CHAPITRE VI
rets du maréchal, le fit venir ^ et mit tout en usage pour adoucir sa blessure. C'était un touchant spectacle que celui de ce vieux roi, si rudement frappé lui-même, prenant ainsi le rôle de consolateur, et descendant du haut de sa propre infortune pour réparer, à l'égard d'un de ses serviteurs, les torts de son fils ! Le duc de Raguse fut vivement ému; mais il ne put se résoudre à pardonner un affront trop cruel. Pour obéir au roi, il alla trouver le Dauphin, lui présenta ses excuses, reçut les siennes-, mais quand le prince lui tendit la main en signe de réconciliation, le maréchal fit un pas en arrière, s'inclina profondément; et sortit.
• L'heure approchait où toute cette royale famille n'allait plus avoir d'auguste que l'excès même de son abaissement.
Ce jour-là, comme la veille, la maison de M. Laflitte avait été l'hôtellerie de la révolution. On y affluait de tous les points de Paris. Pas un homme d'intrigue qui n'y vînt raconter ses services. Celui-ci avait pris une pièce de canon 5 celui-là entraîné la défection d'un régiment : tous avaient élevé des barricades. Quelques-uns allèrent jusqu'à Neuilly montrer leur visage et prendre date. Décidément, le parti orléaniste triomphait.
Mais les choses ne tardèrent pas à changer d'aspect. Vers huit heures du soir, la députation chargée d'offrir au duc d'Orléans la lieutenance-générale, se présenta au Palais -Royal. Elle n'y trouva que quelques serviteurs effarés, qui ignoraient la retraite de leur maître ou n'osaient l'indiquer. 11 fallut envoyer un message à Neuilly.
Le résultat de cette visite, lorsqu'il fut connu à l'hôtel Laffitte, y causa une sensation profonde. Que signifiait
•î'}2 HISTOIRE DE DIX ANS.
cette absence prolongée du duc en des circonstances aussi graves? Est-ce qu'il avait peur? Est-ce que sa pensée était de répondre par un refus aux avances périlleuses d'une révolution? Tel était le sujet de tous les entretiens. Est-il arrivé? demandait-on à tout moment. M. Lafïïtte, dont la présence d'esprit ne devait pas se démentir, se portait caution pour le prince, et cherchait à raviver autour de lui une confiance que, peut-être, il ne partageait pas. De son côté, M. Thiers allait de l'un à l'autre portant à tous des paroles d'encouragement et d'espoir. Mais les heures s écoulaient. Le bruit se répandait qu'on enlevait les meubles du Palais-Royal, déménagement significatif et lugubre ! Le mot république, qui n'avait été que murmuré jusque-là, commençait à être prononcé tout haut 5 enfin, Déranger, qui s'était rendu à la réunion Lointier pour y faire l'essai de son influence, avait été froidement, disait-on, accueilli par la jeunesse. Alors, par un de ces revirements soudains qui mettent si tristement en relief le côté honteux de la nature humaine, les salons de l'hôtel Laffîtte se désemplirent avec rapidité. Chacun trouvait quelque prétexte pour s'esquiver. A onze heures, dans cette étonnante semaine où le sommeil avait fui de tous les yeux, à onze heures, il ne restait plus auprès de M. Laffîtte que MM. Adolphe Thibaudeau et Benjamin Constant. Ils allaient se séparer : le duc de Broglie entra suivi de M. Maurice Duval. Le duc de Broglie craignait qu'on ne voulût le pousser trop avant dans les hasards de la révolution. M. Laffîtte n'oublia rien de tout ce qui pouvait donner de l'assurance à ce haut personnage. Mais à peine celui-ci avait-il franchi le seuil de la cour, que, se tournant vers Benjamin Constant, M. Laffîtte lui dit :