CHAPITRE III
on leur aurait fait comprendre sans peine tout ce qu'ils allaient gagner à voir nos marchés s'ouvrir à leurs produits. La séparation de la Hollande et de la Belgique, combinée avec la royauté du prince d'Orange, ne pouvait être pour les Belges qu'une dépendance déguisée, et laissait perpétuellement suspendue sur leurs tètes la menace du joug hollandais. La Belgique, après tout, n'avait-elle pas été française? N'était-ce pas la langue des Français que parlait toute la partie influente et éclairée de la nation belge ? Les provinces Wallonnes n'étaient-elles pas françaises par le cœur? Si Bruxelles craignait de déchoir en devenant simple chef-lieu de département, n'était-il pas possible de la gagner en stipulant qu'elle deviendrait la résidence d'un prince français et la capitale d'une division administrative de la France?
Voilà ce que pensaient les hommes que touchait la grandeur de leur pays. Mais ils avaient à combattre des intérêts puissants et obstinés. Parmi les industriels français, beaucoup redoutaient, dans le cas d'une réunion. la concurrence des fabricants de la Belgique, préférant de la sorte à l'intérêt national l'intérêt de leur fortune. M. Casimir Périer, possesseur des mines d'Anzin. aurait perdu beaucoup d'argent par la libre introduction des houilles belges. Ainsi, la France, pays de guerriers, n'avait pu renoncer à son génie sans perdre sa virilité, et elle s'était vue condamnée à l'impuissance le jour où elle avait consenti à être gouvernée par des marchands.
Ces circonstances répondaient trop bien à la politique du Château, pour qu'elle ne les mît point à profit. Le samedi. 4 septembre 1830, le roi soumit au Conseil une question delà plus haute gravité : la nomination du prince
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de Talleyrand à l'ambassade de Londres. M. Lailitte déclara qu'un tel choix lui semblait extrêmement dangereux, parce qu'il était impopulaire. M. Dupont (del'Eure se
prononça (rime manière plus formelle encore. M. .Mole dont la politique était plutôt russe qu'anglaise, aurait volontiers repoussé un choix qui condamnait brusquement la France à l'alliance de l'Angleterre. M. Bignon appuyait les répugnances de MM. Dupont (de l'Eure) et Lailitte. Le ioi interrompit, en conséquence, le cours des délibérations.
Le lendemain. .*> septembre. .M. de Talleyrand, qui se trouvait à dîner chez M. Lailitte, lui dit : « Je vous re- « niercie de vos paroles d'hier. Je sais tout 5 le roi m'a « tout raconté. — Vous savez alors, répondit M. Lailitte, « en quels termes j'ai parlé de votre capacité. — Passons. « — J'ai ajouté que je vous croyais incapable de manquer « à voiie parole. — L'est de cela que je vous remercie. — « Il est vrai que j'ai parlé aussi de votre impopularité. » M. de Talleyrand ne répliqua que par un sourire. Les convives l'imitèrent. Et quelques heures après, M. Lailitte apprit de la bouche du roi que M. de Talleyrand était ambassadeur à Londres.
Aucune protestation ne s'éleva de la part du Conseil. Pourtant, la décision qui venait d'être prise engageait irrévocablement la France dans une politique toute nouvelle. Nommer M. de Talleyrand à l'ambassade de Londres, c'était non-seulement lier la diplomatie française au maintien des traités de 1815, mais encore renoncer à l'alliance de la Russie pour embrasser celle de l'Angleterre.
La nomination de M. de Talleyrand aurait dû émouvoir profondément les âmes, s'il n'y avait eu alors, partout,