‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 4)Chapitre 29 sur 174 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

recommandé à son collègue de ne rien tenter avant son retour : M. de Polignac avait en lui-même une confiance sans bornes. « Sur combien d'hommes vous est-il permis « de compter à Paris, lui demanda M. d'Haussez? En « avez-vous au moins 28 ou 30 mille? — Mieux que cela, (( répondit M. de Polignac, j'en ai 42 mille. » Et roulant un papier qu'il tenait à la main, il le jeta au baron d'Haussez, placé de l'autre côté de la table. — a Eh quoi ! s'écria (( le ministre de la marine, je ne vois ici que 13 mille (( hommes ! 1 3 mille hommes sur le papier ! Mais cela veut « dire que, pour combattre, il y en aurait à peine 7 ou (( 8 mille! Et les 29 mille qui complètent votre chiffre, « où sont-ils.^ » M. de Polignac assura qu'ils étaient répandus autour de Paris, et qu'au bout de deux heures, s'il en était besoin, ils seraient rassemblés dans la capitale.

Ce dialogue fit sur les ministres une impression profonde. Ils allaient jouer les yeux fermés une partie formidable.

Cependant, on était au 25 juillet, et rien de tout à fait certain n'avait encore transpiré. Tel était même le vague des prévisions, que le prince de Condé, ce jour-là, donna au duc d'Orléans une grande fête. Les heures s'écoulèrent dans la joie au château de Saint-Leu. Le soir, il y eut spectacle, et la baronne de Feuchères parut en scène.

Pendant ce temps, un personnage qui entretenait avec la Cour, depuis quelques mois, des relations assidues et secrètes, M. Casimir Périer, reçut dans sa maison du bois de Boulogne une petite lettre de forme triangulaire. 11 l'ouvrit avec anxiété en présence de sa famille, et laissa retomber ses bras avec désespoir. Son visage avait pris une teinte livide.

Il était exactement renseigné. Ce jour-là même, les ministres se réunissaient à Saint-Cloud pour y signer des ordonnances qui suspendaient la constitution du pays.

Le Dauphin était présent. Il s'était d'abord prononcé contre les ordonnances, mais son opinion s'était bien vite effacée devant celle du roi. Car le Dauphin tremblait sous l'œil de son père, et il poussait jusqu'à la puérilité, à l'égard du chef de la famille, ce respect dans lequel Louis XIV voulait que les princes fussent entretenus.

Les ministres se rangèrent en silence autour de la table fatale. Charles X avait le Dauphin à sa droite et le prince de Polignac à sa gauche. Le roi interrogea l'un après l'autre ses serviteurs. M. d'Haussez, quand son tour fut venu de répondre , reproduisit ses observations de la veille. «Refusez-vous, dit Charles X? — Sire, répondit (( le ministre, qu'il me soit permis d'adresser une ques- « tion au roi. Sa majesté est-elle décidée à passer outre, (( dans le cas où ses ministres se retireraient.^ — Oui, dit (( Charles X d'un ton ferme. )>

Le ministre de la marine prit la plume et signa. ,

Toutes les signatures ayant été apposées, il y eut un moment solennel et terrible. Une exaltation mêlée d'inquiétude se peignait sur le visage des ministres. Seul, M. de Polignac avait un front radieux. Charles X se promenait dans la salle avec beaucoup de sérénité. Passant à côté de M. d'Haussez, qui levait les yeux d'un air fortement préoccupé : « Que regardez-vous ainsi, lui de- « manda-t-il?^ — Sire, je cherchais s'il n'y avait pas ici, u par hasard, quelque portrait de Strafford. »

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