‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 92 sur 250 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

tirent de leur bouche furent comme un dernier témoignage de fidélité envers leur maître absent et malheureux.

Aux interrogatoires succédèrent les dépositions. C'était la révolution qui allait passer vivante sous les yeux des ministres de Charles X pour leur demander compte du sang versé. Il y eut là, pour eux, des moments terribles. Les témoins étaient nombreux. L'un disait comment la lutte s'était engagée, et combien de familles, dès le premier jour, avaient été plongées dans le deuil. Un autre rappelait des scènes étranges, formidables : le peuple ivre d'héroïsme et de colère, les cavaliers courant éperdus par la ville, les soldats tombant çà et ià sous les balles parties de chaque angle des rues, les pavés pleuvant du haut des maisons sous l'effort des enfants et des femmes, la guerre partout enfin, et Paris s'agitantausein du chaos. Un troisième décrivait en vives paroles le fanatisme tranquille du prince dePolignac au plus fort du carnage, et le criminel étourdissement de Marmont. Un pore vint raconter comment, sorti de sa demeure où il laissait son fils plein de vie, il n'y était rentré que pour voir ce fils tout sanglant et le pleurer.

De tous ces témoignages accusateurs, le plus accablant fut celui de M. Arago, rapportant cemot insensé de M. de Polignac : Si la troupe se joint au peuple, eh bien ! il faut tirer aussi sur la troupe. M. de Martignac, défenseur du prince, avait cherché à répandre sur ce fait quelques nuages; M. Arago le prit à part et lui dit tout bas : « Je « vous demande respect pour mon témoignage et pour « celui de M. Delarue, qui le confirme. Au nom de votre « client, ne me forcez pas à faire connaître toute la vérité : « elle serait un arrêt de mort. Savez-vous bien que M. de

« Polignac disait le 2S à M. Blanchard, connu pour la (i beauté de sa voix, el qui venait de faire tirer le canon « sur la place de Grève : votre voix jamais ne m'a été au « cœur comme aujourd'hui. — Est-il possible? s'écria « M. de Martignac consterné. — Et savez-vous quevoyant u la douleur où tant de scènes affreuses jetaient le général « Tromelin, il lui dit : Que craignez-vous ? Les révoltés « uni' fais n'unis sur la place Vendôme, ils sont perdus. « Je les paierais pour faire ce qu'ils font. » M. de Martignac cacha sa figure dans ses mains, et M. Arago, qui ne voulait point la mort des accusés, promit de ne pas ajouter à sa déposition ces redoutables confidences.

Depuis cpielques jours le bruit s'était répandu que M. de Sémonville avait à révéler beaucoup de choses significatives et singulières. La curiosité était vivement excitée. Elle redoubla lorsqu'il fut appelé à la barre. 11 s'avança d'un pas chancelant, affaissé sur lui-même, et comme écrasé sous le poids do ses souvenirs. Sa figure, qui portait les traces de la vieillesse, avait en ce moment une expression particulière d'exaltation et de souffrance. A demiagenouillé sur la chaise qui devait lui servir d'appui, il fit entendre une voix languissante et faible. Il avait à raconter la démarche qui, dans la journée du 28, Pavait conduit d'abord auprès du Conseil des ministres, ensuite à Saint- Cloud. Arrivé au moment où Charles X l'avait reçu, il s'arrête tout-à-coup, invinciblement ému. L'assemblée était en suspens. « Je ne sais si je dois continuer, dit-il.» Mais sur l'ordre du président, il reprend son récit. Il représente Charles X résistant d'abord à toute transaction, puis s'attendrissait au souvenir de la fille infortunée de Louis XVI, baissant la tête sur sa poitrine, et se résignant

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