CHAPITRE VI
et littérale, il envoya sur-le-champ au roi sa démission. Gentilhomme même dans son dépit, il n'eut garde de laisser percer dans sa lettre au monarque la profondeur de ses ressentiments. Peut-être aussi était-il bien-aise de mettre à une dernière épreuve l'affection que lui devait Louis-Philippe .
Voici la réponse que le roi lui adressa le lendemain, 25 :
« Je reçois à l'instant, mon cher général, votre lettre « qui m'a peiné autant que surpris par la décision que <c vous prenez. Je n'ai pas encore eu le temps de lire les « journaux. Le conseil des ministres s'assemble à une « heure : alors je serai libre , c'est-à-dire entre quatre et « cinq que j'espère vous voir et vous faire revenir sur « votre détermination. »
Cette lettre parut inexplicable à M. de Lafayette. Il savait que le roi prenait une part active aux affaires publiques: qu'aucune mesure importante n'était adoptée par ses ministres, sans qu'il l'eût connue et approuvée. Que signifiait donc cette phrase : «7e n'ai pas encore eu le temps de lire les journaux? Le roi se disait surpris de la décision du général! Mais cette décision, de sa part, n'avait rien de spontané : elle n'était que le résultat nécessaire de sa soumission aux volontés de la Chambre. A cause de ces obscurités, la lettre de Louis-Philippe, au lieu de calmer M. de Lafayette, ne fit qu'ajouter à son irritation.
Aussi bien, il était entouré d'hommes qui cherchaient à aigrir en lui le sentiment de son injure : les uns par dévoùment à sa personne, les autres par flatterie, quelques-uns par patriotisme et pour l'engager irrévocablement dans la cause du peuple.
Il se rendit, pourtant, au Palais-Royal. Louis-Philippe le reçut avec les plus vifs témoignages d'affection, marqua son regret des défiances de la Chambre, et blâma la maladresse de ses ministres. Mais, écartant de L'entretien tout ce qui lui était personnel, le général parla de la liberté menacée, de la révolution mal comprise, du gouvernement égaré dans de fausses voies. C'était rompre définitivement avec la Cour.
L'attitude de M. de Lafayette prouvait assez qu'il avait pris son parti, et qu'il résisterait d'autant plus qu'on ferait plus d'efforts pour le ramener. Le président du Conseil, le ministre de l'intérieur, un aide-de-camp du roi, M de Laborde, M. deSchonen, allèrent successivement le presser de garder, non le commandement des gardes nationales du royaume, mais celui de la garde nationale de Paris. « Songez-y-bien! lui dit M. Laflîtte, aujourd'hui, « eten uniforme, vous ètesle premier citoyen du royaume. « Demain, confondu avec la foule, vous ne seriez plus, « en combattant le pouvoir , que le premier des anar- « chistes. »
Ainsi qu'on l'avait dû prévoir, ces tentatives furent vaines ; mais elles semblaient rejeter tous les torts de la rupture sur l'obstination et l'orgueil de Lafayette. Ses ennemis en profitèrent pour le calomnier ; sa destitution ne fut plus qu'une démission toute volontaire, fruit d'une humeur chagrine, et on triompha doublement, à la Cour, et de sa retraite et de la couleur qu'on était parvenu à lui donner.
Le 26 décembre, la proclamation suivante fut publiée.
« Braves gardes nationaux, mes chers compatriotes,
« Vous partagerez mes regrets, en apprenant que le gé-