‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 4)Chapitre 107 sur 174 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

avait cru agir selon son droit. Lorsque, le 28, on était venu lui annoncer que le sang coulait dans Paris, il avait pensé qu'il ne s'agissait que de quelques factieux, dont il suffirait de foudroyer l'audace; mais quand il vit que la résistance était générale, intrépide, persévérante, il se demanda s'il n'avait pas commis quelque erreur qui voulait être expiée. Alors il eut une grande défaillance de cœur; et, saisi de cette lassitude dans l'orgueil, la plus amère de toutes et la plus profonde, il ne songea plus qu'à s'humilier sous la main de Dieu.

Le Dauphin n'avait pas cette dévotion austère et un peu maladive. Aussi ne parlait -il que de rentrer dans Paris à la tête d'une armée. Il en demanda l'autorisation formelle à son père, qui n'y voulut point consentir. Le Dauphin avait ce genre d'entêtement naturel aux esprits bornés : il se retira dans son appartement, et, livré à un de ces accès de dépit juvénile qui le prenaient quelquefois, il jeta violemment son épée sur le parquet ; mais Charles X ne sut rien de cette scène.

L'humeur du Dauphin trouva bientôt une occasion d'éclater. Pour ranimer la confiance du soldat, il avait eu ridée d'une proclamation. M. de Champagny la rédigea : elle était vive et passionnée. On y félicitait les troupes de leur dévoûment et on les encourageait à la constance. Cette proclamation n'était pas encore publiée, lorsqu'on vint prévenir le Dauphin qu'un officier supérieur désirait l'entretenir : c'était le général Talon, le même qui, Tavant-veille, avait soutenu à l'Hôtel-de-Ville tout l'effort de l'insurrection. En abordant le prince, le général Talon prit un maintien sévère. Les traits de son visage exprimaient tout à la fois l'indignation et la douleur. Il parla

d'une proclamation qu'on venait de lire aux troupes, et dans laquelle, tout en invoquant leur fidélité, on leur apprenait, comme une heureuse nouvelle, le retrait des ordonnances. Il ajouta que, pour lui, il se sentait capable d'un dévoùment à toute épreuve, qu'il l'avait déjà montré, mais qu'il ne souffrirait point qu'on le déshonorât. La surprise du Dauphin fut extrême-, mais quand il sut que la proclamation dont le général se plaignait portait la signature du duc de Raguse, il entra dans la plus violente colère. Il court chez le roi, lui fait part de ce qui se passe, et va par tout le Château cherchant le maréchal, qui était dans la salle de billard. Le Dauphin entre brusquement et ordonne au duc de Raguse de le suivre dans une pièce voisine. On attendait avec anxiété le dénoùment de cette entrevue. Tout-à-coup de grands éclats de voix retentissent-, la porte du salon s'ouvre avec force, et, après le maréchal, qui recule à pas précipités, le Dauphin paraît, la tète nue et les yeux hagards. Marmont reculait toujours. Le prince s'élance sur lui et lui arrache son épée, mais avec tant de précipitation que le sang jaillit de ses doigts qui ont serré trop fortement la lame. « A moi, gardes! » s'écrie- t-il alors avec égarement. Les gardes entourent le maréchal, l'arrêtent, et le conduisent dans son appartement, où il est retenu prisonnier. En un instant le bruit de cette arrestation se répand parmi les soldats, mille commentaires sinistres circulent dans les rangs, et le mot trahison y est prononcé à voix haute. Triste et singulière destinée que celle de cet homme, condamné à Paris comme meurtrier, à Saint-Cloud comme traître, et deux fois maudit !

Plus équitable que le Dauphin, Charles X rompit les ar-

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