CHAPITRE VI. 33:j
(( Eh bien ! que deviendrons-nous demain ? — Nous se- « rons pendus, » répondit Benjamin Constant, du ton d'un homme à qui il ne reste plus d'émotions fortes. 11 ne lui restait plus en effet que celles du jeu.
A une heure de la nuit, M. Laffîtte reçut la visite du colonel Heymès qui venait lui annoncer l'arrivée du duc d'Orléans. 11 était entré à Paris vers les onze heures du soir, à pied, vêtu en bourgeois, accompagné seulement de trois personnes. Quels sentiments agitaient l'àme de ce prince lorsqu'il s'acheminait ainsi dans l'ombre vers son palais, se fatiguant à franchir des barricades, et forcé de répondre par le cri d'un peuple insurgé au qui -vive inquiet des sentinelles ?
On a vu comment le duc de Mortemart était arrivé à Paris. Il n'y fut pas même l'exécuteur testamentaire de la monarchie. Méconnue dans les bureaux du Moniteur^ repoussée par la chambre des députés, insultée à l'Hôtel-de- Ville, son autorité n'avait fait que le charger d'un inutile fardeau. Lui-même, d'ailleurs, il était livré à un cruel balancement d'idées. 11 n'aimait qu'à demi cette royauté mourante à laquelle pourtant il se devait tout entier, puisqu'elle s'était fiée à la loyauté de son cœur. Il était sous le poids de ces tristes pensées lorsqu'il fut invité, de la part du duc d'Orléans, à se rendre au Palais-Royal. Que voulait à un ministre de Charles X ce duc d'Orléans qui, aussitôt après son arrivée, avait envoyé complimenter M. de Lafayette et prévenir M. Lafiitt».^ Il était nuit. Le duc de Mortemart suivit les pas de l'envoyé, et fut introduit, par les combles du palais, dans un petit cabinet donnant à droite sur la cour et ne faisant point partie des appartements de la famille. Le duc d'Orléans était étendu par terre sur un
matelas, en chemise, et le corps à moitié dérobé par une méchante couverture. Son front était baigné de sueur, un feu sombre brillait dans ses yeux, et tout chez lui semblait trahir une extrême fatigue et une singulière exaltation. En voyant entrer le duc de Mortemart, il prit rapidement la parole. Il s'exprimait avec beaucoup de volubilité et d'ardeur, protestant de son attachement pour la branche amée, et jurant qu'il ne venait à Paris que pour sauver cette ville de Tanarchie. En ce moment, un grand bruit se fit dans la cour. On y criait : Vive le duc d'Orléans! « Vous Fentendez, Monseigneur, dit le duc de Mortemart, « c'est vous que ces cris désignent. — Non ! non! reprit « alors le duc d'Orléans, avec une énergie croissante. Je (( me ferai tuer plutôt que d'accepter la couronne. )> Il prit une plume et il écrivit à Charles X une lettre qu'il remit cachetée à M. de Mortemart, et que celui-ci emporta dans un pli de sa cravate.
Coïncidence étrange ! Presque à la même heure où ces choses se passaient à Paris dans le palais du duc d'Orléans, la duchesse de Berri, à Saint-Cloud, se levait précipitamment, agitée de mille terreurs, et courait, à peine vêtue, réveiller le Dauphin pour lui reprocher une obstination qui mettait en péril la vie de deux pauvres enfants. Rien ne saurait rendre le caractère de cette scène nocturne. Troublé, vaincu par les cris d'une mère en larmes, le Dauphin, à son tour, fit dire à Charles X que Saint-Cloud était menacé, qu'il fallait aller porter un peu plus loin la monarchie. Et, quelques moments après, avant le lever du jour, Charles X, la duchesse de Berri et les enfants étaient en route pour Trianon, sous la protection d'une escorte de gardes-du-corps. A Ville-d'Avray, les fugitifs purent voir