CHAPITRE VII
Il fallait un généralissime ; on jeta les yeux sur le prince Michel Radziwil, excellent Polonais, mais timide par modestie, et incapable par irrésolution. On le choisit à cause de sa parenté avec la maison de Prusse et du bon effet que produirait sur les Puissances un aussi grand nom. Chlopicki, d'ailleurs, en le désignant au choix de la Diète, s'engageait à l'aider de ses conseils. Cela fait, on s'occupa, dans La séance du 25 janvier, de la proposition du nonce Roman Soltyk, tendante à ce que la Pologne fût déclarée indépendante, et la maison de Romanoff à jamais exclue du trône. Czartoryski avait tout mis en œuvre pour faire retirer cette motion qui l'épouvantait. Il avait vu Soltyk; il lui avait représenté les chances de la guerre, et que tout espoir d'accommodement serait fermé sans retour ; il avait voulu le toucher par des considérations de famille ou le séduire en caressant sa vanité. Soltyk était resté inébranlable.
Cependant la Diète est incertaine; elle hésite devant ce grand acte qui ne lui laissera plus d'autre force que l'héroïsme. L'un des négociateurs envoyés à Saint- Pétersbourg, Jesierski, parle de son entrevue avec le Czar, puis il lit à la Diète le mémoire qu'il avait remis à Nicolas, et que l'Empereur lui avait fait rendre chargé de notes écrites de sa main. Une de ces notes était ainsi conçue : « Je suis roi de Pologne, je la roulerai. Le premier « coup de canon tiré par les Polonais anéantira la Po- « logne. » La lecture de cette note fait courir un frémissement dans l'assemblée : on en lit d'autres où les auteurs de la révolution sont injuriés, traités de misérables, etc. Alors un membre se présente à la tribune, et frappant sur la poignée de son sabre, il demande s'il est permis à un souverain d'insulter des gens de cœur. L'assemblée est
immobile : elle regarde l'orateur en silence. Antoine Ostrowski se lève pour soutenir la motion, et il rappelle vivement les paroles de son père à Alexandre, en lui remettant la Charte : « Ce parte est sacré. Malheur à qui « le violera! » Wolowskî veut parler à son tour 5 mais déjà rémotion a gagné tous les cœurs-, au silence a succédé une agitation formidable. Tout-à-coup on entend la voix tonnante de Leduchowski qui s'écrie : Il n'y a plus de Nicolas! En ce moment tous les nonces sont debout. et tous répètent ce cri terrible : Plus de Nicolas! Plus d'empereur! A cette nouvelle que les nonces coururent répandre dans la ville, une clameur immense s'éleva du sein du peuple. Le soir Varsovie fut illuminée. Il y régnait un enthousiasme lugubre et cette grande ardeur mêlée d'un grand trouble qui s'empare d'une nation, quand elle a le pressentiment de sa fin.
De tels événements étaient du plus haut intérêt pour la France; elle s'en montra fière à la fois et inquiète. De toutes parts s'élevaient des accents de sympathie pour nos anciens compagnons d'armes ; chaque jour de nouvelles luttes s'engageaient pour eux à la Chambre. M. Mauguin interpellait vivement le ministère ; il lui demandait s'il voulait soutenir ou abandonner la Pologne, si la France pouvait concevoir quelque espirance pour ce peuple qu'elle avait toujours aimé.
« La Pologne a des droits à l'amitié de la France. « répondait M. Sébastiani -, seule, elle nous est restée « fidèle aux jours de l'adversité. Ses douleurs retentis- « sent au fond de nos âmes ; mais que pouvons-nous « pour elle? Quatre cents lieues nous séparent de ce « peuple infortuné. Faut-il tenter, les armes à la main,