CHAPITRE VU
et M. de Lafayette, qui en comprenait à peine la nécessité, n'était pas fait pour en courir les hasards. Cet entretien fut la seule tentative vraiment philosophique née de l'ébranlement de juillet : elle dut échouer comme tout ce qui vient avant Theure.
Le gouvernement de la bourgeoisie était à peu près constitué. Il ne lui restait plus qu'à s'entourer d'une popularité factice qui lui permît de résister aux orages d'un premier établissement. Des émissaires sont envoyés dans les quartiers les plus populeux. Us se mêlent à tous les groupes. Avec cette assurance que donne un commencement de succès et qui impose toujours à la multitude, ils vantent le courage du duc d'Orléans, son patriotisme, ses vertus^ et, identifiant à sa cause celle de la révolution elle-même, ils dénoncent comme agents de la dynastie chassée ceux qui osent élever la voix contre le prince. Bientôt des réclamations sont partout affichées, où on lit ces mensongères paroles : Le duc d'Orléans n'est pas UN Bourbon, c'est un Valois. » Des manifestes républicains ont paru : on les déchire avec emportement, et on en représente les auteurs comme des hommes avides de pillage. A la Tribune! à la Tribune! s'écrient quelques voix : et une bande d'hommes en guenilles se dirige vers les bureaux de la feuille républicaine. La salle de rédaction est envahie-, les écrivains sont couchés en joue. L'intrépidité de ces jeunes gens les sauva. Debout et calme devant ces furieux qui, de la pointe de leurs baïonnettes, touchaient presque sa poitrine, le rédacteur en chef de la Tribune, Auguste Fabre^ les tenait en respect par la dignité de son maintien et la fermeté menaçante de son langage. Tant de sang-froid donna le temps à un ami daller
chercher du secours au poste des Petits-Pères. Mais, sur la place inondée par la foule, quelques forcenés criaient pour exciter le peuple : a Qu'on fasse descendre ces répu- « blicains ! nous voulons les fusiller ! » On eut quelque peine à les sauver. M. de Lafayette, averti, fit évacuer la place.
A rHôtel-de-Ville, le duc d'Orléans venait d'échapper au plus grand danger qu'il pût courir : il avait vu face à face ses plus redoutables adversaires. Alors seulement il eut foi dans lui-même et dans l'avenir de sa race. Une heure avait suffi pour lui prouver que les hommes les plus fougueux ne tarderaient pas à s'user par leur propre violence • que la bassesse, qui a sa contagion comme l'héroïsme, pousserait en foule vers lui les ambitieux et les sceptiques; que la multitude, par incertitude et ignorance, était toute prête pour la servitude avec des mots nouveaux : et enfm qu'il pouvait compter sur Timbécilité publique. D'ailleurs, M. de Lafayette lui avait communiqué dans un embrassement toute la puissance d'un beau nom et une popularité sans égale. Il avait encore des ménagements à garder vis-à-vis de Charles X; il sentit qu'il n'avait plus rien à craindre du parti républicain.
Aussi la soirée de ce jour mémorable fut-elle marquée par une scène dont les moindres détails méritent d'être rapportés. M. Thiers fit prévenir quelques jeunes gens qui, à une intelligence prompte et vive, joignaient une grande bravoure personnelle, que lelieutenan t-général du royaume désirait avoir avec eux une entrevue. Ils se réunirent donc dans les bureaux du JXationaL et là M. Thiers ne négligea rien pour plier à une révolution de palais ces âmes fortement trempées. Il osa même dire, en montrant M. Tho-