CHAPITRE II
Enlever ainsi au mot peuple sa signification ordinaire n'eût été qu'une fantaisie frivole, si la définition nouvelle qu'on en donnait n'eût caché des intentions profondes. En réalité, on voulait faire disparaître ce qu'il y avait eu d'éclatant et d'original dans la prise de possession de la place publique par la multitude. Et, d'un autre côté, cette communauté d'intérêts qu'on introduisait dans le langage, sans la faire passer dans la vie sociale, avait pour but. ou de désarmer, ou de calomnier le mécontentement populaire.
La revue de la garde nationale, au 29 août, vint faire trêve à ces défiances et à ces luttes. Une tente avait été dressée pour le roi au Champ-de-Mars, que couvrait une foule immense d'hommes armés. Legénéral Lafayette distribua des drapeauxaux diverses légions et reçut leur serment au nom du roi. Le soleil brillait du plus vif éclat. La tenue des légions était magnifique. L'enthousiasme dont la révolution de Juillet avait rempli les âmes, et qui n'était pas encore éteint, s'échappa, durant tout ce jour de fête, en acclamations passionnées et en chants de triomphe. La joie du nouveau monarque dut être profonde, car sa popularité paraissait alors immense et presque égale à celle de Lafayette.
Mais, en ce temps-là même, on entendit parler d'un événement tragique et mystérieux qui devait marquer à
mais dans les commencements de ce règne.
Mentionner cet événement suffirait, s'il n'avait dû produire dans le peuple qu'un intérêt frivole de curiosité ou qu'une émotion passagère. Mais il eut d'abord cela de remarquable qu'à côté des désastres de la grandeur punie dans le successeur de Louis XIV. il vint montrer, dans le
dernier des Condé, les misères de la grandeur déchue. Puis il ouvrit carrière à des débats dont le retentissement fit diversion à ces acclamations joyeuses que la bassesse
humaine pousse autour (1rs trônes nouveaux, et il éveilla des soupçons terribles, des soupçons étranges, dont nous verrons, dans les luttes ultérieures, reparaître la trace envenimée. C'est pourquoi j'ai pensé que les détails en un tel récit^ne seraient ni fastidieux ni superflus l.
Quand la révolution de juillet éclata, le duc de Bourbon, prince deCondé. \ ivait tranquille dans ses domaines, égalemenl étranger aux soucis de la politique et à ses périls. Mais à la nouvelle des malheurs qui le frappaient dans sa Camille, un grand trouble s'empara de son esprit. 11 tremblait pour Charles X, il trembla pour lui-même: et à ses craintes, à ses douleurs, s'ajoutèrent bientôt toutes les angoisses de l'incertitude. Accable d'ans et d'infirmités, avait-il le droit d'attendre, sans le précipiter par un dévoùment inutile, l'accomplissement de sa destinée? Ou bien devait-il, se ranimant au souvenir des combats et des haines de sa jeunesse, aller rejoindre son infortuné maître et lui offrir, sinon les secours, du moins les consolations d'une fidélité sans peur? ,La place d'un Condé est auprès du roi à l'heure du danger , murmuraient autour du prince ses plus ardents serviteurs-, et à de moins fougueux encouragements M. de Choulot répondait : « Est-ce
1 Le récit qu'on va lire ne s'appuie pas seulement sur une confrontation attentive des divers témoignages fournis par une longue enquête judiciaire, il s'appuie aussi sur des documents officiels et des papiers authentiques qu'on a Lien voulu nous communiquer.
Nous avons cru devoir relater des circonstances peu importantes en apparence, parce qu'en réalité elles ont une signification grave et peuvent servir à la solution d'un aussi important et aussi triste problème.