CHAPITRE VIII
Comme les vivres manquaient, les uns pillèrent des maisons en passant, les autres se répandirent dans la campagne et en rapportèrent des moutons qu'on fit rôtir au feu des bivouacs.
Mais ces ressources étaient insuffisantes, et le pain, attendu de Versailles, n'arrivait pas. M. Charras partit pour connaître les causes de ce retard. Arrivé à Trappes au milieu de l'arrière-garde, il se fait conduire auprès du général Excelmans, qu'il trouve roulé dans son manteau . et couché sous un arbre 5 il lui apprend le but de sa mission. Alors, d'un ton où éclatait la colère : « Monsieur, « lui dit le général, si à quatre heures du matin les voi- « tures ne sont pas en marche, je vous ordonne de faire (( fusiller le préfet de Versailles. — Voulez- vous me don- « ner cet ordre par écrit? — C'est inutile, faites toujours.)) M. Charras poursuivit sa route : à la barrière de Versailles, où était un poste de gardes nationaux, il demanda deux hommes qui l'accompagnèrent à la préfecture. Il était une heure du matin : le concierge refusait d'ouvrir ; on le menaça, il eut peur, prit une lampe, et introduisit dans la chambre du préfet l'élève de l'École polytechnique. « Où sont les dix mille rations de pain qui devaient partir « dans la journée, dit le jeune homme en entrant ! » Réveillé en sursaut et frappé de surprise, le préfet répondit qu'il n'était arrivé à Versailles que de la veille, et qu'il avait fait de son mieux, c Votre place, répliqua le messa- ( ger avec une brusquerie que justifiaient les circonu stances, votre place n'est pas au lit, mais là où se cono fectionnent les rations, » et il exposa l'ordre qu'il avait reçu. Au moi fusiller ^ le préfet sauta rapidement à bas de son lit, en promettant qu'avant une heure les voitures-
seraient en marche pour Rambouillet. « J'attendrai pour « vérifier le fait, dit Taide-de-camp d'un ton sévère. » La physionomie de la révolution de juillet est tout entière en de semblables scènes, et rien ne montre mieux quel parti aurait pu tirer des forces nées de Tinsurrection un homme capable de les diriger. Il faisait grand jour quand Faide-de-camp du général Pajol le rejoignit à Coignères. La nuit n'avait amené aucun accident fâcheux. Parmi les hommes de Texpédition, beaucoup, accablés de fatigue, s'étaient laissé tomber dans les champs de blé qui bordaient la route et s'y étaient endormis.
De tels ennemis étaient à coup-sûr peu formidables. Et pourtant, la seule nouvelle de leur voisinage mit tout en rumeur au château de Rambouillet. On y délibérait dans d'inexprimables angoisses. Les uns voulaient qu'on y attendît de pied ferme tous les hasards. Ne pouvait-on espérer de prochains renforts.^ Fallait-il jouer sur une panique les destinées de la monarchie ? Une retraite sur la Loire serait toujours possible-, et la Vendée, en désespoir de cause , ne gardait-elle pas à la royauté poursuivie des refuges et des vengeurs.^ D'autres conseillaient une prompte fuite. Ils représentaient que Tinsurrection gagnait au loin les campagnes ^ que les Parisiens étaient peut-être au nombre de 80,000 hommes ^ qu'une fois la retraite coupée, il n'y aurait aucun quartier à attendre du vainqueur, et qu'on ne saurait trop tôt soustraire à la fureur des rebelles le frêle, le dernier rejeton de tant de rois.
, Aussi bien, la fidélité commençait à se décourager. On racontait, il est vrai, qu'un soldat s'était brûlé la cervelle pour se punir d'un moment de faiblesse, et que f artillerie