CHAPITRE II
Cependant les joueurs de Bourse n'avaient pas été les derniers à s'émouvoir. Dans les lignes funestes du Monileur ils avaient lu, ceux-ci des millions perdus, ceux-là des millions gagnés. M.Rothschild apprit, dans l'avenue des Champs-Elysées, en revenant de sa maison de campagne, la nouvelle des ordonnances. Il pâlit : c'était un coup de foudre pour un joueur à la hausse. Nous dirons plus bas à quelle mesure il dut de ne perdre à cette crise que quelques millions. D'autres avaient mieux calculé. Les ordonnances furent pour eux le point de départ d'une série d'opérations fructueuses. La rente 3 pour ûjO étant subitement descendue de 78 à 72, il y eut des hommes qui purent dater leur fortune de ce jour-là.
A l'Institut, rémotion fut aussi vive qu'à la Bourse, avec un caractère plus élevé. M. Arago y vit accourir à lui, l'œil en feu et les traits bouleversés, le maréchal Marmont duc de Raguse. « Eh bien ! s'écriait impétueusement le « maréchal, les ordonnances viennent de paraître. Je l'a- « vais bien dit! Les malheureux, dans quelle horrible « situation ils me placent ! Il faudra peut-être que je tire (( l'épée pour soutenir des mesures que je déteste ! » Il ne se trompait pas. Il était dans la destinée de cet homme d'être deux fois fatal à son pays.
L'éloge de Fresnel, que M. Arago devait prononcer le 26 juillet, avait attiré à l'Institut un grand concours de monde 5 mais la nouvelle du jour occupait tous les esprits. M. Arago résolut de ne point prononcer son discours : il en aurait donné pour motif la gravité de la situation. Plusieurs de ses collègues l'engageaient vivement à cet acte de courage. Quelques-uns, et parmi ceux-ci M. Cuvier, homme plus grand par l'intelligence que par
le cœur, lui représentaient, au contraire, qu'en de telles circonstances, son silence serait factieux, et qu'il devait à Tordre public, qu'il se devait à lui-même de ne pas compromettre dans des luttes de parti la majesté de la science. Sur ces entrefaites, M. Villemain parut, et il s'engagea entre lui et M. Cuvier un débat d'une violence extrême. M. Arago se décida enfin à parler, mais il eut soin d'introduire dans l'éloge de Fresnel d'ardentes allusions aux choses du moment. Elles excitèrent dans l'assemblée un sombre enthousiasme.
Les rentes avaient baissé, les paroles de M. Arago étaient applaudies -, la vieille monarchie eut donc contre elle, dès le premier jour, l'argent et la science : de toutes les puissances humaines, la plus vile et la plus noble.
Mais elle avait défié un pouvoir plus formidable encore. Menacés dans leur propriété, dans leur importance politique, dans leur liberté peut-être, les journalistes s'étaient réunis tumultueusement dans les bureaux du National. Quel parti prendre ? Jeter dans les rues un long cri d'alarme, déployer le drapeau tricolore, soulever les faubourgs, attaquer en un mot la royauté par le glaive : les rédacteurs de la Tribune l'auraient osé -, mais les écrivains des feuilles libérales ne poussaient pas encore si loin l'ardeur de leurs convictions. Remplis des souvenirs de 93, ils auraient volontiers demandé à une révolution de place publique la protection de leurs intérêts menacés, s'ils n'eussent craint de déchaîner d'irrésistibles tempêtes. D'ailleurs, pouvaient-ils espérer qu'ils associeraient aux ressentiments de la bourgeoisie les passions de la multitude ? Le3 ateliers fourniraient-ils à la cause d'une Chambre où le peuple n'avait pas de représentants, à celle