‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 4)Chapitre 132 sur 174 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

pas que sa chute pût entraîner celle de son petit-fils, surtout dans une crise (lue le premier prince du sang était en mesure de dominer. Sa confiance à cet égard était si grande, qu'il manda auprès de lui le général de Latour- Foissac, et lui donna, en présence du baron de Damas, diverses instructions relatives à la rentrée du duc de Bordeaux dans Paris. Il lui prescrivit en même temps de disposer, selon les convenances du moment, des troupes qui se trouvaient encore dans la capitale. Enfin, il lui remit Tacte d'abdication dont on lira plus bas la teneur, en le chargeant de Faller porter au duc d'Orléans.

Le général Latour-Foissac partit aussitôt de Rambouillet, et arriva au Palais-Royal dans la soirée du 2 août. Il pénètre dans la demeure du prince, et demande à être introduit. L'aide-de-camp auquel il s'adresse lui répond par un refus formel : le général insiste- il s'annonce comme un envoyé de Charles X. Nouveau refus de la part de Faide-de-camp. a Mais Monsieur, s'écrie le général <( Latour-Foissac, il y va de nos intérêts les plus chers : (( le message dont je suis chargé est de la plus haute im- (( portance. » L'aide-de-camp avait sans doute reçu des ordres positifs, car il demeurait inflexible. Il se contenta de dire à l'envoyé de Charles X qu'il y avait séance le. lendemain à la Chambre des députés, et qu'il ajournât son message. L'étonnement de M. Latour-Foissac était au comble. En arrivant au Palais-Royal, il avait remarqué des hommes du peuple couchés jusque sur les marches de Fescalier ^ il avait été frappé de la liberté avec laquelle on circulait dans le palais^ et le mouvement qui y régnait lui avait même rappelé de dramatiques souvenirs. 11 ne pouvait donc concevoir que là où de simples curieux étaient

admis sans façon, il ne pût se faire admettre, lui, messager d'un roi vaincu, mais non encore détrôné, lui qui venait porter l'abdication de ce roi au lieutenant-général du royaume. Il conclut de ce rapprochement bizarre que le duc d'Orléans avait été prévenu de sa visite par de secrets émissaires, et qu'il avait résolu de l'éviter, soit pour ne pas livrer à un envoyé de Charles X le secret de ses desseins qu'aurait trahi peut-être le jeu de sa physionomie, soit pour n'avoir pas à s'enchaîner, devant un intermédiaire officiel, par des engagements trop précis.

Dans l'embarras où le plongeaient ces suppositions, M. de Latour-Foissac prit le parti de se rendre chez le duc de Mortemart et de réclamer ses bons offices. Ils montèrent tous deux en voiture et se dirigèrent vers le Palais-Royal. Le fiacre s'étant arrêté, le duc de Mortemart en descendit seul, reçut la dépèche des mains de M. Latour-Foissac, et promit de ne la remettre au prince qu'après avoir fait tous ses efforts pour amener l'entrevue désirée. Il reparut quelques instants après. Le duc d'Orléans avait pris la dépêche, et refusait formellement de recevoir celui à qui Charles X l'avait confiée.

Ne pouvant rien obtenir , le général Latour-Foissac demanda qu'on lui permit, au moins, de voir la duchesse d'Orléans pour laquelle il était chargé de deux lettres, l'une de Madame de Contant, Fautre de Mademoiselle. Il fut plus heureux cette fois, et grâce à l'intervention du neveu de M. de Mortemart, qui était lié avec le fils du duc d'Orléans, on l'introduisit dans l'appartement de la princesse. A la lecture de la lettre que lui écrivait d'une main novice encore l'enfant dont elle avait tant de fois reçu les caresses, la duchesse d'Orléans se mit à pleurer.

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Elle ne cacha rien de la douleur (|ue lui causait cette récente et terrible catastrophe; mais elle ne s'expliqua point sur les projets de son époux, se bornant à dire que la famille royale pouvait compter sur lui, et qu'il était un honnête homme.

L'acte d'abdication, apporté par M. de Latour-Foissac, était conçu en ces termes :

(( Je suis trop profondément peiné des maux qui affligent (( ou qui pourraient menacer mes peuples, pour n'avoir « pas cherché un moyen de les prévenir. J'ai donc pris « la résolution d'abdiquer la couronne en faveur de mon « petits-fils.

« Le Dauphin, qui partage mes sentiments, renonce (( aussi à ses droits en faveur de son neveu.

« Vous aurez donc, en votre qualité de lieutenant- « général du royaume, à faire proclamer Tavénement de <( Henri V à la couronne. Vous prendrez d'ailleurs toutes ({ les mesures qui vous concernent pour régler les formes (( du gouvernement pendant la minorité du nouveau roi. « Ici, je me borne à faire connaître ces dispositions : c'est a un moyen d'éviter bien des maux.

« Vous communiquerez mes intentions au corps diplo- « matique, et vous me ferez connaître le plus tôt possible « la proclamation par laquelle mon petit-fils sera reconnu (( roi sous le nom de Henri V.

(c Je charge le lieutenant-général vicomte de Latour- (( Foissac de vous remettre cette lettre. Il a ordre de s'en- <( tendre avec vous sur les arrangements à prendre en « faveur des personnes qui m'ont accompagné, ainsi que « sur les arrangements pour ce qui me concerne et le « reste de ma famille.

« Nous réglerons ensuite les autres mesures qui seront (( la conséquence du changement de règne.

u Je vous renouvelle, mon cousin, l'assurance des sen- <( timents avec lesquels je suis votre alTectionné cousin.

« Charles. »

Il était singulier que Charles X eût rédigé sous forme de lettre Tacte important qui changeait Tordre de successibilité à la couronne. Une pareille négligence était remarquable, surtout de la part d'un monarque observateur scrupuleux des lois de l'étiquette. Mais les assurances de dévoùment contenues dans la lettre du duc d'Orléans avaient fermé l'esprit de Charles X à la défiance. La manière même dont l'acte d'abdication fut rédigé en était une preuve solennelle. Le duc d'Orléans dans cet acte était considéré comme le protecteur naturel de Fenfance de Henri Y, et on le laissait arbitre suprême de toutes les mesures que pouvait commander la fatalité des circonstances.

Quel parti allait prendre le lieutenant-général? Une issue honorable était ouverte à ses désirs, quelque audacieux qu'ils puissent être, et son ambition était trop bourgeoise pour le pousser à d'héroïques ardeurs. En prenant sous sa tutelle la royauté d'un enfant, il conciMait avec les jouissances du pouvoir ce respect du principe de légitimité, qu'il n'était peut-être pas sans périls de violer, et il s'assurait les bénéfices de la monarchie sans en ébranler les fondements. Voilà ce que pensèrent tout d'abord ceux qui croyaient lire dans l'àme du prince, et M. Sébastianî tint un langage conforme à ces sentiments. D'autres étaient convaincus, comme Béranger, que c'était tout risquer que de ne pas précipiter les

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