‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 65 sur 250 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

prévoir à quel prix les événements allaient mettre le salut des captifs de Vincennes. Quand le pouvoir ne consiste plus que dans l'honneur de tomber de haut, les candidats sont rares. Les portefeuilles étaient refusés presqu'avant d'avoir été offerts. Il y eut un moment où Louis-Philippe put craindre que la solitude ne se fît autour de son trône.

De fait, ce trône paraissait alors suspendu sur un précipice. A la joie renaissante des vaincus on pouvait juger de la profondeur des calamités publiques. Leurs journaux avaient fait le compte des banqueroutes récentes avec une exactitude impitoyable. Ils avaient demandé ironiquement pourquoi la plus forte maison de Bordeaux suspendait ses paiements; pourquoi M. Vassal était réduit à une semblable extrémité, lui qui avait battu des mains à la révolution-, pourquoi le crédit de M. Laffîtte lui-même commençait à chanceler.

Venaient ensuite les républicains, dont les accusations avaient bien plus de portée encore. Le premier besoin du peuple était de vivre. Eh bien, au-dessus de ce peuple qui manquait de pain, que voyait-on? Des ministres occupés à distribuer des places. Il était temps de mettre un terme au scandale de cette indifférence. Et ils rappelaient que dans le département du Tarn, que dans celui de Seine-et- Oise, des émeutes venaient d'éclater, qu'au dernier marché de Corbeil, les âmes avaient été agitées par la crainte de la disette -, que. dans près de cinquante départements, la perception des impôts indirects était nulle ou violente; qu'à Bordeaux il avait fallu braquer des canons pour contenir la multitude.

Étourdis de ces attaques qui empruntaient à de tristes réalités une force irrésistible, les partisans de l'établisse-

ment nouveau M'osaient creuser la situation, de peur d'y trouver les germes d'une révolution sociale. Ils levaient alors les yeux vers le pouvoir et parlaient de changer les hommes, alors que, pour guérir les plaies de la nation, il aurait failli vouloir avec courage, avec désintéressement, que les choses fussent changées. .Mais plus la nécessité d'un gouvernement vigoureux, et doué d'initiative était flagrante, plus les ambitions hésitaient.

Ainsi l'enthousiasme éteint, le peuple mécontent et insulté, le commerce languissant, le travail, cette vie du pauvre, tari dans sa source, les partis en délire se combattant sur des ruines, la garde nationale appelée garde prétorienne par tous ceux qu'elle avait exclus de son sein et qu'elle menaçait, la nation incertaine sur le parti qu'on devait, tirer de l'échafaud, la Chambre morigénée en public par un magistral que blâmait lui-même la majorité des ministres, la hiérarchie détruite, le pouvoir flottant à l'aventure: voilà quelle situation singulière et formidable venaient de créer deux mois de règne : l'impuissance dans le chaos.

Ici encore, M. Lallitte offrit au roi l'appui d'un dévouement à toute épreuve. Il se chargea de combiner les éléments d'un ministère, et il était sincère dans les témoignages d'affection qu'il donnaitau roi, car loin de fatiguer son zèle, la confiance avec laquelle on l'invoquait le touchait jusqu'aux larmes. Grâce à lui, le ministère devint possible. Le 2 novembre, la liste suivante fut arrêtée : Laffitte, président du Conseil et ministre des finances ; Maison, ministre des affaires étrangères; Dupont (de l'Eure), de la justice ; Montalivet, de l'intérieur ; Gérard, de la guerre -, Sébastiani, de la marine ; Mérilhou, de l'instruction publique.

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