CHAPITRE VI
l'ordre de successibilité au trône et contre les droits que le roi tient du mu de la nation. On se hâta d'adopter ce projet qui partait d'une supposition pour mettre à l'abri de l'examen la majesté d'un homme, dans un pays où on laissait en prise la majesté de Dieu. M. Guizot avait appuyé la proposition, chose étrange de la part d'un publiciste qui avait proclamé dans ses écrits la souveraineté de la raison, et qui était protestant!
Le 10 décembre, à huit heures du matin, les ex-ministres étaient transférés du château de Vincennes à la prison du Petit-Luxembourg. Des précautions extraordinaires avaient été prises. Le bois de Vincennes était rempli de soldats. Sur l'ordre qui leur fut communiqué. MM. de Polignac. de Peyronnet et de Cuernon-Ranville. montèrent sur-le-champ dans la voiture qui les attendait. Mais M. de Chantelauze était au lit. en proie à de vives souffrances : quand on essaya de le soulever, il poussa des cris aigus : sa translation ne put avoir lieu que dans la soirée. L'escorte des prisonniers se composait de deux piquets de la garde nationale à cheval amenés pendant la nuit par le général Carbonnel. d'un escadron de chasseurs commandé par le général Fabvier, et d'un détachement de canonniers fourni parla garnison de Vincennes. Le ministre de l'intérieur était à cheval. Après avoir suivi la rue du faubourg Saint-Antoine jusqu'à la Bastille, et avoir traversé le pont d'Austerlitz, les boulevards Neufs, la rue d'Enfer, le cortège entra au Luxembourg par la grille de l'Observatoire. Du fond de leur voiture, les derniers ministres de la Restauration virent la place où avait coulé le sang du maréchal Ne y.
Depuis quelque temps la colère du peuple semblait apai-
sée! On avait bien vu quelques groupes errer silencieusement autour du palais du Luxembourg, mais les murs de la capitale n'étaient plus couverts de placards vengeurs, et on n'entendait plus des cris de mort sortir du sein des carrefours. Comment expliquer en effet qu'un peuple qui. au mois de juillet, s'était montre si magnanime et si fier de sa magnanimité, eût mis à demander quatre tètes une obstination aussi cruelle. ' Ce n'était pas contre lui, d'ailleurs, que les ordonnances avaient été dirigées. S*il l'avait cru lorsqu'il était descendu armé sur la place publique, on avait assez, l'ail pour le détromper. Aussi, le Journal des Débats disait-il au sujet de la translation des ex-ministres : « Durant ce long trajet à travers un faubourg si populeux, « et qui a pris une part si active aux journées de juillet, •« aucun rassemblement ne s'est formé, aucun cri ne s'est « fait entendre; ebacun vaquait à ses travaux comme de « coutume; on eût dit que la curiosité même avait fait » place à un sentiment profond des convenances. »
Mais tandis qu'on rendait ainsi justice au peuple en paroles, les défiances du pouvoir se trahissaient dans des mesures dont l'excessive prudence pouvait être considérée par la multitude ou comme un complot, ou comme une injure. On faisait exécuter des travaux militaires aux environs de la capitale. Au Château, disait-on, l'ordre avait été donné de préparer des fourgons dans la prévision d'une fuite. Le général Lafayette, déjà commandant en chef des gardes nationales du royaume, était investidu commandement des troupes de ligne. Son chef d'état-major avait mission de se concerter avec le général Fabvier. Enfin, par une proclamation du 8 décembre, il avait été défendu à tous les gardes nationaux de Paris et de la banlieue de