‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 106 sur 250 · CHAPITRE VJ · texte numérisé non relu

CHAPITRE VJ

sinon pour diriger les passions de la multitude, au moins pour en mettre à profit l'explosion; et c'est à peine si, durant plusieurs heures d'attente mortelle, quelques gouttes de sang avait coulé.

L'histoire n'offre peut-être pas de plus étonnant spectacle. Pour le comprendre, il faut se rappeler qu'en France les destinées du peuple avaient toujours été subordonnées à celles de la bourgeoisie. Toujours, si ce n'est en 1793, époque exceptionnelle, époque sublime, effroyable et sans nom, les hommes du peuple avaient combattu pour le compte de la bourgeoisie et à sa suite. La révolution de juillet elle-même n'avait été que l'effet de cette alliance tacite et sans conditions. Ici, pour la première fois, les deux puissances se rencontraient face à face, et elles s'arrêtaient, étonnées de se trouver ennemies.

Cependant la nuit est venue. Des feux s'allument dans les rues et sur les places. La garde nationale bivouaque comme sur un champ de bataille. Soit crainte, soit prévoyance, la plupart des habitants de ce quartier, devenu un camp, placent des lampions à leurs fenêtres. Réunis dans la galerie deRubens, les pairs délibèrent. La délibération devrait durer plusieurs jours, si les formes ordinaires étaient suivies; mais les moments sont précieux ; les juges, du haut des croisées du palais, peuvent voir briller de nombreux faisceaux d'armes : il faut absolument que l'arrêt soit prêt dans la soirée. Soutenus par ce point d'honneur, hypocrisie de la crainte, ils ont tous été fidèles à l'appel ; mais à mesure que le dénoùment approche, le courage les abandonne. Au moment où l'arrêt va être prononcé, ils se précipitenten tumulte vers la porte de la salle. « C'est indécent, s'écrie M. Pasquier. Qu'on

« ferme les porles : l'audience n'est que suspendue . » Inutile avertissement! l'effroi est parmi les juges. Ils prennent des déguisements divers et se dérobent par de secrètes issues. A dix heures, M. Pasquier entre dans la salle d'audience. Elle est presqu'entièrement déserte. Juges, accusés, spectateurs, tous ont disparu. Le lustre à demi éteint ne jette plus sur les banquettes vides qu'une clarté douteuse. C'est au milieu de la solitude et des ténèbres que M. Pasquier prononce l'arrêt qui condamne tous les accusés à la prison perpétuelle, et frappe le prince de Polignac de mort civil. !

En marge de cet arrêt, la main d'un baut personnage avait écrit au crayon : « Tâcher d'indiquer d'une manière « plus précise que le roi Charles X est le seul auteur des « malheurs qui, pendant trois jours, ont désolé Paris. » 2

Ce fut à Vincennes que les accusés apprirent leur condamnation. Après la lecture de l'arrêt, M de Chantelauze dit à M. de Guernon-Ranville : « Eh bien, mon cher, nous « aurons le temps de faire des parties d'échecs. » M. de Chantelauze avait trop d'esprit pour prendre à la lettre sa condamnation et celle de ses collègues. Plus naïf dans sa loyauté, M. de Polignac parut vivement affecté. Loin de savoir gré à la Cour des pairs de tant d'indulgence, il se considérait comme une victime innocente de la fureur des haines de parti.

L'arrêt ne fut pas plutôt connu à Paris, que tout s'y agita d'une manière terrible. La Cour était au comble de la joie. Elle ne connaissait pas tous ses dangers L'indi-

1 Voir aux documents historiques.

2 Ce fait singuliera été révélé par M. Brift'ault, qui a tenu entre ses mains la minute de l'arrêt, immédiatement après le prononcé.

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