TROISIÈME PARTIE
altéré sa limpidité, ii y a mille raisons pour que Dieppe ne cesse jamais d'être pendant Tété , comme les Pyrénées et les Vosges , le rendez-vous d'une partie des salons de Paris. Celte Normandie est si verte et si riche , ce port de Dieppe réveille tant de souvenirs , les vallées qui Tavoisinent sont si délicieuses h parcourir, sa rade si belle à contempler; enfin c'est un si court voynge, qu'il n'est personne , même sans Tattrait des bains , qui ne veuille s'en passer la fantaisie.
Les Dieppois feront bien pourtant , dans ce temps de concurrence, de ne rien négliger pour attirer et retenir ces étrangers, leur seule ressource , leur seule richesse. L'établissement des bains pourrait recevoir encore beau* coup d'améliorations. Il faut surtout empêcher qu'il ne se dégrade : ces constructions , exposées depuis vingt ans aux ouragans et aux hivers, ont besoin de grandes réparations. Elles sont bâties en bois, et si légères, qu'on s'étonne qu'elles aient pu résister jusqu'ici à ces terribles vents d'ouest qui ébranlent jour et nuit cette plage. Peutêtre , au lieu de ces pavillons à colonnes ioniques , au lieu de cette espèce de portique triomphal , aurait-on pu construire quelque chose de moins coquet, de plus robuste et de mieux en harmonie avec cet âpre galet, cette mer houleuse et cette grande roche couronnée des sévères murailles du château ? Singulier spectacle que ces petits portiques , ces colifichets de théâtre , à côté de l'immense océan et de cette vieille citadelle ! D'un côté , les vents et la tempête; de l'autre, une maçonnerie indestructible; et dans le milieu , un joujou d'enfant. Si Ton n'y prend pas garde , la mer s'en amusera quelque jour !
Tant que dure la saison des bains , Dieppe est peuplé au point d'être bruyant ; les baigneurs sont maîtres de la ville. Il n'y a pas jusqu'aux bonnes et aux enfants qui s'em parent des promenades et dansent en rond comme à la petite Provence. Chevaux, voitures, maisons, tout est confisqué au profit des Parisiens et des Anglais. Muis avec
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le mois d'octobre la désertion commence, et chaque journée devient plus calme t plus taciturne , jusqu'à ce qu'enfin la ville s'endorme d'un sommeil de marmotte , pour ne s'éveiller qu'au soleil de juillet
Pendant ce long intervalle de repos et de silence, Dieppe ne possède presque aucune ressource de société ni d'étude. On n'y trouve qu'un seul établissement scientifique ; c'est la biÛiothèque publique , fondée seulement depuis une quinzaine d'années. Cinq ou six mille volumes en forment toute la richesse ; ils sont rangés dans une grande salle de THôtel-de- Ville. Ce local est convenablement disposé et pourra recevoir jusqu'à dix ou douze mille volumes ^ Le gouvernement aide depuis quelques temps la ville à remplir ces cases vides : les ouvrages hydrographiques et les belles cartes publiées par le dépôt de la marine y seront probablement déposés; aucune ville n'a plus de droit à cette faveur que celle dont les navigateurs ont fait (es premières découvertes des Ueux (es plus éloignes. Des Relations
' M. Féret, qai est chargé de la conservation de cette bibliothèque, a réservé quelques tablettes pour Tarchéologie. C'est là qa*il a déposé des échantillons de tous les objets antiques trouvés dans les diverses localités où , depuis 1822, des fouilles ont été faites. On remarquera ayec intérêt dans ce petit musée les poteries gauloises d« la cité de Lime, les poteries romaines, anneaux, fibules et autres fragments découverts à Caude-Côte ^ à Bonne-Ifouvelle; enfin le magoifique vase de verre trouvé à Luneray , ainsi qu'une petite statuette en terre cuite très-bien conservée, provenant, je crois, des ruines d'une maison romaine entre Braquemont et Graincourt. C*est une femmeassise dans une chaise tressée en natte, tenant dans ses bras deux enfants qu'elle allaite. Ce type m^hique seren« contre , je crois, assez fréquemment; les uns y voient une Latone^ d'autres no ex-voto de femmes en couche ; d'autres enfin une divinité symbolique. On en trouve de setnblables sur les bords du Rhin^ où elles paraissent avoir été adorées par les Saxons barbares jusqu^aux derniers siècles de leur paganisme. M. Féret a en outre recueilli et mis en ordre une coUection de médailles gauloises et romaines. Parmi les premières il en est une qui parait unique et iuconnue jusqu'ici.
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de voyages» des Traités scientifiques sur la pêche ou sur la navigation, voilà les livres dont cette bibliothèque a surtout besoin. Des ouvrages de belles-lettres seraient un horsd'œuvre; c^r je ne crois pas qu'il y ait à Dieppe aujour*d'bui les moindres germes d*esprit littéraire.
Il n'en était pas ainsi au temps de sa grande prospérité ; la poésie et la littérature étaient cultivées avec non moins d'ardeur que la cosmographie et les sciences hydrographiques. Il existait dans la ville plusieurs associations de beaux esprits : le Puy de Dieppe avait grande renommée, et nous le voyons célébré même par des écrivains étrangers à celte ville*. Enfin les lettres n'étaient pas l'occupation seule*ment de quelques oisifs de profession , les capitaines de vaisseaux, les pilotes les plus habiles, en faisaient leur étude. Cousin et Parmentier étaient des hommes lettrés. Ce dernier a fait imprimer à Paris, en 1528, une traduction de Salluste qu'il dédia à son mécène , l'armateur Jean Ângo ^ Il semble que l'universalité des études et des con^
1 Voyez le Dictionnaire de Trévoux. Le Puy (du \ài\ià podium) était une académie d'esprit dans le genre des jeux floraux , mais consacrée spécialement à chanter la sainte Vierge. Il existait plusieurs Puys en France, un notamment à Rouen, institué en 1486. Celui de Dieppe était plus ancien; il remontait à rétablissement de la confrérie de la ml-aoât , c'est-à-dire à 1413 environ. Il y avait cette différence entre le Puy de Rouen et celui de Dieppe, que Tira était établi en l'honneur de la conception de la Vierge , et l'autre en l'honneur de son assomption. Les pièces de vers qu'on demandait à Dieppe aux aspirants lauréats étaient un chant royal, une t>allade , un rondeau et une épigramme latine.
' Je trouve ce fait dans la Clironique du prêtre Guibert , à 1 \ suite d'une longue description di'S jeux moraux et comiques qui furent célébrés à Dieppe, les 26 et 27 juillet 1527, en réjouiisance de la sortie de prison du roi François P**. Voici le passage de la Chronique :
« Le 28 mars 1 529 le sieur Jean Parmentier, bourgeois et mir- » chand de Dieppe, lequel semble avoir été Tautbeur de la susditte » mommerie, que l'on qualifioit en ce temps-là de moralité^ sortit » du port de cette ville avec deux navires pour faire le voyage des
naissances fût à cette époque Tapanage de tous les esprits distingués. La division du travail n*était pas encore venue clouer les intelligences sur telle ou telle parcelle de cet univers. Les grands peintres étaient architectes et sculpteurs ; les philosophes étaient géomètres ; et voilà des patrons de navires qui font des vers , et s*en vont aux grandes Indes la boussole dans une main , Homère et Salluste dans l'autre !
Il existe encore à Dieppe une chaire d'hydrographie et de pilotage. Les matelots et les pêcheurs envoient volontiers leurs enfants à ces leçons : ils ne sont pas , comme les laboureurs, ennemis de l'instruction et dédaigneux de la science; leur propre expérience leur apprend tous les jours ce qu'on gagne à savoir naviguer autrement que par rouiine ; et quand même ils sont ignorants, ils ont le désir de faire instruire leurs fils. Sur les vaisseaux de guerre , réducation d'un mousse ne consiste qu'à savoir monter aux échelles et sauter de cordage en cordage ; il n'en est pas ainsi sur un bateau pêcheur, qui n'a que quatre ou cinq hommes d'équipage : chacun doit être à demi capitaine; il faut que 1 apprenti lui-même comprenne la manœuvre , et qu'au besoin il puisse manier le gouvernail. J*al vu quelques-uns de ces enfants avoir, dès l'âge de douze ans , des notions très- exactes de la science nautique. Quand le fils d'un pêcheur. a suivi le cours d'hydrographie et qu'il est en état de naviguer, sa mère et sa sœur lui font un filet : ce filet , c'est sa dot ; sa famille l'accompagne ensuite jusqu'à la barque ; ou l'embrasse ,
» Molucqnes... Ce capitaine avoit traçait en françois Tliistoire de » Sallnste, livre qui fut imprimé à Paris le 5 septembre 1528, avec » privilège du 17 juin dndit an , et qu'il dédia au fameux Jean » Ango. »
On se souvient que c*est bien en effet le 28 mars 1529 que le Sacre et la Pensée mettent à la voile dans le Journal de Parmentier. Ainsi voilà une des assertions de notre chroniqueur confirmée par le témoignage d*nne pièce authentique et incontestable.