CHAPITRE I
des souvenirs effrayants. Au fond, elle aimait dans la monarchie un obstacle permanent aux aspirations démocratiques : elle aurait voulu asservir la royauté sans la détruire. Ainsi tourmentée de sentiments contraires, furieuse et tremblante, placée en un mot dans cette alternative, ou de subir un régime de cour, ou de déchaîner le peuple, elle hésitait, se troublait, ne sachant ni se résigner ni agir.
Cependant, quelques esprits inquiets avaient émis des idées singulières. On avait comparé les Bourbons aînés à la famille incorrigible des Stuarts ♦, on avait parlé de Guillaume III 5 de 1688, date d'une révolution pacifique et pourtant profonde 5 de la possibilité de chasser une dynastie sans renverser un trône ^ du meurtre de Charles I", inutile jusqu'au moment de Fexil de Jacques II. Ces discours avaient circulé d'abord dans quelques salons. Le National^ feuille de création nouvelle, les avait divulgués en les appuyant. Mais de telles idées, émises avec réserve par des écrivains habiles, MM. Thiers et Mignet, obtenaient peu de créance dans le public. Ceux-là même qui en essayaient la vertu, ne les présentaient guère que comme des éventualités lointaines.
Il n'y avait pas de vrai parti républicain, à cette époque. Seulement, quelques jeunes hommes, sortis de la charbonnerie, s'étaient mis à exagérer le libéralisme et professaient pour la royauté une haine qui leur tenait lieu de doctrine. Quoiqu'en petit nombre, ils auraient pu remuer fortement le peuple par leur dévoùment, leur audace et leur mépris de la vie 5 mais ils manquaient de chef : M. de Lafayette n'était qu'un nom.
Enfin, en dehors de toute opinion systématique, quelques personnages connus voulaient pousser à une révolu-
tion, mus par des motifs ou des instincts divers : MM. Barthe et Mérilhou par habitude de conspiration- M. de Laborde par chaleur d'àme et légèreté d'esprit; M. Mauguin pour déployer son activité ; M . de Schonen par exaltation de tête; MM. Audry de Puyraveau et Labbey de Pompières par principes; d'autres par tempérament.
Quelques-uns, comme MM. de Broglieet Guizot, sentant l'impuissance du dogmatisme en des jours de colère, redoutaient un mouvement au milieu duquel leur personnalité s'effacerait. Plusieurs, tels que MM. SébastianietDupin, se ménageaient entre la peur et Tespérance. M. de Talleyrand attendait.
Mais, de tous ces hommes, aucun n'était en état d'influer plus puissamment que M. Laffîtte, sur le denoûment d'une révolution, parce qu'il était à la fois riche et populaire. Peu propre à jouer un rôle révolutionnaire sur cette grande scène, la place publique, nul, mieux que lui, ne pouvait diriger une révolution de palais. La finesse de son esprit, son affabilité, sa vanité remplie de grâce et son libéralisme exempt de fiel, lui avaient fait une sorte de royauté de salon dont il soutenait Féclat sans fatigue, et avec complaisance pour lui-même. Sous la Restauration, il avait, non pas conspiré, mais causé en faveur du duc d'Orléans. C'était assez pour lui. Car il n'avait ni cette persistance passionnée, ni cette ardeur dans la haine et Tamour, double puissance des hommes faits pour commander. Toutefois, et malgré l'indolence de ses désirs, il était capable, dans un moment donné, de beaucoup de fermeté et d'élan, comme les femmes, dont il avait Thabituelle mollesse et la sensibilité nerveuse. Du reste, il prenait yolontiers les conseils du poète Béranger, tête froide,