CHAPITRE VI
laver son client de L'affreux reproche de l'avoir voulue, il rappela tout ce qui, dans la vie de M. de Polignac, appartenait aux inspirations de la bonté, montrant jusque dans ses plus grandes fautes la tendresse téméraire de son cœur. On demandait, pourtant, la tète de cet homme. Pourquoi ? qu'ajouter à cette vengeance qui avait mis entre la France et une dynastie qu'elle repoussait les vastes mers et les événements plus vastes que les mers? Ces trois couronnes brisées dans trois jours, ce drapeau de huit siècles déchiré en une heure, n'étaient-ce point là des trophées suffisants? Aquoi bon rendre la force cruelle? N'y aurait-il aucun danger à accoutumer les yeux à l'appareil des supplices? Vous jetez les fondements d'un » trône nouveau, s'écria M. de Martignac en terminant, « ne lui donnez pas pour appui une terre détrempée avec < du sang et des larmes. Le coup que vous frapperiez u ouvrirait un abîme, et ces quatre tètes ne le comble- « raient pas ! »
Le lendemain, 19 décembre, M. de Peyronnet ayant demandé la parole, un mouvement singulier se fit dans l'auditoire. On s'attendait à des paroles hautaines; cette attente fut trompée-, le discours de M. de Peyronnet était un appel à l'indulgence de l'opinion publique et des juges. 11 raconta sa vie avec une modeste approbation de luimême. Jeune, il avait employé l'ardeur des vives années à consoler des douleurs cuisantes et à protéger les malheureux. Mêlé plus tard aux affaires publiques, il y avait apporté, en même temps qu'une conviction ferme, une âme ouverte à la pitié. C'était par lui qu'avaient été provoquées et obtenues, sous la Restauration, les deux amnisties; c'était lui qui avait détourné de la tête du gêné-
rai Pailhès, d'Olanier, de l'radin, le glaive déjà levé des vengeances royalistes. Aujourd'hui, placé parle sort à quelques pas de l'échafaud, il lui étaitpermis de rappeler que plus de trois cents condamnés lui avaient dû la liberté ou la vie. Dans sa carrière politique, sa conscience ne lui montrait rien qu'il fût de son intérêt de taire ou de son devoir de désavouer. La loi du sacrilège, loi sanguinaire, il ne lavait présentée qu'entraîné par le flot irrésistible des préjugés et des préoccupations de l'époque. La loi sur la presse, qui, sous le nom de loi d'amour, avait été flétrie, il ne l'avait livrée aux débats que défigurée, et son dévoûment seul lui avait fait affronter la responsabilité d'une conception qui n'était pas la sienne. S'était-il enrichi dans les affaires publiques? Non : il en était sorti avec des dettes; la munificence royale avait pourvu à l'établissement de ses enfants ; et il avait le droit de répéter après Sunderland : « J'ai occupé un poste d'un grand éclat. « sans pouvoir et sans avantages, pendant que j'y étais. « et pour ma ruine à présent que j'en suis dehors. » M. de Peyronnet lut ensuite un travail que, vers la fin du mois d'avril, il avait publié sur ce qui constitue l'illégitimité des coups d'État-, et, témoin des malheurs nés de celui auquel il avait concouru, il s'écria : « Le sang a coulé : « voilà le souvenir qui pèse à mon cœur. Un malheureux. « frappé comme moi, n'a guère plus que des larmes, et a l'on doit peut-être lui tenir compte de celles qu'il ne « garde pas pour lui-même. »
Ce discours rendait à peu près superflue la plaidoirie deM.Hennequin, qui ne fit, en effet, que reproduire, sous une forme nouvelle et ingénieuse, les considérations déjà développées par son collègue et par son client.