CHAPITRE VIII
détruire s'était, ainsi qu'une fatale ivresse, emparée de tous les esprits. Plusieurs compagnies de la 9e légion, commandées par M. de Schonen, avaient pénétré dans l'archevêché; mais, isolés les uns des autres par le flot irrésistible des démolisseurs, les gardes nationaux erraient çà et là. par petits groupes, au milieu des décombres, et ne faisaient qu'assister l'arme au bras à cette immense destruction. Du reste, là, comme la veille à Saint-Germainl'Auxerrois, c'étaient les bourgeois qui avaient imprimé le mouvement et qui donnaient l'exemple. Ce qui fut perdu pour l'art et pour la science, dans ce jour de folie, est incalculable. Jamais dévastation n'avait été plus extraordinaire, plus complète, plus rapide, plus joyeusement insensée ; car toutes ces choses s'accomplissaient au milieu d'une effroyable tempête de bravos, de rires, d'exclamations burlesques ou de cris furieux.
Trop faible pour lutter contre les démolisseurs, M. Arago envoya le frère de M. de Montalivet demander du renfort au commandant-général de la garde nationale de Paris. L'envoyé ne reparut pas -, il écrivit que les secours allaient arriver : ils furent vainement attendus. La surprise de M. Arago était extrême : il s'expliquait malaisément que le pouvoir se fit complice de l'émeute. Des ouvriers étaient occupés à abattre la croix de la cathédrale ; il voulut les en empêcher : ils répondirent qu'ils ne faisaient qu'obéir à l'autorité, et montrèrent un ordre signé du maire de l'arrondissement.
Du sac de l'archevêché à celui de la cathédrale il n'y avait qu'un pas. Le peuple menaçait de forcer les portes de Notre-Dame, où s'étaient réfugiés quelques gardes nationaux commandés par M. de Schonen. M. Arago laisse
sa compagnie dans la rue de L'Archevêché, s'avance vers le parvis de Notre-Dame, à travers la foulé, qu'il dominait de toute la tète, et, élevant la main : « Vous voyez « cette croix qui s'ébranle sous les coups répétés desdé- (( inolisseurs: l'éloignement la fait paraître petite : en « réalité, elle est énorme. Attendrez-vous qu'elle tombe, « et, avec elle, celte lourde balustrade en fer. qu'entrai- « nera certainement le poids de sa chute.1 lletirez-vous « donc, ou, je vous le jure, ce soir plus d'un tils pleu- « rera son père et plus d'une femme son mari. » En disant ces mots. M. Arago prend la fuite comme frappé d'épouvante. La foule, effrayée, se précipite, tandis que, prévenus de ce qu'ils avaient à faire, les gardes nationaux s'élancent sur la place et s'établissent à toutes les issues. La cathédrale était sauvée.
Mais, à l'archevêché, les démolisseurs poursuivaient leur œuvre avec une fureur croissante. Témoin de cette lugubre comédie, M. Arago frémissait de son impuissance, et comme savant et comme citoyen. Convaincu enfin qu'il y avait parti pris, de la part du pouvoir, de favoriser l'émeute, il allait donner ordre à son bataillon d'avancer. décidé à tout plutôt qu'à une résignation grossière, lorsqu'on vint l'avertir que quelques personnages marquants, mêlés aux gardes nationaux , les engageaient à laisser faire. On lui cita particulièrement M. Thiers. sous-secrétaire d'État au ministère des finances. 11 l'aperçut en effet se promenant devant ces ruines avec un visage satisfait et le sourire sur les lèvres.
Vers trois heures, une légion de la garde nationale parut, mais pour parader seulement autour de l'édifice; et comme M. Arago invitait le commandant. M. Talabot.