‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 64 sur 250 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

protéger moralement le trône nouveau, c'était courir de terribles hasards. M. Sébastian! intervint. Sa vie et sa pensée appartenaient également au roi : il offrit de s'employer auprès de M. Odilon Barrot pour l'amener à une démission volontaire. Mais Dupont (de l'Eure) et Lafayette se prononcèrent avec force contre le but de cette démarche et le résultat que M. Sébastiani en espérait. Le soir il y eut Conseil.

Entre le garde-des-sceaux et ses collègues régnait déjà cette froideur qui annonce des divisions arrivées à leur extrême limite. Le roi était attendu. 11 paraît. etM. Dupont (de l'Eure) remarque avec surprise la satisfaction qui éclate sur son visage. Louis-Philippe annonce en effet que la retraite du préfet de la Seine est décidée, que M. de Lafayette y consent. « M. de Lafayette! sire, dit alors Dupont (de l'Eure). Votremajesté se trompeassurément. —

< Je l'ai entendu, monsieur. — Permettez-moi, sire, de ( croire à une erreur de votre part. M. de Lafayette m'a

tenu à moi un langage différent, et je ne crois pas le général capable de se contredire à ce point. » Le visage du roi était en feu. « Au reste, continue le garde-des-sceaux

< d'un ton ferme, ne parlons quede ce qui me concerne. ( Puisque M. Odilon Barrot se retire, je réitère à votre c majesté la prière d'accepter ma démission. ■ — Mais vous ( m'avez dit ce matin tout le contraire. — Moi, sire!

j'affirme cette fois que vous êtes dans l'erreur. — Quoi!

< monsieur, vous me donnez un démenti? Tout le monde saura que vous m'avez manqué. — Sire, répondit M.Du-

< pont (de l'Eure) avec dignité, quand le roi aura dit ( oui et que Dupont (de l'Eure) dira non, je ne sais auc quel des deux la France croira. »

Cette scène étrange avait jeté les ministres dans un trouble inexprimable. L'émotion du roi étail au comble. Le garde-des-sceaux s'était levé, il allait sortir. Le duo d'Orléans, présent au Conseil, s'avance aussitôt vers

M. Dupont (de l'Eure), lui prend les mains, et le conduisant au roi : « M. Dupont est un honnête homme, mon « père. Il ne peut y avoir en tout ceci qu'un malenlen- « du. » Le roi attendri embrassa son ministre, qui, touché à son tour, consenti! à garder un pouvoir dont la possession n'étail pas encore sans danger.

Quant à MM. de Broglie, Guizot, Mole. Casimir Périer, Dupin et Bignon, ils sentirent hien que l'exercice du pouvoir tel qu'ils l'entendaient serait paralysé dans leurs mains aussi long-temps qu'ils auraient M. de Lafayelte pour supérieur, M. Dupont (de l'Eure) pour collègue, et M. Odilon Barrot pour subordonné. Ils prirent donc la résolution d'abandonner momentanément les affaires.

Le roi aurait voulu conserver tousses ministres : ceuxci. parce que leur popularité lui permettait d'affronter un procès: ceux-là. parce qu'ils entraient dans ses sentimonts et prêtaient à ses vues un concours sans conditions. Il s'adressa, pour ramener l'harmonie dans le Conseil, au dévoûment de M. Lafïîtte, sur lequel il exerçait à cette époque un invincible empire. M. Laffitte, en effet, mit tout en œuvre pour réconcilier M. Dupont (de l'Eure) et les doctrinaires. Mais ses efforts échouèrent devant l'inflexibilité de Tun et la fierté jalouse des autres. Il fallut former un nouveau Cabinet.

Les difficultés étaient grandes. L'émeute grondait sourdement; il s'était répandu pour ainsi dire dans l'air cette agitation fébrile d'où sortent les révolutions ; nul n'osait

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