‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 212 sur 250 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

venait de suspendre ses paiements, lorsqu'elle les reprit tout-à-coup, M. Gisquet ayant rapporté de Londres un projet de marché qui semblait devoir relever sa fortune. Mais les rumeurs devinrent bien plus menaçantes encore. quand on apprit que les fusils achetés si cher étaient de mauvaise qualité ; qu'ils étaient d'un usage fort incommode et très-lourds : enfin, que le travail des pièces accessoires y était moins perfectionné que dans les fusils de nos fabriques1.

Le ministre de la guerre avait, il est vrai, institué une commission composée de douze officiers d'artillerie pour vérifier, à Calais, les armes venues d'Angleterre, et cette commission remplit ses devoirs avec une loyale sévérité. Mais sur les deux cent mille fusils livrés par M. Gisquet, cent dix mille avaient été fournis par les fabricants . et quatre-vingt-dix mille provenaient de la Tour de Londres. Or, diverses circonstances faisaient penser que les fusils de la dernière espèce, et c'étaient les plus mauvais, n'avaient été soumis à aucun examen-.

11 y avait dans tout cela un ensemble de présomptions

1 M. Gisquet reconnaît lui-même ceci dans ses Mémoires ( tome I, p. 186).

2 On lit en marge d'un rapport adressé au maréchal Soult par les officiers d'artillerie : a 11 sera nécessaire d'éprouver tous les canons des fusils, sans « exception, qui ne proviendront pas de la Tour de Londres. »

Et M. Gisquet, voulant prouver dans ses Mémoires que la vérification s'est faite avec sévérité, dit (tome I, page 185] : « En définitive, sur les « cent dix mille fusils fournis par les fabricants, trente-cinq mille avaient « été mis à l'écart pour des réparations ou améliorations jugées néces- « saires. »

Pourquoi M. Gisquet ne parlc-t-il ici que des cent dix mille fusils fournis par les fabricants? Les quatre-vingt-dix mille provenant de la Tour de Londres ont- ils été examinés?

graves, et il n'était pas sans importance d'éclaircir un tel mystère, lorsque tout semblait annoncer déjà l'altération du caractère national et les progrès «lu mercantilisme en France. Il fut question de porter l'affaire au Parlement;

mais les soupçons grossissant de jour en jour, une feuille républicaine, la Tribune, résolut de donner le signal de l'attaque, et le (.) juillet 1831, elle publia un article où se trouvaient ces mots : « N'est-il pas vrai que, pour les « marchés de fusils et de draps. M. Casimir Périer et le « maréchal Soultont reçu chacun un pot-de-iin qui serait « de plus d'un million? »

M. Armand Marras t était l'auteur de cet article. Écrivain plein de sève, d'esprit et de vigueur, il avait déployé dans cette énergique accusation toutes les qualités de son talent. La sensation fut grande ; et des poursuites dirigées contre le journal aboutirent à un procès fameux. Les personnages les plus considérables de l'État : MM. de Lafayette, Dupont (de l'Eure), Lamarque, Guizot, de Corcelles, Laffitte, de Bricqueville , y comparurent comme témoins. MM. Casimir Périer et Cisquet y furent défendus avec beaucoup de souplesse et d'habileté par MM. Dupin jeune et Lavaux, mais ils eurent à soutenir les puissantes attaques du défenseur de la Tribune, M. Michel (de Bourges), orateur irrésistible et sauvage, dont une seconde révolution de 92 aurait fait un autre Danton. M. Armand Marrast prit aussi la parole dans cette lutte célèbre, et y défendit avec une éloquence entraînante les droits de la presse. « Quoi! s'écria-t-il, en parlant de ces dépositaires « du pouvoir qui en voudraient goûter les douceurs sans « en supporter la responsabilité, quoi ! ils auront à leur « disposition l'armée, l'argent, toutes les forces natio-

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