CHAPITRE IX
bonhomie, plus d'abandon. Combien d'hommes du peuple, en ce temps-là , purent se vanter d'avoir pressé de leurs mains calleuses la main du prince, vivement offerte aux passants! Ne l'avait-on pas vu, dans la rue Saint-Honoré, porter à ses lèvres un verre présenté par un ouvrier ? Le peuple, qui n'aime pas qu'on descende pour lui plaire, était faiblement touché peut-être de ces démonstrations ; mais elles fournissaient un texte inépuisable d'éloges à ceux qui avaient besoin d'éblouir les esprits par le prestige des nouveautés.
Aussi l'admiration pour le duc ne trouvait-elle, dans le cercle de son entourage, ni sceptique ni contradicteur. Si on lui attribuait quelques légers défauts , c'était pour y chercher un motif de plus de joie et d'espérance ; si on parlait de ses habitudes un peu parcimonieuses , c'était pour montrer quelle économie allait s'introduire dans l'administration de l'Etat. Les actes même qui auraient pu effaroucher les âmes soupçonneuses tournaient à sa gloire. On se plaignait hautement des sacrifices que lui imposaient des ministres qui ne le valaient pas^ de sorte que l'éclat de son libéralisme était rehaussé par les fautes apparentes de ses courtisans.
Pendant ce temps, M. Bérard se préparait à présenter à la Chambre une proposition dans laquelle on remarquait ce passage :
(( Le rétablissement de la garde nationale, avec Tinter- (( vention des gardes nationaux dans le choix des offî- (( ciers ^ l'intervention des citoyens dans la formation des (( administrations départementales et municipales ; la res- (( ponsrbilité des ministres et des agents secondaires de « l'administration-, l'état des militaires légalement fixé ^
il8 HISTOIRE DE DIX ANS.
« la réélection des députés promus à des fonctions publi- (( ques, nous sont déjà assurés.
« L'opinion réclame, en outre, non plus une vaine to- « lérance de tous les cultes, mais leur égalité la plus com- (( plète devant la loi 5 l'expulsion des troupes étrangères « de l'armée nationale ^ l'initiative des lois également at- « tribuée aux trois pouvoirs 5 la suppression du double (( vote électoral -, Fàge et le cens convenablement réduits ^ (( enfin, la reconstitution totale de la pairie, dontlesbases « ont été successivement viciées par des ministres préva- (c ricateurs.
(( Nous sommes les élus du peuple. Messieurs^ il nous « a confié la défense de ses intérêts et l'expression de « ses besoins. Ses premiers besoins, ses plus chers inté- (( rets sont la liberté et le repos. Il a conquis sa liberté « sur la tyrannie ^ c'est à nous d'assurer son repos , et « nous ne le pouvons qu'en lui donnant un gouvernement (( stable et juste. ))
Aces conditions, M. Bérard proposait à ses collègues de proclamer le duc d'Orléans roi des Français et de le proclamer immédiatement. La proposition de M. Bérard fut portée au conseil par M. Dupont (de l'Eure) : elle ne parut pas suffisamment monarchique à la partie doctrinaire du Cabinet. Des regards plus pénétrants que ceux de MM. Guizot et de Broglie y découvrirent un défaut plus grave : elle contenait un exposé de principes dont elle ne fixait pas Tappfication, et qui devaient être ultérieurement discutés. N'y avait-il pas là un danger sérieux pour une monarchie qui , au fond , ne voulait pas trop différer des autres monarchies? Laisser dans le vague le pacte constitutionnel, c'était ouvrir carrière à des contro-