‹ Histoire de DieppeChapitre 83 sur 99 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

YOy£Z pas, jamais tous ne supposeriez qu'il y ait dans cette vallée des habitants; que dis-je, des habitants! de riches et populeux villages : tout au plus chercheriez-vous des yeux si quelques moines de l'abbaye se promènent encore le bréviaire à la main dans les sentiers de cette fraîqlhe Thébaïde.

11 n'y a pas vingt ans, le château de Longueviile pouvait passer pour le rival du château d'Arqués : son enceinte, il est vrai , était encore plus dégradée ; mais je me souviens du bel «ffet que produisait une énorme tour déchirée par de profondes crevasses , debout au milieu des débris écroulés autour d'elle , et dominant avec majesté du haut de ses grands fossés toute l'étendue du vallon. Moins heureuses que celles du château d'Arqués, ces ruines sont tombées dans des mains profanes qui les ont rasées jus-^ qu'au soi : la belle tour à été transportée pièce à pièce dans la vallée , et convertie en granges et en moulins !

Ce château de Longueviile méritait pourtant un meilleur sor^: sans parler des souvenirs de la Fronde , les noms les plus illustres çle notre histoire s'hélaient gravés sur ^ an-* tiques murailles : Charles Y en avait fait don, en 1364, au célébré connétable Duguesclin , et , dans le siècle suivant, en \hhZ , il avait été donné par Charles VU au bâtard d'Orléans, comJ;e de Dunois. Ainsi , deux fois il était devenu comme une récompense nationale offerte à deux guerriers si utiles ë la France , si redoutables à ses enne-^ mis. La fondation de ce chiteau remontait , comme celle du châleBU d'Arqués, ait onzième siècle, et il était construit à peu près dans le même système de maçQnnerie et d'architectut-e. Son fondateur fut un des compagnons de Guilaume^e-Cotiquérant, Gaultiei* GifTard , lequel reçut pour sa part du butin le 'comté de Buckingham , et devint ainsi, dans les deux pays , le premier du nom de deux illustres maisons.

L'abbaye ,K)U plutôt le prieuré de Longueviile, dont on • voit encore quelques restes dans le vallon , au pied du

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châfeau, fut fondée vers 1084 par Gaultier Giiïard, pour y émblir des religieux de Tordre de Cluui. Ce monastère a joui pendant le moyen âge d'une certaine célébrité. On remarque encore , dans ce qui reste de Féglise > quelques parties à plein cintre qui peuvent remonter à Tépoque de la fondation du prieuré.

Longueville est un assez gros bourg , beaucoup plus long que large > comme Texige l^extréme resserrement de la vallée. C'est de sa ferme probablement qtie loi sera venu son nom. «

Au sortir de Longueville on trouve, en descendant le long des bords de la Scie , les beaux villages de Vaudreville, Denetanville, Croville, Anneville, Manéhouvllle. Cette terminaison en viile se rencontre à chaque pas dans tout le pays de Caux ; elle indique en général des métairies (viiiœ) dépendantes jadis de monastères ou de seigneuries, et qui peu à peu se sont affranchies et converties en villages.

Non loin de Manéhouville , vous voyez s'élever, au railieu d'une prairie attenante aux maisons dtun riche fermier, une grosse motte recouverte de broussailles et de lierre : ce sont les ruines dfe ce pe4it château de Charles- Mesnil, dônttious avons vu Tftlbot s'emparer si lestement, quand il vint en il\h2 mettre le siège devant Dieppe. Les tours de Charles-iMesnil avaient été consiruiies environ cent ans auparavant par un sire Jean d'Étouteville. C'était une maison fortifiée selon la ftiode du quatorzième siècle. Cette châtellenie portait le nom de Mesnil-Haquet. Mais Charles VII ayant remporté au bord de la Scie, et presque en vue dû castel , un avantage signalé sur les Anglais, le nom de Charles M esnil remplaça celui de M.esnii Baquet *. On fait remonter à la même époque le nom bizarre d'Écorche- Bœuf donné à une agréable maison de campagne située sur le haut de la colline, à peti près au-dessus

^ Vofjez dom Duplessis , page 192.

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des roines de Cbarles-Mesnil. Ce serait, dil*<m, dans ce lieu que Tarmée anglaise aurait établi ses tueries torsqu'eUc fut débusquée de la vallée par les Français.

À quelques pas des ruines de Charles-Mesnil , la rivière est subitement grossie par les eaut d-une source si rlcbe, si puissante, qu'en s*échappani du pied de^a montagne elle /orme 'aussitôt un va^te réservoir d*oO s'écoule , en bouillonnant, le ruisseau le plus limpide qu'on puisse imaginer. Les sources sont extrêmement multipliées dans cette vallée : à une lieue plus loin , tout au plos , nous trouve-* rons celle de Saint-Aubin, dont les Dieppois , au seizième siècle , ont amené sous terr» et à si grands frais les eatix jusque darisieur vill(S.

Mais, avant de descendre à Saint- Aubin, il nous faut gravir cette rampe plantée d*arbre$ qui conduit , par de longs détours, à une des plus b Iles habitatioAS de Norinandie , au châtçau de Miromesnil. C'est , je crois , dans ce . château qu'est mort en 1796* M, de Alirumesnil , le garde des sceaux de Louis XVI, celui qui contresigiia l'abolition de la torture ; mais je ne sais tà c'est par un de ses ancêtres on par quelqu'un d'une autre famille qu'il a été construit. Il me semble appartenir au siècle de Louis XIV. L'ordonnance en est grandiose, surtout du côté de la cour. La corniche est surmontée de belles mansardes qui accompagnent le toit et déguisent son élévation i^quatre jolies tourelles le flanquent aux quatre coins , et la brique et la pierre dont il est bâti se marient harmomeusemeqt. Mais « la principale beauté de cette demeure, ce sont les in^meoses plantations de hêtres dont elle «st entourée. Le dessin de ces avenues est d'un beau caractère : elles doivent* ainsi que le château , avoir été conçuç^ par un architecte distingué. Ce sont presque les proportions de Versailles , mais avec la vrgétatioa de Normandie. Qu'on se représente ces hêtres nourris depuis plus de cent ans dans cette terre vigoureuse; leurç troncs luisants rangés e^ ha^es le long de ces allées profondes font l'efTet de hautes colpnnades

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argentées, couronnées cTénormes bouquets de feuillage que jamais]» serpe ne profane. Quel noystère, quelle grandeur,

* qiuelle majesté ! Rien de plus imposant que les abords de ce château, surtout par un jour de beau soleil ; car il faut de la lumière, il faut des ombres vives et tranchées , pour donner à ces ^venues leur relief et leur beauté : par un jour nuageux elles sont obscures et mélancoliques jasgu'à la tristesse. *

De Tautre côté de la vallée , sur le coteau qui fait face à Miromesnil , on trouve dans le village d'OlTranville deux ou trois châteaux qui ont aussi leurs murs de briques, leurs quinconces et' leurs avenues; mais ce ne sont que des diminutifs de la belle habitation que nous Venons de visiter ; Tarchitecture en est médiocre et trop moderne pour qu'elle soit rachetée par la beauté des plantations. Mais en revanche ce village possède une église assez importante , et dans laquelle nous nous arrêterons quelques instants. On lit sur la porte le millésime 157/i, mais ce n'est pas la date de sa fondation. Un des» piliers de la nef, le deuxième,>à* droite en entrant , est surmonté d'une espèce de petit écusson sur lequel est gravé le chiffre 155/i ^; or cette partie de l'église, selon la coutume, a été la dernière construite ; il est donc probable que- le chœur, et même les transepts, datent du commencement du seizième siècle ou mêtfie de Ja fin du quinzième , car on y remarque un tout autre travail que dans la -nef : non-seu-

• lement les fenêtres sont à ogives , ce qui ne voudrait pas dire grand'chose , puisque pendant le seizième siècle , au plus fort de la renaissance , l'ogive paraît avoir encore été presque constamment employée dans les églises de village en Normandie ; mais ces ogives sont divisées par des me* neaux de pierre flamboyants , comme les appellent les

^ Vis-à-vis de ce pilier, on à peu près, on en jiroit un autre sur le chapiteau duquel on a sculpté cette inscription : Demoiselle Jeûne de Cautetoille donna ce pilier Van m. v... (Le reste de la date n'est pas liSSble.)

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