‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 231 sur 250 · CHAPITRE XII. 4SI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII. 4SI

l'ironie, et opposant à l'érudition un peu étourdie du jeune orateur qui l'avait précédé à la tribune, ses souvenirs personnels et son expérience de vieillard.

Mais la partie importante du discours de M. Thiers était à peine abordée dans celui de M. de Lafayette, bien que cet arrêt prononcé contre la nationalité polonaise fût une donnée politique sans fondement et sans grandeur. En montrant la Pologne dépourvue de frontières. M. Thiers n'avait pas pris garde qu'il la montrait, non point telle que l'avait voulue la nature, mais telle que l'avaient faite des combinaisons perfides et le sacrilège abus de la force. Est-ce que, de la mer Noire au golfe de Livonie, de Kherson à Riga, le Dnieper, continué par la Dwina, ne tracerait pas une ligne de frontières capable de protéger la Pologne ressuscitée? Nul doute que la Pologne, constituée comme elle aurait dû l'être, avec deux grands fleuves pour limites, et s'appuyant au littoral de la Baltique, ne fût une barrière contre la Russie, et ne l'empêchât de déborder sur l'Occident. Napoléon l'avait bien compris; et ne s'arrètant pas à cette petite idée que la Pologne ne serait jamais, à l'égard de la France, qu'une avant-garde trop éloignée du corps de bataille, il avait mis au nombre des projets les plus chers à son ambition celui de créer une autre France sur les bords de la Vistule. France assez forte pour résister par elle-même et pour attendre. Et s'il n'avait pas réalisé ce plana Tilsitt. c'est qu'il nourrissait déjà au fond de sa grande âme le dessein le l'aller réaliser à Moscou. Quant à la république , elle n'avait pas eu trop de ses quatorze armées pour vivre malgré FEurope.Leerime de Frédéric, de Catherine et de Kaunitz n'avait été, après tout, qu'un crime stunide. Ea dernière

guenr de Pologne le disait assez; et les flots de sang répandus par suite de ce partage, la terreur profonde avec

laquelle il avait fallu en surveiller les abominables résultats, L'incertitude qu'il jetait dans l'avenir des trois Puissances co-partageantes. tout cela prouvait suffisamment qu'il ne saurait y avoir de forfaits impunis et de brigandages intelligents ; que le succès des spoliations les plus savantes disparait, considère dans le temps et dans l'espace; que toujours, enfin, le crime est puéril. Et puis, l'audace était peu commune de déclarer impossible une nationalité qui deux fois avait sauvé la chrétienté, etqu'il eût été plus juste assurément de déclarer immortelle? A combien d'épreuves, en effet n'avait-elle pas résisté ? Combien de fois, se relevant alors qu'on la croyait anéantie, n'avait-elle pas convaincu d'impuissance, et la guerre, et les égorgements, et les trahisons, et les ruses infernales de la diplomatie? Que fallait-il donc pour démontrer la vitalité de la Pologne, si on ne comptait pour rien les efforts que la cinquième partie de cette Pologne venait de faire, leur durée et leur énergie véritablement prodigieuse?

Le discours de M. Tbiers n'était donc, en réalité, qu'un brillant jeu d'esprit, sans parler de l'énorme contradiction qu'il contenait et que personne alors, dans la Chambre, ne se mit en devoir de relever. Car il y avait une singulière imprudence à soutenir, d'une part, que la guerre, vu les dispositions et les ressources des diverses Puissances, n'était nullement à craindre; et, de l'autre, que le gouvernement avait eu raison de sacrifier tout au désir de l'éviter.

L'émeute continuait à gronder dans Paris, et la polémique, dans les journaux, prenait un ton d'aigreur ex-

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