CHAPITRE VI
la route de Yincennes. M. de Montalivet. ministre de l'intérieur, et le lieutenant-colonel Lavocat galoppaient à la portière. II était aisé de plonger dans cette voiture, simplement fermée de glaces, et Ton craignait tout de la colère du peuple. On n'eut garde de traverser Paris, et l'on gagna rapidement les boulevards extérieurs en évitant le faubourg Saint- Antoine.
La nouvelle de cette fuite, répandue dans Paris, y produisit une sensation extraordinaire. Le bruit avait couru d'abord que les ministres venaient d'être frappés d'une condamnation capitale, et l'on avait vu. sur la place Saint- Michel, la garde nationale en témoigner sa joie. Mais lorsqu'à l'annonce d'une condamnation a succédé celle d'une fuite, l'indignation s'empare de toutes lésâmes. La foule, s'avançant en colonnes serrées, cherche à se faire jour au travers des bataillons qui environnent le palais.
La garde nationale tient ferme, et les baïonnettes sont croisées. Le peuple irrité crie de toutes parts : Mort aux ministres! s'enivre de ses propres clameurs, et ne voit plus dans ces soldats-citoyens qu'on lui oppose qu'une garde prétorienne. Eux-mêmes, pour la plupart, ils sont en proie aux sentiments les plus divers. La protection accordée aux accusés les exaspère: la crainte du pillage les possède. Un rassemblement d'hommes, armés de gourdins, s'est formé sur la place du Panthéon. M. François Arago accourt à la tète d'une compagnie. Il veut haranguer la foule, mais elle ne lui répond qne par ces cris ; Au Luxembourg! Au Luxembourg! Mort aux ministres! M. Arago cherche à calmer les plus ardents. « Nous « sommes de la même opinion, leur dit-il. — Ceux-là. « crie une voix, ne sont pas de la même opinion, dont
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« l'habit n'est pas de la même étoile. » La querelle s'échauffe; M. Arago reçoit un coup violent dans la poitrine, et ne parvient qu'à force d'énergie et de patience à contenir les groupes de plus en plus menaçants. Sur un autre point, Le général Lat'ayette se présente, plein de confiance dans l'autorité de son nom. Il engage les groupes à se dissiper; c'esl en vain. « Je ne reconnais pas ici, dit-il, les <c combattants de juillet. — Je le crois bien, lui répond « un homme du peuple, vous n'étiez pas parmi eux. »
Cependant un coup de canon retentit. 11 apprenait au roi que les captifs de Vincennes étaient en sûreté. Les républicains, réunis dans la rue Dauphine, croient entendre le signal, et ils se précipitent vers le quai, en criant : aux armes! Une grande masse de peuple les suivait, et ils comptaient sur les pièces de canon, dont leurs camarades disposaient dans la cour du Louvre. Mais les grilles en avaient été fermées, et toute communication était coupée entre les artilleurs et le peuple.
Aucun engagement n'avait encore eu lieu. Seulement, des rixes avaient éclaté. Le comte de Sussy, colonel la onzième légion, avait été frappé, au sortir du palais du Luxembourg, de deux coups de maillet dans la poitrine ; le sergent Dehay reçut un coup de couteau ; un garde national, dans la rue Tirechappe, fut frappé d'un stylet 5 on tira un coup 'de pistolet entre le quai des Augustins et le Pont-Neuf, et des blessures furent faites avec des fleurets démouchetés. Mais là se bornèrent les accidents de cette grande bataille à laquelle on s'attendait.
Ainsi, une foule innombrable venait de descendre sur la place publique -, la colère était dans les cœurs ; des cris de vengeance remplissaient les airs 5 les partis s'agitaient,