‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 86 sur 250 · CHAPITRE V. 1G · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. 1G

les théâtres; on s'abordait dans les rues avec ce mot : La Pologne est libre ! Ce fut en France une fête nationale, une seconde révolution de juillet. Appui à nos frères de Pologne ! disait-on de toutes parts.

De fait, si le sens des détails que nous venons de rapporter a été bien saisi, ou comprendra combien la France pouvait aisément et efficacement aider la révolution polonaise. Le gouvernement n'avait besoin ni de faire marcher une armée au secours de Varsovie, ni même de parler à L'empereur le langage de la menace; il eut suffi, pour sauver la Pologne, d'y envoyer, en même temps que quelques généraux français, des agents chargés sous main d'appuyer, au nom delà France, le parti démocratique, seul capable de tenir tète aux circonstances par sa hardiesse et son élan. Ce parti, alors, reprenait le dessus ; les intrigues de l'aristocratie étaient déjouées, la Pologne soulevée s'armait de la propagande, arme des audacieux; on s'élançait vers la Lithuanie. et Chlopicki tombait, à moins que, se voyant encouragé par la France, il n'eût changé de système, et déployé, pour fortifier, pour étendre la révolution, l'énergie sincère qu'il mit à en paralyser les ressources et à en comprimer la fougue.

Mais tels n'étaient pas les desseins du Palais-Royal. Si la Cour parut d'abord s'associer aux sympathies de la France, ce fut uniquement parce qu'il y aurait eu danger à les braver. L'attitude prise en public, on se hâta de la démentir dans les instructions secrètes adressées aux agents extérieurs.

Quelque temps après le 29 novembre, un membre de la diète eut une entrevue avec le consul français « Que « devons-nous attendre des sympathies du gouvernement

« de juillet? demanda M. Biernacki. — Rien, répondit « froidement le consul. — Mais si la fortune nous secon- « dait, si nos succès venaient prouver à l'Europe tout ce « qu'il y a d'énergique dans notre vouloir et de sérieux « dans notre affranchissement ? — Je vous répète, mon- « sieur, que vous n'avez à espérer du Cabinet que je re- « présente ni encouragement ni appui. — Vous chargez- « vous, au moins, d'être notre intermédiaire auprès de « votre gouvernement? — Non, monsieur. — De lui faire « tenir nos dépèches? — Elles seront ouvertes et lues u par l'Autriche. — Que doit donc, selon vous, faire la « Pologne? — Se soumettre. » — M. Biernacki se retira plein de surprise et d'indignation.

Ainsi se vérifiait déjà, pour la Pologne, grâce à l'égoïsme des gouvernements, cette populaire et touchante formule de son désespoir : « Dieu est trop haut et la France trop (c loin. »

Ce que les Polonais pouvaient, si tout appui, même indirect, ne leur eût manqué, on en jugera par les prodiges de leur longue lutte, éternel sujet d'admiration pour le monde, et, pour la France, éternel sujet de douleur!

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