‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 104 sur 250 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

à la porte du Luxembourg, du côté de l'Observatoire. Deux bataillons de ligne couvraient la grande avenue. Le jardin était occupé par la garde nationale. En un mot, tous les abords du palais avaient été rendus inaccessibles à la multitude, et plus de trente mille baïonnettes brillaient sur la rive gauche de la Seine. Autour de cette armée bourdonnait une foule immense.

L'audience ayant commencé, les accusés furent introduits. Les nombreux spectateurs qui remplissaient les tribunes étudiaient avec curiosité sur le visage des anciens ministres l'impression des scènes dont ils étaient l'occasion et le sujet. Ils ne parurent pas plus émus que les jours précédents. On remarqua même que M. de Chantelauze avait perdu de sa langueur. M. Madier de Montjau s'avança. Il était fort souffrant. Il refusa néanmoins de parler assis. Dans son discours, il sut masquer avec beaucoup d'art par la véhémence des attaques l'indulgence des conclusions. Il reprocha énergiquement à la défense d'avoir été fière, provocatrice, agressive; d'avoir dénaturé le caractère des événements de juillet en les faisant considérer comme l'inévitable résultat des vices de la Charte et la preuve d'une incompatibilité absolue entre la dynastie de Charles X et la nation. A l'énumération des obstacles sans nombre qui, selon les défenseurs, n'avaient laissé à la royauté d'autre ressource qu'un coup d'État, il opposa le tableau animé des tentatives dont la Restauration s'était gratuitement rendue coupable envers la liberté. Il se déclara surpris et presque indignéque les défenseurs n'eussent témoigné, au nom de leurs clients, d'autre regret que celui de la bataille perdue. Quand il en vint à l'histoire des malheurs nés de la violation des lois, il raconta cette

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histoire telle qu'elle était : tragique et sanglante. Mais, à mesure qu'il approchait des conclusions, son langage devenait moins sévère et sa pensée moins précise. 11 termina par ces paroles significatives : « Ce n'est passeule- « ment par votre position, messieurs, que vous êtes éle- « vés au-dessus de toutes les magistratures, c'est encore a plus par cette sagesse et cette expérience politique à « laquelle rien ne peut suppléer dans une telle cause et « au milieu de si vives passions. Aussi, messieurs, quel « que soit votre arrêt, il subjuguera notre conviction. « .Nous nous plaisons à vous offrir l'hommage solennel de « cette respectueuse confiance qui est le plus beau de vos u droits, et que nous avons regardé comme le premier de « nos devoirs. » M. de Martignac répliqua d'une manière touchante, et retomba épuisé sur son siège. M. Sauzet garda le silence par fatigue. MM. Hennequin et Crémieux ajoutèrent quelques paroles à l'improvisation deM.de Martignac. Alors. M. Bérenger se lerant au nom des trois commissaires, dit dune voix grave : « Pairs de France, « notre mission est finie, la vôtre commence. L'instruc- « tion est sous vos yeux. Le livre de la loi y est aussi. « Le pays attend, il espère, il obtiendra bonne et sévère « justice. » A ces mots, le président ordonne qu'il en sera délibéré. Les accusés se retirent, et le public s'écoule profondément préoccupé.

Une voiture attendait les ministres à la porte du guichet du petit Luxembourg. Elle les reçut tous les quatre, et s'avança d'abord lentement à travers la garde nationale. Mais parvenue à l'extrémité de la rue Madame, où l'attendait une escorte de deux cents chevaux commandée par le général Fabvier, elle prit avec une extrême vitesse

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