchie, plus elles étaient contentes : — le dénoue- . ment approche, se disaient-elles à voix basse, nous saurons enfin à quoi nous en tenir; la petite sournoise ne veut rien dire, tant mieux, nous aurons le plaisir de deviner.

Et là-dessus redoublement de curiosité, d’attention à surveiller ses pas, ses moindres paroles, ses gestes, les jeux de sa physionomie, rien n’échappait à leur maligne investigation; espionnage d’autant plus facile que l'enfant, absorbée dans ses recherches, ne s’en doutait pas et ne faisait rien pour s’y dérober.

Mais qui fut désappointé? voilà qu'un matin Fanny a retrouvé sa gaieté d'autrefois, voilà qu'elle babille et rit volontiers comme les autres, que la vilaine ride a disparu de son front avec la tristesse; voilà aussi qu’elle ne s'aperçoit pas non plus de l’étonnement que cause sa métamorphose à ses compagnes : elle est toute à la joie maintenânt, car dans la nuit elle a fait un grand effort sur elle-même ; le moyen qu’elle a tant cherché, elle l’a trouvé; sa détermination est fixée ; ses mesures sont prises, elle est à peu près certaine du succès, il est yrai que sa résolution lui a coûté quelques regrets, deux ou trois soupirs involontaires qu’elle a étouffés bien vite ; enfin elle est

sortie victorieuse de la lutte, et maintenant, vive et légère, le cœur content, un sourire sur les lèvres parce que quelque chose lui dit que ce La vient de décider est bien, elle ne songe plus qu’à mettre son projet à exécution.

— Changement de décoration, Re — dit une des ouvrières, l’espiègle que nous avons vue plus haut commencer l’intéressante histoire du beau tambour-major et qui saisit avec avidité le moment où madame Mollier et Fanny sont sorties de l'atelier; — Ah! cà, pourriez-vous me dire ce qu’elle avait et ce qu’elle n’a plus à présent ? Dieu me pardonne, si ca n’était pas si jeune, je croirais que c’est une brouille avec l'ami de cœur.

— Tu es une folle, — répond mademoiselle Zoé, grande blonde à la taille roide comme un cierge et qui baisse les yeux à chaque mot, — outre que cette enfant ne sait pas si elle a un cœur, est-ce qu’elle se permettra jamais... allons donc, l'élève d’une dévote, d’une religieuse !

— Folle tant que vous voudrez, mais ce qu'il y a de certain c’est qu'il se passe quelque chose, je ne sais pas quoi par exemple, mais je le saurai : d’abord j'adore les mystères, non pas précisément par curiosité, mais j'aime à savoir ; oui, certainement je découvrirai tout, et nous rirons, bah! avec ça que je lui en veux, moi, à cette pimbêche : c'est il pas une indignité, mesdames, qu’elle soit venue

me couper l'herbe sous le pied. Dieu de Dieu! quand je pense que la voilà ouvrière en grand, et que je ne suis qu’à la semaine; que je voudrais donc la vexer ! ah ! elle n’a qu’à se bien tenir.

— Allons, ma chère amie, interrompt la plus âgée des jeunes filles, tu n’as pas raison de lui en vouloir : elle est gentille, Fanny ; elle est boñne enfant, douce comme un agneau ; et puis ee n’est pas sa faute si elle marche plus vite que toi : pour quoi es-tu si étourdie, si paresseuse ?

— Là, — réplique la rancuneuse lingère exaspérée par cette vérité, — là, entendez-vous la saintenitouche ! comme elle est aimable aujourd’hui! est-ce fini? c’est pas malheureux, ma foi. A-t-on jamais vu ! qu'est-ce qui vous prie de parler, mademoiselle , gardez votre morale pour vous, ça ne sera peut-être pas sans besoin, et ne vous mêler que de ce qui vous concerne ; attrape !

A ces mots un chorus d’indignation s'élève contre la protectrice de la pauvre petite, qui n’oserien ajouter. Seulement lorsque celle-ci, rentrée dans l'atelier, vient prendre sa place accoutumée à ses côtés, elle se penche à son oreille et lui dit tout bas :

— Prends garde à toi!

— Pourquoi donc? je ne crains rien...

Cette réponse est faite d’un ton si naïf et si franc, que l’autre, tout-à-fait rassurée, se borne à

. prononcer à demi-voix ces deux mots :

— Tant mieux! j

— Que veut-elle dire? — pense l'enfant tandis que du regard elle interroge son amie qui se tait. Mais la minute d’après ses idées ont pris un autre cours. Tout-à-l’heure, pendant son absence, le hasard est venu la seconder merveilleusement dans l’accomplissement de son grand œuvre. Une marchande en détail demandait un certain nombre d’aunes de mousseline, et madame Mollier avait prié Fanny de servir la pratique. Celle-ci s'était empressée de déployer une pièce d’étoffe, et qu'on juge de son bonheur! les aunes comptées, 1l restait un petit coupon, tout juste la grandeur du rideau de sœur Louise; profitant alors de l’occasion, elle avait machinalement mesuré le coupon, objet de toute son envie, et après l’avoir serré lentement dans la poche de son tablier, après avoir reçu l’argent de la marchande auquel elle joignit le prix du coupon, elle était passée à la caisse où elle avait payé le tout ensemble en faisant porter sur le livre de vente la pièce entière de mousseline. Tout cela s'était fait avec tant d'adresse, quoique la petite tremblât de tous ses membres, comme si elle eût commis un crime, que personne ne s'était aperçu de rien. Puis, elle avait quitté le magasin emportant avec elle sa précieuse conquête, bien - précieuse .en effet pour elle qui aurait consenti à la payer de ses huit francs quand elle n'en valait

guère que la moitié; en moins de trois minutes, elle avait grimpé dans sa mansarde, y avait déposé son trésor et était redescendue. Voilà donc un pas de fait vers le but de ses vœux les plus chers : bon augure pour le reste; mais il lui faut redoubler d'adresse, car le reste n’est pas le moins difficile.

On était dans les plus longs jours de l'été. À cette époque, à moins qu’une commande importante et pressée ne forcât de prolonger le travail jusque dans la nuit, la règle de la maison voulait qu’il cessät à huit heures ; alors on remettait le magasin en ordre, et vingt minutes après les ouvrières demeurant chez madame Mollier avaient regagné Jeur taudis et dormaient ou devaient dormir. Défense leur avait. été intimée de garder plus longtemps de la lumière dans leurs chambres, et cela sous peine d’une verte semonce pour la première fois et d'expulsion à la récidive. L’impérieuse maitresse n’était pas d'humeur à se relächer de sa sévérité; malheur à celle qui enfreindrait ses ordres. Par suite de cette menace, il n’y avait pas d’exemple qu’on eût osé la braver, ou du moins si quelqu'une des demoiselles s'était montrée désobéissante sur ce point, le méfait avait été entouré de tant de précautions que la coupable avait échappé au châtiment, de sorte que l’audace croissant avec l'impunité, il semblait que les recommandations, quoique souvent répétées, fussent

comme non avenues. Fanny se flattait qu'il en serait ainsi pour elle, qu’elle aurait autant d’adresse et de bonheur que les autres.

Dès le soir même, à l’heure où le jour tombait, tandis que chacun s’occupait dans le magasin à replacer les ballots dans leurs cases respectives, elle s’esquiva, entra chez un épicier et y acheta une livre de chandelles. Favorisée qu’elle était par l'obscurité, nul ne remarqua son absence, pas méme son ennemie qui pourtant avait juré de la suivre à la piste pour ne pas perdre une de ses démarches. Certes, son cœur battait singuliérement quand elle se vit en possession de cette chère lumière à la clarté de laquelle elle étale la précieuse mousseline, et que retirée dans sa mansarde elle se mit à l'ouvrage. L’espérance et l’envie de plaire à sa protectrice lui donnant des forces, elle lutta contre le sommeil qui par instans l’accablait ; elle travailla avec constance, avec énergie, une grande partie de cette nuit-là et aussi des autres qui suivirent. La broderie avançait; la petite, rassurée par l'expérience contre la crainte d’une surprise, voyait avec un sentiment indicible de contentement approcher le jour où elle allait jouir du triomphe pour lequel elle avait souffert de véritables tortures. Pendant ses longues veilles, au moindre bruit palpitante et peureuse, s’imaginant à chaque minute que son secret était décou-

vert, la pauvre enfant ne vivait pas, et lorsqu'a-près deux ou trois heures d’un assoupissement plusieurs fois interrompu, il lui fallait se lever, descendre à l'atelier, se livrer au travail ordinaire de la journée, si dans son âme elle était heureuse, néanmoins son visage pâle et fatigué, ses yeux battus, témoignaient assez qu’elle n'avait pas dormi ; mais un puissant mobile la soutenait dans cette épreuve qu'elle s'était imposée : ce qu’elle faisait, c'était pour sœur Louise, pour sa seconde mère, et Madeleine semblait lui sourire du haut du ciel en disant : « Tu es une bonne fille, continue. » Encore une nuit ainsi employée et le rideau sera prêt, ét son amie la religieuse aura son présent de fête.

Cependant ses compagnes, frappées de son air d’abattement causé par la lassitude, hasardaient sur cet incident les observations les plus contradictoires, et se perdaient en conjectures.

— Bien sûr, disait l’une, elle passe les nuits à pleurer.

— Non, si elle avait du chagrin, elle ne serait pas si gaie le jour.

— Puisqu’elle tombe de sommeil, c’est qu'elle ne dort pas.

— Eh! sans doute, la belle malice ! — reprenait l’ennemie de la petite fille, dominant de sa voix tous ces caquetages à bâtons rompus. — Elle ne

dort pas, c'est connu ; faut pas être sorcière pour deviner ça, mais qu'est-ce qui l'empèche de dormir? voilà l’hic.... Eh bien! voyons, pouvez-vous répondre ?

— Réponds toi-même.

— Cette bêtise! Si je le savais, je ne me ferais pas prier ; silence pour aujourd’hui. Demain ce sera différent ; rapportez-vous-en à moi.

— Qu’allez-vous faire, mademoiselle? — ob- Jecta alors celle des ouvrières qui a déjà pris la défense de Fanny ; — au bout du compte, cela vous regarde-t-il? Laissez-la tranquille. C’est joli d'espionner.….

— Du tout, moi! Ah! Dieu! C’est pour son bien ce que J'en fais ; car enfin elle se tue, cette petite sotte : elle a les yeux enfoncés qu’on y fourrerait le poing. D'ailleurs, je veux en avoir le cœur net: il faut que ça finisse.

Or, le matin que la protégée de sœur Louise s'était félicitée en jetant un regard de complaisance sur la broderie qui touchait à sa fin, madame Mollier se trouva dans l'atelier assise au milieu de ses demoiselles, ne grondant pas trop contre son ordinaire, ne cherchant pas querelle, suivant sa louable habitude, tantôt à l’une, tantôt à l’autre, à propos d’un bout de fil égaré ou d'un point cousu de travers, en un mot, d’une assez joyeuse humeur. Un profond silence régnait, chacune était

occupée à remplir la tâche qui lui avait été donnée. Seulement celle des ouvrières qui ne pouvait pardonner à la pauvre enfant de l’avoir supplantée, de lui avoir coupé l’herbe sous-le pied, comme elle disait, et qui sous le coup de sa rancune avait promis de la surveiller et de découvrir tout le mystére, celle-là seulement chuchotait avec ses voisines d’un air d'importance et d'affectation trop marqué pour qu’elle n’y mit pas de la méchanceté; à droite, à gauche, on tendait l'oreille pour recevoir une confidence, puis la babillarde saisissait le moindre prétexte pour colporter à la ronde son intéressante nouvelle; si bien que la maitresse , impatientée de ce manége, s’écria tout-àcoup :

— Qu'avez-vous donc, mademoiselle, à bavarder comme vous le faites? Tenez-vous en repos et travaillez : je suis sûre que j'aurai à vous gronder ce soir.

— Ce que j'ai, madame, répondit la malicieuse, je ne dis rien, c’est-à-dire, si fait, je dis que j'ai peur du feu, et que.

À ce mot, Fanny fit un bond sur son siége et frémit.

— Qu'est-ce que signifie ?.... interrompit la lingère. Du feu! vous avez peur du feu!.... Expli- Quez-vous.... Qui vous donne cette crainte-là ?

— Oh! mon Dieu! je ne sais pas, mais cette nuit

168 PLEURS £ÆT BOURIRES,

j'ai cru... je me suis peut-être trompée, mais j'ai cru sentir une odeur de roussi, et ca m’a fait trembler. Dame! brûler toute vive, comme ce serait agréable ! |

Pour le coup, madame Mollier fronça le sourcil, promena un regard courroucé autour d'elle, et saisissant un coup-d’œil de la dénonciatrice qui lui indiquait comme la coupable la pauvre Fanny qui ne savait quelle contenance tenir, elle ouvrait déjà la bouche pour exhaler la colère soulevée dans son âme par cette transgression de ses ordres; mais soudain elle s’apaisa, au grand dépit de la perfide, et se contenta de répliquer avec dignité :

— Vous êtes une sotte, mademoiselle, vous réviez, c’est sùr.

— Cependant, madame, je vous assure...

— C'est que le feu, c’est terrible! Il faut y prendre garde ; — ajoutèrent trois ou quatre voix flètées avec l’accent de l’effroi.

— Taisez-vous, silence! Suis-je la maîtresse ici ou ne la suis-je pas? Je vous répète que vous avez rêvé, mademoiselle, car je ne pense pas qu'il y aitici quelqu'un d’assez hardi pour me désobéir. D'ailleurs , si la faute a été commise, ce que je ne veux pas savoir, qu’on se tienne pour averti, et qu’on n'aille pas recommencer, parce que... enfin... vous savez ce que j'ai promis, et quand je promets , je tiens.

- Pendant ce court dialogue, Pangoisse de Fanny était au comble. En proie à la crainte de se voir trahie, elle s’agitait sur son tabouret, n’osait lever les yeux de dessus son ouvrage, et une sueur froide inondait sa pauvre figure toute bouleversée. Heureusement, pour ce moment-là l'orage passa sur sa tête sans éclater ; le reste du jour il ne fut plus question de rien. Elle se crut sauvée. Du reste, inébranlable dans sa résolution, et plus confiante dans le ton d'incrédulité de madame Mollier qu'intimidée par ses menaces, elle n’en persista pas moins dans son projet : il s’en fallait de si peu que Je rideau fût fini! La nuit venue, elle redoubla de soins et de prudence pour se mettre à l'abri d’une surprise ou d’une nouvelle trahison, boucha avec des chiffons les fentes de la porte et le trou de la serrure, se plaça devant la chandelle de mamière à en intercepter la lumière autant que possible , et tout en prenant ces mesures de précaution, elle répétait intérieurement : — « © mon Dieu ! faites que je ne sois pas découverte cette nuit : c'est la dernière. » — « Allons, continuat-elle quand tout fut terminé, Madame ne songe. plus à ce qu’elle a dit ce matin. A l'ouvrage! encore deux petites heures !

Les deux heures étaient passées, la broderie achevée. Fanny l’admirait, enchantée, ravie, 6e laissant aller à une douce émotion, l’imprudente !

quand tout-à-coup un clé tourna dans sa serrure , la porte s’ouvrit, elle n’eut que le temps d’éteindre sa chandelle, et :

— Ah! petite drôlesse, c’est ainsi que vous me désobéissez! s’écria madame Moilier d’une voix foudroyante ; je vous apprendrai..…. |

Ces mots n'étaient pas prononcés que sa main formidable appliqua un énorme soufflet sur la joue de la petite qui, toute saisie d’une aussi rude apostrophe , ne se sentit même pas la force d’y répondre par des larmes. Quant à la grosse maman qui en entrant dans la mansarde avait laissé son bougeoir dans le corridor, elle se retira majestueusement sans ajouter un mot. C'était bien assez.

Les suites fâcheuses que pouvait avoir sa désobéissance ne se présentèrent pas sur-le-champ à l'esprit de l’ouvrière; s’en croyant quitte pour la correction manuelle qu’elle venait de subir, elle se déshabilla, et tout en frottant sa joue encore chaude du soufflet, elle murmurait en elle-même : « C’est égal, j'ai toujours fait ce que je voulais. » Cette sécurité augmenta le lendemain, madame Mollier la traita avec amitié comme si de rien n'était, et la petite ne fut que très peu sensible aux rires ironiques de ses camarades enfin vengées et triomphantes. Ce lendemain était un dimanche, le jour tant désiré par Fanny.

Saisissant un moment où sœur Louise était oc-

cupée dans le cabinet au fond de la cellule, elle détacha le vieux rideau qui recouvrait la petite chapelle et y substitua le sien; elle n’avait pas fini de le poser , lorsque la sœur rentra et lui demanda ce qu'elle faisait ; alors toute rouge de plaisir :

— C'est votre fête, ma sœur, dit-elle, et ce rideau, c’est moi qui l’ai brodé.

— Je te remercie, mon enfant, mais cela a dû te coûter ; et la robe dont tu me parlais, tu ne dis rien, je devine, tu l'as sacrifiée?

— Oh ! je verrai plus tard, ma sœur...

— Cher ange!

Et l’attirant à elle, elle l’embrassa. En ce moment, la fille de Madeleine était payée de toutes ses peines.

— Cependant, continua la sœur, une robe te serait bien nécessaire : la tienne est tout usée : il y a si long-temps que tu la portes.

— Oh! ça ne fait rien ; je m'en passerai bien encore. |

La religieuse avait raison pourtant : le vèêtement de Fanny, sans avoir de déchirures, offrait à : l'œil la preuve d’une économie forcée; limée sur les coutures, l’étoffe montrait la corde ; la couleur, primitivement noire, avait pris avec le temps une teinte jaunâtre ; en un mot cette robe réclamait impérieusement une remplaçante. Mais qu'était-ce que toute cette misère en regard du

172 PLEEURS ET SOURIRES.

plaisir qu'elle éprouvait? Que de joie dans le cœur qui battait sous son corsage ! Quelle ivresse dans ses yeux lorsque son regard passa de l'examen de sa vieille robe au beau rideau tout neuf!

Hélas ! cette joie ne devait pas durer long-temps, ou du moins devait trouver une triste compensation. Rentrée au magasin, la petite fut prise en particulier par madame Mollier qui lui dit :

— J'en suis fâchée pour vous, ma chère Fanny, et pour moi aussi, car vous êtes une bonne ouvrière et vous promettez d'en devenir une excellente, mais après ce qui s’est passé cette nuit, vous ne pouvez pas rester chez moi, d'autant plus que les autres nous ont entendues, et si je vous gardais, Dieu sait les criailleries ! Vous n'êtes pas déjà trop bien avec elles. Parlez à votre protectrice, qu’elle vous loge ailleurs. Quant à moi, tout ce que je peux faire, c'est de vous laisser ici encore quinze jours; j'en sais beaucoup qui n’en feraient pas tant. Et puis, soyez tranquille, vous ne manquerez pas d'ouvrage tant que je tiendrai magasin : vous travaillerez en chambre, voilà tout.

Et comme Fanny pleurait, elle ajouta :

— Je vous jure que j'en suis aussi fachée que vous... allons, un peu de courage, ça ne durera peut-être pas toujours ; mais voyez-vous, mOn enfant, j'y suis forcée.

Fanny continuait à pleurer. |

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