‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 93 sur 250 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

avec angoisse à l'humiliation de rendre l'épée de la monarchie. La sensation produite par ce tableau fut profonde, des larmes coulèrent ; ceux qui connaissaient M. de Sémonville ne virent dans son récit et dans son attitude qu'une scène habilement préparée.

La discussion allait s'engager entre l'accusation et la défense, mais on n'y apportait de part et d'autre ni dignité ni bonne foi.

En reprochant aux ministres de Charles X la violation de la Charte et en partant de là pour les maudire, les accusateurs manquaient déjà évidemment à la vérité, car c'était en vertu de l'article 14 de la Charte que le ministère Polignac avait suspendu la constitution du pays.

De leur coté, en invoquant cet article, les accusés adoptaient un système de défense bien peu loyal, car, lorsque les lois cachent dans leur texte le renversement de toutes les libertés, le mépris du peuple, le despotisme, la guerre civile, ne pas toucher à ces lois devient un devoir, et les exécuter, c'est un crime.

Si donc il n'y avait eu dans l'enceinte où allait se dérouler ce grand spectacle que des âmes viriles, les accusateurs se seraient contentés de dire : « Vous avez voulu le « despotisme. Pour y arriver, vous avez tout osé. Par « vous, des milliers de citoyens ont péri. Vous avez fait « sortir du sein des institutions la haine, le carnage, tous « les déchirements, tous les malheurs. Quelle loi peut « autoriser de tels forfaits? et s'il est une loi qui les auto- « rise, qui vous absoudra du crime de l'avoir appliquée? « Vous avez compté sur le glaive; vaincus, subissez la loi <( du glaive : préparez-vous à mourir ! »

Et à ce langage, les accusés avaient-ils autre chose à

182 HISTOIRE DK DU an--.

répondre que ceci : « Ce que nous axons fait, nous avons « cru le devoir faire pour le salut de la monarchie. C'était « une partie dans laquelle il était tout simple que chacun « de nous apportât sa tête comme enjeu. Vous (Mrs vain- « queurs, el nous savons qu'il est puéril de raisonner « contre la force : si l'échafaud nous attend, nous som- « mes prêts. »

Mais il est rare que, dans les pays monarchiques, les partis s'élèvent à ce degré de franchise et de courage. Ici les accusés ne comprirent pas (pic l'échafaud seul pouvait les amnistier en mêlant leur sang à celui qu'ils avaient fait répandre. Et quant aux accusateurs, leur but étant de faire croire que la révolution s'était opérée seulement pour le maintien de la Charte, ils s'attachèrent à ne parler que de la constitution violée.

Ce fut sur cette violation prétendue que M. Persil fit reposer tout le système de l'accusation 5 et il s'égara de la sorte dans un dédale de contradictions, de subtilités, de sophismes.

Pour prouver que les ministres de Charles X n'étaient pas sortis des termes de la Charte, on avait cité l'article 14, qui donnait au roi le droit de faire les règlements et ordonnances nécessaires pour la sûreté de l'État. M. Persil refusa de reconnaître l'autorité de cet article, et il le combattit au moyen de l'article suivant, qui dispose que le pouvoir législatif s'exerce collectivement par le roi et les Chambres. L'argumentation était évidemment vicieuse, puisque l'article 14 se rapportait aux circonstances exceptionnelles, et l'article suivant aux cas ordinaires. On n'aurait donc pu reprocher aux ministres que d'avoir perfidement apprécié les nécessités du moment,

Page 1