‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 4)Chapitre 126 sur 174 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

agitant les sociétés, on fait toujours monter un peu de limon à la surface.

Le 31 , à cinq heures du matin, Charles X arriva à Trianon. Le Dauphin était resté à Saint-Cloud, qu'il ne quitta qu'à midi. Mais, avant de partir, il voulut tenter un dernier effort. Une compagnie était postée à une extrémité du pont de Sèvres, et de l'extrémité opposée partaient de nomhreux coups de fusil. Sur Tordre du Dauphin, le duc de Lévis se rend auprès des troupes pour les engager à la résistance. Le chef de bataillon qui les commandait était immobile à la tête du pont, les bras croisés sur sa poitrine, et comme livré à une méditation profonde. Le duc de Lévis lui adresse la parole : c'est en vain. Instruit de cette scène, le Dauphin arrive au galop, et se met à haranguer les troupes. Pas un mouvement, pas un cri. Désespéré, il pousse son cheval sur le pont; mais, voyant qu'il n'est pas suivi, il regagne Saint-Cloud, partagé entre la colère et la honte.

La compagnie dont le Dauphin venait d'interroger le zèle était commandée par M. Quartery. Sa défection livra au peuple une pièce de canon et le pont de Sèvres.

A Saint-Cloud, le prince donna Tordre du départ. Tant d'humiliation avait altéré ses traits et augmenté le désordre de ses idées. En passant devant le front du 6* de la garde, il s'arrêta en face du colonel et lui dit : a Eh <( bien! le 3® a passé : pouvez-vous compter sur vos <( hommes? » Le colonel répondit avec dignité que chacun remplirait son devoir. Le prince fit quelques pas sans prononcer une parole ^ mais apercevant un soldat dont le col était attaché négligemment : « Vous êtes bien mal colleté, « lui cria-t-il . » Un mouvement involontaire d'indignation

se fit dans les rangs : les soldats pouvaient juger de ce que valent, contemplés de près, tous ces dominateurs de nation î

Le signal de la retraite ayant été donné, l'artillerie et le 1^'' de la garde prirent la route de Villeneuve-FÉtang, pendant que les voltigeurs du 6^ essayaient d'arrêter à coups de fusils les éclaireurs qui montaient en courant la grande avenue du Château. Cette fuite précipitée, cette fuite sans combat, blessait profondément les troupes restées fidèles. Bans leur dépit, dont le respect adoucissait à peine l'expression, plusieurs grenadiers retournèrent leurs bon nets à poils, comme pour faire face, autant qu'il était en eux , aux insurgés qui les poursuivaient. Les officiers marchaient la tète basse, et quelques-uns versaient des larmes.

A leur arrivée à Versailles, les régiments furent entassés pêle-mêle, partie sur la place d'Armes, partie dans une plaine en avant de la grille du Dragon. Aucune mesure de prévoyance n'avait été prise, et les officiers eurent beaucoup de peine à procurer des vivres à leurs soldats accablés de fatigue et de chagrin. Mais à leur douleur se mêlait déjà la colère, et la désertion commença. Le bivouac durait depuis quelques heures et les troupes n'avaient pas encore été passées en revue. On se demandait avec surprise dans les rangs ce qui retenait les princes si loin de ceux dont leur présence aurait encouragé la constance et ranimé Fardeur. Témoins des progrès du mécontentement général, M. Sala et un de ses camarades, tous deux officiers du 6^ de la garde, se rendirent aux grilles de Trianon^ mais, ayant rencontré en chemin MM. de Guiche et de Ventadour, ils apprirent qu'on allait se mettre en marche. Ils éclatèrent alors, et se plaignirent de l'incon-

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