CHAPITRE IV
« Mais la France n'est pas républicaine : il faudrait faire « violence à ses convictions pour y introduire cette forme « de gouvernement... Je respecte les théories, parce qu'elles « sont le travail de la raison humaine; les passions, je « les honore, parce qu'elles jouent un grand et beau rôle « dans l'humanité; mais ce n'est pas avec des forces de « cette nature que Ton fonde les gouvernements... »
Quand M. Guizot descendit de la tribune, l'émotion était profonde. Un grand nombre de députés arrêtaient l'orateur au passage pour le féliciter et lui presser les mains. Immobiles sur leurs bancs, les nouveaux ministres assistaient en silence à cette insultante ovation.
M. Odilon Barrot se leva. 11 était nouveau à la Chambre. Il déclara que, selon lui. le gouvernement devait s'appuyer sur la classe moyenne, parce que c'était « la classe «< moyenne qui constituait vraiment la nation. » Ces doctrines différaient peu de celles que M. Guizot et ses amis voulaient, faire triompher. Mais les antipathies personnelles et les ambitions sans portée trouvaient un aliment dans ces vaines disputes, pour lesquelles se passionnait ce nombreux public qui ne voit, des choses humaines, que la couleur et la surface.
Le lendemain. 10 novembre, M. Lallîtte, président du Conseil, prononçait à la tribune les paroles suivantes : « Membre de l'ancienne et de la nouvelle administration, « nous avons à nous expliquer sur nos intentions et notre « conduite, nous serons court et précis. . . Tout le monde. « dans le Conseil, savait et croyait que la liberté doit <( être accompagnée de l'ordre, que l'exécution continue r< des lois jusqu'à leur réformation est indispensable, sous « peine de confusion. Tout le monde était plein des expé-
« riences que la révolution de 1789 a léguées an monde. « Tout le monde savait que la révolution de 1830 devait « être maintenue dans une certaine mesure, qu'il fallait « lui concilier l'Europe, en joignant à la dignité une mo- « dération soutenue 5 il y avait accord sur tous ces points. « parce qu'il n'y avait dans le Conseil que des hommes « dt' sens et de prudence. Mais il y avait dissentiment sur a la manière d'apprécier et de diriger la révolution d< « 1830 ; on ne croyait pas généralement qu'elle dût sitôt < dégénérer en anarchie, qu'il fallût sitôt se précaution- « ner contre elle, lui montrer de la défiance et de l'hos- « tililé: mais, sauf cette disposition générale, aucune (1 dissidence fondamentale de système ne séparait les « membres du dernier Cabinet. »
Celte déclaration était parfaitement sincère, plus sin- ( ère, peut-être, que ne le pensait M. Lafïitle lui-même. Eh bien ! personne n'y crut. Les partisans les plus fougueux du nouveau Cabinet reprochèrent à M. Laffitte d'avoir trop ménagé ses anciens collègues, d'avoir établi entre leurs doctrines et les siennes une parenté évidemment impossible.
C'était dans ce cercle de malentendus que tournait la politique. La bourgeoisie victorieuse mettait un plaisir frivole à se diviser. On se battait avec des mots, comme pour mieux oublier que les semences d'une guerre sérieuse était au fond des choses. Quant au peuple, environné de ténèbres, il écoutait dans le lointain, sans en être irrité, mais sans le comprendre, tout ce bruit de batailles imaginaires. Que les ministres de Charles X n'obtinssent pas le privilège de l'impunité, voilà ce qui absorbait toutes ses pensées.