CHAPITRE I. IGl
une bande furieuse qui demandait sa tête en criant Vive le roi! Les meneurs du parti libéral exagérèrent ces actes de violence , ne songeant pas que c'était gagner au parti opposé toutes les âmes sans courage.
Dans la Normandie, on avait vu s'allumer des incendies mystérieux. Ces calamités, nées du hasard ou des haines privées, devinrent bientôt, interprétées par les passions, des combinaisons atroces et comme un essai de terrorisme monarchique. On se rappela les Verdets; on s'entretint avec inquiétude, dans les familles, des scènes qui, en 1 81 5, avaient ensanglanté le Midi. Alors les alarmes redoublèrent, et parmi les agitateurs opulents, plusieurs commencèrent à se repentir.
La santé du vieux monarque qu'on avait vue dans les dernières années décliner rapidement, semblait s'être toutà-coup ranimée. Use montrait alerte et triomphant, sans qu'on pût savoir d'une manière bien précise sous quelle influence s'étaient rouvertes en lui les sources épuisées de la vie.
Du reste, la contenance altière du premier ministre, l'air contraint de ses collègues, un redoublement d'arrogance chez les courtisans, quelques paroles imprudentes, recueillies à la dérobée et propagées par la peur, le langage des feuilles publiques plus passionné que jamais, tout cela ouvrait carrière à des conjectures sinistres : les esprits étaient en suspens.
Beaucoup, dans le parti libéral, pressentaient un coup d'État, mais, à part quelques jeunes gens qui prenaient leurs désirs pour de la prévoyance, nul ne pensait que de ce coup d'État dût sortir une révolution prochaine. Dans la journée du 22 juillet, M. Odilon Barrot disait à deux des i. 11
membres les plus hardis de la société Aide-toi : « Vous (( avez foi dans une insurrection de place publique ! Eh « mon Dieu! si un coup d'État venait à éclater, vaincus, (( vous seriez traînés à Téchafaud, et le peuple vous re- (( garderait passer. » Les chefs politiques delà bourgeoisie ne comptaient pas sur la protection armée de la multitude, sans parler de tout ce qu'une protection semblable leur paraissait avoir de violent et d'orageux.
La bourgeoisie, en effet, avait alors trop à risquer pour affronter les chances d'une révolution. Elle jouissait de toutes les ressources du crédit^ la majeure partie des capitaux était dans ses mains ; son intervention dans le maniement des affaires était importante sinon décisive. Elle avait donc peu de chose à désirer. Ce qu'elle voulait, elle le demandait avec fougue^ mais l'hostilité de son attitude dépassait évidemment la portée de ses prétentions. Une réduction appréciable dans les dépenses publiques, et dans le cens électoral une diminution légère ^ la suppression des Suisses et de quelques états-majors trop fastueux, une presse moins sévèrement surveillée, le rétablissement de la garde nationale : voilà tout ce que lui paraissait réclamer le soin de ses intérêts.
Quant à ses passions, elles manquaient trop complètement de grandeur pour la pousser aux extrêmes. La bourgeoisie abhorrait les nobles, parce qu'elle se sentait humiliée par la supériorité de leurs manières et le bon goût de leur vanité^ le clergé, parce qu'il aspirait à une domination temporelle et faisait cause commune avec les nobles ^ le roi, parce qu'il était le protecteur suprême des nobles et du clergé. Mais la vivacité de ces répugnances était tempérée chez elle par une crainte excessive du peuple et par