LEURS MOEURS. — LE PORT. — LA JETÉE. — LB GARDIEN DU PHARE
La première fois que j'ai vu Dieppe, c'était en 1816, à l'issue d'un blocus maritime de vingt ans ; l'herbe pous* sait dans les rues, la ville était morue et déserte; on se croyait au fond de la Bretagne , au milieu d'une pauvre peuplade de pêcheurs, à cent lieues de l'industrie et de la civilisation.
Aujourd'hui , pendant les mois d'été et d'automne , Dieppe est un petit Paris : boutiques élégantes, spectacle, bals, soirées, brillantes toilettes, tout comme dans la capitale. D'où vient cette métamorphose? De la résurrection du commerce dieppois? De nouveaux essais de navigation et de découvertes? Non : la mer est bien encore pour
quelque chose dans ce retour de prospérité , mais ce n'est plus en faisant flotter des navires chargés de poudre d'or et d'éplces , c'est en fouettant à coups de vagues une ca^ravane de malades et de désœuvrés, qui , séduits par une plage commode et par les douceurs d'un petit palais con-* struit en leur honneur, s*cn viennent chaque année demander à Dieppe la guérison de leurs maux ou de leur ennui.
Je crois qu'avant la Restauration la vertu médicale des bains de mer était à peu près inconnue en France ^ Il fallait être anglomane, ennemi né du gouvernement établi, pour s'imaginer qu'une immersion dans l'eau salée pût rendre à la santé le même office qu'un voyage à Barèges ou (I Vichy. La seule pensée d'avoir recours à la mer, à l'élément anglais , eût été crime d'état. Mais quand la paix eut levé l'embargo qui pesait sur nos idées non moins que sur nos navires , quand les femmes eurent commencé à allonger leurs tailles, et que le pantalon eut irrévocablement proscrit la culotte impériale, au milieu de toutes les innovations comfortabies qui franchissaient le détroit , apparut un beau jour Tiisage des bains de mer. Dieppe avait vu s'installer dans ses murs quelques familles anglaises fuyant leur île par économie ; et dès le retour du mois d'août, tous les podagres ou éclopés de la nouvelle colonie étaient allés sur le rivage, et, quittant leurs habits, avaient présenté bravement à la vague leurs têtes et leurs épaules. Bientôt ils eurent des imitateurs' : des cures remarquables
* Mieux vaudrait dire oubliée, car 11 parait que sous l'ancien ré* gime quelques médecins ordonnaient les bains de mer, mais seule* ment contre la rage. Quand on était mordu , on f ous envoyait à Dieppe, cette ville étant dès lors renommée pour la bonté de sa plage. Dans un petit recueil de lettres sur Dieppe, imprimé en 1826, je vois qu'on représenta en 1725 , sur un théâtre de Paris , une pièce inl tulée ta Rage d'amour. L'action se passait à Dieppe, et on conseillait aux enragés d'amour Tubage des bains à la lame. (Voyez le Mercure d*août 1725.)
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prouvèrent Tefficacité du remède , quelques médecius U prirent sous leur protection , et la mode fit ie reste. De là cette foule qui s'en vient chaque année chercher la santé, non-seulemet)t à Dieppe, mais dans presque toutes les villes baignées par l'Océan,
L'influence salutaire des bains de mer, dans un grand nombre de maladies , est trop incontestable pour que leur vogue soit seulement passagère , ainsi que le veulent leurs déiracleurs : d'un autre côté, en faire une espèce de pa* nacée universelle , n'est-ce pas le moyen de leur ôter tout crédit? Il est vrai que l'air salin, cet air plus vivifiant en-^ core que celui des montagnes, opère souvent ^ lui seul de merveilleuses guérisons : beaucoup rendent grâce è l'eau salée de ce qu'ils ne doivent qu'à l'atmosphère; mais n'importe, tout cela figure au compte des bains de mer, et augmente leur clientèle. Ils ne sont pas le remède à tous les maux ; mais il serait certainement plus facile de citer des maladies auxquelles ils sont contraires que de dresser la liste de celles qu'ils peuvent combattre ou même déraciner.
L'établissement de Dieppe a commencé comme la ville elle-même : d'abord quelques huttes , quelques pauvres baraques çà et là sur le rivage, puis un hangar, puis enfin des portiques , des colonnes , et une galerie de trois cents pieds de long.
C'est, je crois, de 1821 à 1823 qu'on résolut de cou-' vertir en un établissement public lei abris provisoires dont l'incommodité dégoûtait les baigneurs. Grâce au tôle du feu maire, M. Quenouille, et de M. de Brancas, alors sous-préfet de Dieppe, une compagnie d'actionnaires se forma , et d'une part on construisit sur le bord de la mer ces portiques , ces galeries et ces tentes à l'usage des bai<* goeurs qui s'exposent à la vague, ou, pour employer le mot teclinique, à la lame; d'autre part ou disposa dans l'intérieur de la ville, mais à proximité du rivage, une vaste coo3tructioii où les baigneurs moins valeureux» qui
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veulent que l'eau de mer soit tiède, peuvent Taffrontcr dans des baignoires. On fit ensuite bâtir dans ce même local une salle de bal d'un dessin élégant, décorée avec goût, et destinée à faire constater chaque soir, au son des violons, les cures de la raalinée.
On se souvient que Madame la duchesse de Berry accorda son patronage à cet établissement naissant. Chaque année, au moment de la saison , elle entraînait à Dieppe non-seulement ses officiers et ses dames, mais une partie de la cour des Tuileries : tout ce qu'on y comptait de personnes ingambes et en humeur de sYgayer se trouvait au rendez- vous. La ville et ses magistrats , fiers de ces fréquentes visites, ne savaient qu'inventer pour faire honneur à la princt'sse : c'était chaque année quelque galanterie nouvelle. Madame aimait la comédie ; bien vite le conseil municipal de se mettre en frais, et de construire vis-à-vis de rétablissement des bains une fort jolie salle de spectacle. De leur côté les habitants cottimencèrent à rafraîchir leurs maisons, les marchands décorèrent leurs boutiques; enfin , au bout de quelques années , la ville était sortie de sa léthargie et avait pris un certain air moiûé Marais^ moitié Chaussée-(V Antin,
On pense bien que Tété qui suivit la révolution de juillet ne vit pas accourir à Dieppe une grande foule de baigneurs : les uns boudaient dans leurs châteaux, les autres défendaient Paris contre l'émeute ; mais dès les années suivantes les Dieppois virent revenir à grands flots les visiteurs; les rues muettes et solitaires entendirent de nouveau claquer le fouet du postillon , et les habitants se réfugiant dans leurs greniers abandonnèrent , comme par le passé, leurs lits et leurs chambres à la cohorte envahissante.
Indépendamment de la faveur toujours croissante des tains de mer comme moyen de guérison , et sans parler de l'excellence de cette plage où l'eau salée arrive sans aucun mélange d'eau douce , sans qu'un fond vaseux ait