CHAPITRE IV
pas à la Chambre des pairs où ils ont leurs parents, leurs amis, leurs alliés, leurs complices, peut-être, mais à un jury national spécialement formé pour cette fonction redoutable; et que ce jury les condamne, les condamne à mourir, parce que s'ils ne méritent pas un pareil châtiment, ils n'en méritent aucun. Puis, quand cette condamnation sera prononcée, qu'on en appelle à la clémence du peuple, et qu'il exerce par pétition le droit de grâce. Il s'est montré, Dieu merci ! assez grand, lorsque, maître absolu de la place publique, il a su se contenir, et que les propriétés des riches ont eu pour protecteurs des hommes à qui on ne cède pas toujours pour leur sommeil les degrés d'une église ou le pavé des rues. Mais non. Cette générosité du peuple qu'on loue par des paroles vaines, en réalité on la calomnie, ou, plutôt, on la redoute. On craint que le peuple ne fasse de sa victoire un usage trop glorieux 5 que sa souveraineté ne se manifeste par ïa vertu après s'être manifestée par la force. Si c'est dans l'intérêt de la révolution qu'on veut sauver les ministres, qu'on s'adresse donc, pour leur pardonner, à ceux qui l'ont faite, cette révolution, et non pas à ceux qui l'ont subie. »
Ces discours semaient partout l'agitation. Le peuple se sentait insulté en quelque sorte dans sa dignité. En chargeant du soin de son honneur un pouvoir impopulaire et vieilli, on paraissait lui témoigner une défiance dont il s'indignait, après tant de preuves de modération. Le sentiment de l'égalité n'étaitpas moins blessé chez lui parce apparent concert de tous les pouvoirs en faveur d'hommes appartenant aux classes qui fournissent à ces pouvoirs des candidats ou des soutiens.
Cette fermentation croissait de jour en jour. Bientôtdes
placards séditieux sont allichés dans divers quartiers ■. des menaces couvrent les palissades du Luxembourg. Le 18 octobre, tandis que des bandes partent du Panthéon, et que d'autres parcourent la rue Saint-Honoré en chantant la Parisienne, une colonne se dirige sur le Palais-Royal, agitant un, drapeau sur lequel on lit ce vceu : mort aux ministres! Les grilles du jardin sont aussitôt fermées: la garde nationale accourt. Repoussée, la foule prend le chemin de Vincennes : le cri de mort aux ministres ! remplissait les airs. Le général Daumesnil sort du château pour arrêter ces bandes irritées; il les menace, si elles osent passer outre, de faire sauter le donjon. Elles se replient., mais reviennent sur le Palais-Royal, précédées par un tambour et redoublant de clameurs. Le Conseil des minstres s'était assemblé. Le roi se promenait sur la terrasse avec M. Odilon Barrot. Vive Barrot! criait-on de la place. Alors, se retournant vers le préfet delà Seine : «J'ai (( aussi entendu crier : vive Pétion ! autrefois, » dit le prince avec un sourire douteux.
La garde fit bonne contenance; l'émeute se dissipa. Il en était resté, toutefois, dans la capitale, une vague inquiétude qui présageait de nouveaux orages.
Le lendemain, le roi, en uniforme de garde national, descendait, accompagné de son fils aine, des généraux Lafayette et Gérard, dans la cour du Palais-Royal, pour y remercier de leur vigilance les bourgeois armés, qu'il appelait ses camarades. Ces démarches d'éclat associaient de plus en plus à la cause de la royauté celle de la bourgeoisie, mais le peuple en prenait ombrage : il s'accoutumait à confondre dans la même défiance tout ce qui est pouvoir et richesse.