‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 123 sur 250 · CHAPITRE VII. 2 il · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII. 2 il

« la conquête de tout le nord de l'Europe ? Ce sont les « campagnes de Napoléon qu'on nous propose. » Mais Lamarque, Bignon, répondaient avec beaucoup de chaleur et d'éloquence. Ils rappelaient, indignés, ce partage de la Pologne qui fut le plus grand attentat du 18e siècle. Tous deux soutenaient que les droits de la Pologne découlaient des traités de 1815, qui avaient promis à ce peuple une organisation distincte, une nationalité, et dans lesquels Alexandre s'était engagé à le gouverner comme Etat uni. Ils prouvaient que le Czar n'était que le roi constitutionnel de la Pologne. « Irons-nous braver le '< colosse du nord, s'écriait le général Lamarque? mais « ce colosse redoutable chez lui, où les frimats le protè- « gent,ne saurait long-temps se mouvoir sans le secours « des Anglais. Abandonné à lui-même, il connaît ses « points vulnérables. Un langage ferme, d;habiles négou dations pourraient le ramener à la justice, à la modé- « ration. Ces vertus ne sont pas étrangères au jeune « conquérant qui a franchi les Balkans. Il sait, d'ailleurs, « que la Suède songe encore à la Finlande ; que la Tur- « quie est toujours prête à repasser le Danube-, que la « Perse reviendrait bientôt sur L'Araxe; que les Circas- « siens, les peuplades belliqueuses du Caucase, les Tar- « tares qui frémissent sous le joug, invoquent le moment « de courir aux armes 5 et que si l'Angleterre et la France « voulaient intervenir ensemble, quelques vaisseaux de <c ligne, quelques frégates, franchissant les Dardanelles « et le Bosphore pour entrer dans la mer Noire, portece raient la terreur sur ces rivages, et détruiraient Sébas- « topol et son escadre, Odessa et ses magasins. » Ces discours étaient applaudis avec enthousiasme. Ils 11. 16

entretenaient, ils enflammaient l'opinion, et à force de désirer le salut de la Pologne, on finissait par l'espérer. Mais avoir de son côté la justice, n'est, pour les peuples comme pour les individus, qu'une médiocre chance de triomphe !

Kt pourtant, la puissance de la Russie était en réalité beaucoup moins formidable qu'on apparence; et les orateurs de l'Opposition, tels que MM. Lamarque. Tîignon. Mauguin. ignoraient eux-mêmes jusqu'à quel point la généreuse politique conseillée par eux était une politique savante, une politique d'affaires. Le Czar connaissait trop bien les ressources de son empire pour n'avoir pas conçu, des choses qui se passaient en Pologne, un immense effroi. Tant qu'il avait vu la Pologne s'agenouiller devant sa colère dans la personne de Chlopieki. il avait déployé cet orgueil démesuré propre aux despotes, et c'était alors qu'il avait écrit ces mots sauvages: « Je la roulerai. » Mais quand il apprit que les Polonais en appelaient à Dieu et à leur épée; que la dictature de Chlopieki ne pouvait l'emporter sur la révolution, et que la déchéance de la maison de Romanoff était prononcée, il tomba tout-àcoup dans le plus étrange abattement. M. de Mortemart. dont la voiture avait été arrêtée par les neiges entre Kœnigsberget Memel, et qui n'était arrivé à Saint-Pétersbourg qu'après les résolutions énergiques prises par la diète de Varsovie, M. de Mortemart fut surpris de la tristesse de l'empereur. Nicolas s'ouvrit à l'ambassadeur français des concessions qu'il eût été dans son désir de faire à la Pologne insurgée. Entr'autres avantages, il lui aurait assuré celui de n'être gouvernée à l'avenir que par un Polonais, que lui. Czar, aurait choisi sur une

Page 1