CHAPITRE III
éblouissement et vertige. Qui pouvait avoir oublié qu'avant 1814 la France était la première nation du monde : que le Rhin commençait et finissait sur son domaine ; que l'Allemagne avait été façonnée pour elle et par elle: que l'Italie reconnaissait ses lois, que la capitale du catholicisme lui appartenait ; que l'Espagne obéissait à son inlluence; qu'elle était plus grande, enfin, que n'avait osé la rêver tout l'orgueil de Louis XIV? Or, chez M. de Talleyrand s'étaient ouvertes les négociations de Paris, préliminaires à jamais honteux des honteux traités de Vienne; chez M. de ïalleyrand les ennemis de la France avaient eu raison, en deux traits de plume, du génie militaire de la République, continué par le génie militaire de Bonaparte. (Tétait là qu'on avait décidé qu'il serait donné un million à M. de Metternich, un million à M. de Nesselrode, et six cent mille francs à chacun des négociateurs subalternes, pour indemniser les diplomates étrangers du soin qu'ils prenaient de nous dépouiller. Singuliers titres pour devenir l'ambassadeur d'une révolution qui, dans la pensée du peuple, n'était qu'une protestation contre Waterloo et ses suites!
La vie de M. de Talleyrand, du reste, n'était ignorée de personne. Il s'était élevé par la protection des courtisanes qui déshonorèrent les derniers jours de la monarchie et contribuèrent à la perdre. 11 était devenu évèque d'Autun, la veille du jour où la puissance de l'Église allait s'écrouler. Grand seigneur, on l'avait vu, au fameux anniversaire du l-i juillet, monter sur l'autel de la patrie, comme pontife de la révolution par qui mourait cette aristocratie dont il était membre. Il avait eu sa part de pouvoir, lorsque le 18 fructidor était venu frappersesprotecteurs.il avait ga-
gné le portefeuille des affaires étrangères à la révolution du 18 brumaire, dirigée contre Barras, son ami. En 1814, il s'était proclame chef du gouvernement provisoire, pendanl qu'à Fontainebleau, .Napoléon, son bienfaiteur, méditait sur les ruines de l'Empire. Et maintenant que la dynastie à laquelle il avait offert son patronage en 1814, prenait à son tour la route de l'exil, il reparaissait sur la scène, pour y saluer encore une fois la fortune.
Cela même le désignait à l'admiration des froids ambitieux et des sceptiques que le cours de la révolution de juillet venait . en séparant . de porter aux affaires. C'est le propre des petites âmes et des petits esprits de croire habile l'homme qui réussit dans son ésgoïsme. Mais M. de Talleyrand ne fut pas même habile en ce sens, d'une manière absolue. Écarté des affaires sous la République, disgracié sous l'Empire, exilé presque de la Cour sous la Restauration, il ne sut se maintenir sous aucun des régimes dont son improbité banale avait favorisé le triomphe.
Quanta l'autre habileté, celle qui consiste à exécuter de vastes desseins avec de faibles ressources. M. de Talleyrand ne la posséda jamais. Et les diplomates étrangers n'en pouvaient douter, eux qui, à Vienne, avaient été témoins de son incapacité. Car tandis que. dans le congrès. M. de Nesselrode assurait, par l'inféodationdela Pologne à la Russie, l'influence de son maître sur le midi ; tandis que M. de Hardemberg arrondissait la Prusse en Allemagne: tandis que M. de Metternich agrandissait l'Autriche en Italie; tandis que les lords Cartlereagh, Cathcart et Stewart environnaient la France de barrières propres à étouffer l'essor de son génie, M. de Talleyrand ne songeait qu'à chasser Murât du trône de Naples. Aussi, quoique les